Le Mont-Saint-Michel : une échappée et une promesse

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Le Mont-Saint-Michel (Manche), récompense du pèlerin. © Anne-Laure Timmel
Le Mont-Saint-Michel (Manche), récompense du pèlerin.
Le Mont-Saint-Michel (Manche), récompense du pèlerin. © Anne-Laure Timmel

Entre deux missions professionnelles, François Le Forestier s’est mis en marche vers le Mont-Saint-Michel, au départ du Mans (Sarthe) où il habite. Durant ce pèlerinage de 150 km effectué en 6 jours, le pèlerin a affronté des épreuves qui l’ont fait grandir.

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À propos de l'article

  • Publié par : Gaële de La Brosse
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    5 novembre 2018

Pèlerin – Vous avez éprouvé le besoin de faire un pèlerinage au moment de changer d’emploi. Quel est votre parcours professionnel ?

François Le Forestier – Après avoir travaillé pendant deux ans dans des projets d’insertion pour des populations immigrées, dans les Hauts-de-Seine, j’ai vécu 7 ans en Syrie où j’ai développé des programmes de formation professionnelle et technique avec l’IECD. A mon retour de Syrie, j’ai passé huit années dans l’association « Aux captifs la libération », et j’ai effectué ce pèlerinage juste avant de commencer mon nouvel emploi. Je travaille à présent au Mans, où je dirige un ensemble d'établissements de veille sociale, d'hébergement et d'insertion professionnelle pour les demandeurs d'asile.

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François Le Forestier au départ de son pèlerinage, au Mans (Sarthe).

Aviez-vous déjà pèleriné ?

Avec ma femme Diane, mes 4 enfants (Madeleine, 1 an, Lazare, 4 ans, Pol, 6 ans et Charles-Eliane, 8 ans) et une douzaine d’amis, nous avons relié Conques à Rocamadour avec un âne, durant l’été 2017.

Pour vous rendre au Mont, quel chemin avez-vous emprunté ?

Comme le pèlerin part traditionnellement de chez lui, je suis parti de la cathédrale du Mans et j’ai suivi pendant 150 km le « Grand Chemin montois », un itinéraire qui commence à Tours. Après Le Mans (Sarthe), il passe par Conlie (Sarthe), Sillé-le-Guillaume (Sarthe), Mayenne (Mayenne), Gorron (Mayenne), Saint-James (Manche).

J’ai assisté à la messe dans la crypte de la Maison Scarron, un vieux édifice près de la cathédrale qui accueille l’aumônerie des lycéens de la ville. Le prêtre qui la célébrait m’a ensuite béni. Comme il était originaire du Cameroun et griot (1), il a ajouté une prière spéciale qui m’a beaucoup touché : il a demandé que je sois bien accueilli tout au long de mon chemin, et que les personnes malveillantes s’éloignent de moi.

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Croix à Domfront-en-Champagne (Sarthe). © Anne-Laure Timmel

Pourquoi êtes-vous parti seul ?

A mon âge (j’ai 38 ans) et avec ma situation familiale, les occasions d’être seul sont rares. Je ressentais donc cette solitude comme un besoin vital. Il y a également certaines choses que je n’aurais pas pu faire si j’avais été en famille, notamment mendier l’hospitalité ou dormir dans le refuge des sans-abri à Pontmain.

Cela dit, je ne marchais pas seul : de nombreuses personnes, qui s’étaient confiées à ma prière, étaient à mes côtés. Et ma solitude a été comblée par une autre Présence, invisible.

Vous êtes parti le 19 mars, jour de la Saint-Joseph. Cette date avait-elle un sens pour vous ?

Oui. J’ai une dévotion particulière pour ce saint, qui est à la fois père de famille et époux. J’ai mis ce pèlerinage sous sa protection pour qu’il m’aide, durant cette marche, à méditer sur mon propre rôle d’époux et de père. J’avais aussi à lui demander de m’apprendre la douceur, moi qui suis souvent impatient et prompt à la colère.

Quelles étaient vos autres motivations ?

Avant l’entretien décisif de mon dernier recrutement, j’avais dit à ma femme que si j’étais embauché, je partirais à pied au Mont-Saint-Michel. Mais ce pèlerinage était plus qu’une promesse à tenir. J’avais besoin de ce moment pour m’appauvrir, pour me rendre plus vulnérable devant cette nouvelle mission professionnelle. Pour me mettre en attitude d’écoute et de disponibilité.

Avez-vous un lien particulier avec saint Michel ?

Pour nous, habitants du Maine, le Mont-Saint-Michel est un lieu important. Des cohortes de pèlerins sont passées par Le Mans pour se rendre dans ce haut lieu de pèlerinage. En témoigne notamment, dans la toponymie de la ville, la rue montoise. Pour moi, cela avait donc du sens de marcher aux côtés de ces pèlerins.

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François Le Forestier accueilli par son cousin, Pierre-Emmanuel d'Argent, séminariste de la communauté Saint-Martin à Evron (Mayenne).

Par ailleurs, j’ai toujours été marqué par le combat, dans l’Apocalypse, de saint Michel avec le Diable. Cette figure du combat spirituel, du Bien qui triomphe sur le Mal, est aussi celui qui s’est joué pendant ma marche. J’ai dû ravaler mon orgueil et apprendre l’humilité à travers le regard que les habitants des communes traversées portaient sur moi, me prenant pour un sans-abri. J’ai dû lâcher prise et me ressourcer dans la prière.

Tout au long de ce chemin, j’ai dû aussi compter sur la Providence… et sur les autres. La marche m’a offert un temps privilégié avec les nombreuses personnes qui me sont venues en aide, des gens très simples. Par exemple, un vieux monsieur qui s’occupait de l’hébergement des sans-abri de Pontmain, une dame qui conduisait un minibus, un handicapé qui voyageait allongé sur son vélo avec son chat…

Où dormiez-vous ?

Je n’avais pas préparé mes étapes et je mendiais l’hospitalité, présentant mon carnet de pèlerin. Non pas pour des raisons économiques, mais par besoin de m’abandonner au Seigneur et à ceux qu’il mettait sur ma route. Cette démarche de pauvreté, cohérente dans le cadre d’un pèlerinage chrétien, a été bien comprise et acceptée par ceux que j’ai croisés. Une seule exception : un prêtre qui ne voulait pas m’ouvrir sa porte. Puis au-delà de ce premier contact méfiant, il m’a accueilli, réconforté par la gratuité de ma démarche pérégrine.

Comment la prière vous a-t-elle accompagné ?

Quand je marche, j’ai besoin d’incarner ma prière, de rythmer mes pas au son de ma voix. J’ai donc parfois déclamé à voix haute le chapelet. Devant un calvaire, je récitais un « Notre Père », devant une statue de la Vierge un « Je vous salue Marie ». Sur le chemin, des paroles de l’Évangile me sont également venues à l’esprit, et je les ai méditées. Par exemple : « Je suis venu pour donner la vie, et la vie en abondance. »

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Château de Sillé-le-Guillaume (Sarthe). © Anne-Laure Timmel

J’avais aussi emporté avec moi le livre Sur les chemins du Serviteur, de Gilles Rebêche (2), diacre à Toulon : des méditations bibliques qui m’ont beaucoup nourri. J’en lisais une par jour, le matin ou le soir.

Ce chemin a été difficile. Quelles ont été vos erreurs ?

Tout d’abord, les chaussures : j’avais mis les gros souliers avec lesquels j’ai l’habitude de marcher en montagne. Ils étaient trop lourds. De plus, comme il faisait très froid (je suis parti sous la neige), j’avais mis deux paires de chaussettes (en coton et en synthétique), ce qui a accéléré la sudation et entraîné l’apparition des ampoules.

Ensuite, je suis parti trop vite. J’ai fait 40 km dès le 1er jour, jusqu’à Sillé-le-Guillaume. J’avais surévalué mes ressources physiques et le lendemain, j’étais épuisé.

Enfin, mon sac aussi était trop lourd, chargé de beaucoup de choses qui n’ont pas servi ! A plusieurs reprises, je me suis retrouvé à marcher pas à pas, comme un vieil homme dans une maison de retraite, et je ne savais pas si je pourrais continuer.

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Le Mont Saint-Michel (Manche) depuis les pré-salés. © Anne-Laure Timmel

Quel enseignement en tirez-vous ?

J’aurais dû partir plus doucement et faire de plus petites étapes. J’en ai retiré une leçon pour ma vie : il faut que j’apprenne la patience, que je prenne le temps de découvrir mes capacités dans tout ce que j’entreprends.

J’aurais dû aussi préparer davantage mon itinéraire, ce qui m’aurait évité de me perdre. Là aussi, cette erreur m’a appris à être plus prévoyant.

Enfin, j’ai peu mangé durant ces 6 jours, et je m’interroge sur le bien-fondé de ce jeûne.

Les plus beaux moments ?

Pour ce qui est des paysages, la traversée de la forêt de Sillé-le-Guillaume. Il y avait une lumière magique dans les sous-bois, et j’ai croisé de nombreux animaux (lièvres, chevreuils). Lorsqu’on marche, on est plus réceptif à la beauté de la nature.

Du côté du patrimoine, j’ai découvert avec bonheur la basilique Notre-Dame-de-l’Epine à Evron, splendide et méconnue.

Enfin, la Providence m’a permis d’assister à la messe d’enterrement d’un homme handicapé dans l’église Saint-Martin de Mayenne. Il avait vécu toute sa vie en établissement. J’ai pleuré en découvrant sa vie et en célébrant son entrée dans le Royaume. Il était un ami proche du Seigneur et avait vécu une vie simple et joyeuse alors même qu’il endurait beaucoup de souffrances.

Votre arrivée au Mont ?

J’ai un souvenir ému de mon arrivée par les grèves : le spectacle du Mont qui se rapproche peu à peu, les jeux de lumière sur le sable… J’ai déposé mes affaires à la Maison du Pèlerin, puis j’ai été accueilli par un frère des Fraternités monastiques qui m’a aidé à « relire » cette semaine de pèlerinage. J’ai ensuite assisté à l’office des vêpres.

Le dimanche matin, le mont était baigné par un incroyable silence. Pour moi qui ai une vie trépidante, c’était vraiment un instant privilégié.

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Le soir tombé, calme retrouvé sur le Mont (Manche). © Anne-Laure Timmel

Comment s’est passé le retour ?

On ne change pas en 6 jours… Mais à l’issue de ce pèlerinage, j’étais en paix. Maintenant, je m’accueille davantage tel que je suis. Cette semaine passée dans un relatif dénuement a aussi renforcé mes engagements au service des plus pauvres. Et à travers tous les visages que j’ai rencontrés, elle a consolidé mon amour de l’Eglise.

Je pense que ces chemins montois ont, comme les chemins de Saint-Jacques, vocation à devenir des lieux de ressourcement. Mais pour cela, ils doivent conserver leur caractère sacré. Ils ont en effet beaucoup plus à nous donner que de simples chemins de randonnée, que l’on soit chrétien ou pas. Ils ont conduit les pas de nombreux pèlerins : aux pèlerins, à présent, de veiller sur eux !


(1) En Afrique occidentale, les griots sont des communicateurs traditionnels. Ils transmettent la culture orale dont ils sont dépositaires.

(2) Sur les chemins du Serviteur, de Gilles Rebêche, Éditions de l’Atelier, 96 p., 13 euros.



Pour découvrir les chemins du Mont-Saint-Michel

- Sur le site de l’Association Les Chemins du Mont-Saint-Michel.

- Sur le site de Pèlerin

Pour découvrir le Grand Chemin montois :

- Sur le site de l’Association sarthoise des Amis de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Bibliographie :

Le Chemin de Tours au Mont-Saint-Michel via Le Mans est décrit dans les guides édités par les Éditions du pèlerin sarthois, disponibles à l’Association sarthoise des Amis de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Le pélé de François L

André76 09/11/2018 à 19:00

Bravo pour ce parcours, François ! Ayant moi-même effectué le parcours Rouen-Mont Saint Michel (soit 330 Km) au printemps 2013, également en solitaire, accompagné de "Chariotine",je me suis retrouvé dans les propos de François... Si ... lire la suite

Paru le 15 novembre 2018

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