Le Camino mozarabe, hors des sentiers battus

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© Gérard Harlay
Le Camino mozarabe, hors des sentiers battus
© Gérard Harlay

Les pèlerins de Saint-Jacques s’aventurent de plus en plus hors des sentiers battus, découvrant de nouveaux itinéraires moins fréquentés que le Camino francés. C’est le cas du Camino mozarabe, surnommé le « chemin des sens », qui relie l’Andalousie à la Galice. Martine Souris l’a testé pour vous !

À propos de l'article

  • Publié par :Gaële de La Brosse
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    29 juin 2018

Vous venez de parcourir le Camino mozarabe. Pourquoi vous êtes-vous lancée sur ce chemin ?

Martine Souris : Après la Via podiensis et le Camino francés en 2010, la Via de la Plata en 2013, le Camino del Norte en 2015 et le Camino portugués en 2017, j’ai eu envie, cette année,de découvrir le chemin Mozarabe, pour son histoire, ses paysages sauvages et sa fréquentation limitée. J’avais aussi entendu parler de l’accueil exceptionnel que les associations jacquaires locales, en particulier celle d’Almeria, offrent aux pèlerins. Enfin, j’étais désireuse de sillonner l’Andalousie autrement qu’en touriste. Je me suis donc lancée sur ce chemin avec deux amis de l’association Compostelle 2000.

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© Martine Souris


À quand remonte votre attachement aux chemins de Saint-Jacques ?

J’ai entendu parler pour la première fois de ces chemins à la fin des années 1970. Je faisais alors avec ma sœur un travail d’été à Paris, dans une association de cadres à la retraite. Plusieurs de ses adhérents avaient effectué ce chemin, et ils nous ont décrit l’expérience unique qu’il avait représenté dans leur vie.

Ce fut le déclic : nous devions le faire aussi… et d’une seule traite ! Ce qui nous a obligées à patienter une bonne trentaine d’années afin d’être libérées de nos obligations familiales et professionnelles.

Vous y êtes ensuite souvent revenu… et vous revenez à l’instant de Saint-Jacques-de-Compostelle !

Après mon premier chemin du Puy à Santiago, l’envie de repartir ne m’a pas quittée – de repartir en Espagne, de préférence, car y ayant habité longtemps, je parle bien la langue et j’y ai beaucoup d’amis.

C’est la raison pour laquelle j’ai représenté l’association Compostelle 2000 à la remise du prix Elias Valiña, ce 25 juin 2018, à Saint-Jacques-de-Compostelle. Ce prix, décerné par la Junta de Galicia depuis vingt ans, récompense les associations ou les particuliers ayant eu un rôle majeur dans la promotion et le renouveau des chemins de Compostelle.

Quel est l'itinéraire du Camino mozarabe ?

Il part d’Almeria, de Malaga ou de Jaén, en Andalousie, et passe par Grenade et Cordoue avant de rejoindre la Via de la Plata à Mérida, en Estrémadure. Environ 1400 km séparent Almeria de Saint-Jacques-de-Compostelle.

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© Gérard Harlay


Et son histoire ?

« Mozarabe » est le nom donné aux chrétiens « arabisés » qui vécurent sous occupation musulmane sur le territoire d’Al-Andalus du VIIIe au XVe siècle. Cet itinéraire de pèlerinage pour les chrétiens du sud de l’Espagne témoigne des différentes civilisations qui s’y sont succédé : Romains, Arabes et chrétiens.

Selon la tradition, les 7 évêques (1) envoyés par saint Pierre auraient également emprunté ce chemin pour évangéliser l’Espagne après la mort de Jacques le Majeur. Arrivés en bateau à Almeria, ils auraient poursuivi la tâche de ce dernier et ainsi introduit le christianisme depuis l’Andalousie.

Le Camino mozarabe est probablement le chemin de Saint-Jacques espagnol le plus fascinant.

Certains pèlerins disent que c’est le plus beau chemin de Saint-Jacques espagnol. Êtes-vous d’accord ?

C’est probablement le plus fascinant, par l’immensité et la variété de ses paysages. Il nous surprend chaque jour, nous conduisant du lit asséché des rivières à des arroyos (cours d’eau) en crue, des canyons désertiques dignes d’un western aux neiges éternelles de la Sierra Nevada, des villages troglodytes à des paysages vert tendre qui rappellent presque le bocage normand.

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© Gérard Harlay


On y voit des oliviers à perte de vue, puis des amandiers. Plus loin, des chênes torturés au milieu des céréales, et même de la vigne. Son surnom de « chemin des sens » se justifie pleinement par le contraste des couleurs, les fleurs à profusion ou le parfum grisant de la fleur d’oranger et du jasmin. Et que dire du ciel, des fleurs de ciste ou des colonnes rocheuses aux formes étranges ! J’ai la sensation de ne pas avoir tout vu et la furieuse envie d’y retourner…

Votre meilleur et votre plus mauvais souvenir ?

Le meilleur : à l’arrivée à l’auberge, le soir, la visite surprise de membres d’associations jacquaires locales pour mettre un visage sur nos voix, prendre de nos nouvelles ou nous montrer leur ville. C’est la première fois que cela m’arrive sur un chemin de Compostelle !

Mon plus mauvais souvenir : avoir perdu Pépe, un pèlerin espagnol de 79 ans qui marchait si vite qu’il en oubliait parfois de regarder les flèches ! Impossible de le joindre et aucun autre pèlerin dans les environs. Tout s’est bien fini, mais il a été très éprouvé car il s’est senti éloigné de tout et abandonné. Ce chemin, qui souvent nous donne l’impression d’être les « maîtres du monde », nous rappelle aussi notre fragilité.

Ce chemin, qui souvent nous donne l’impression d’être les « maîtres du monde », nous rappelle aussi notre fragilité.

Quelle est la meilleure saison pour partir sur ce chemin ?

Nous sommes partis le 17 avril dernier. L’idéal est en effet de l’effectuer au printemps ou en automne. Ne pas oublier que l’Andalousie, dont Séville est la capitale, est appelée en été « poêle à frire de l’Espagne » ! Cependant, compte tenu de l’altitude, il peut aussi faire très froid en hiver. On marche très souvent à une altitude de plus de 1100 m.

Combien de temps faut-il compter ?

Il y a environ un mois de marche depuis Almeria jusqu’à Mérida, et un mois de plus pour arriver à Saint-Jacques-de-Compostelle. Et il faut absolument prendre le temps de découvrir les merveilles de cet itinéraire : la Alcazaba de Almería, la plus grande forteresse construite par les Arabes ; l’Albaicin, ancien quartier arabe de la ville de Grenade ; les jardins de l’Alhambra, également à Grenade ; Guadix et ses maisons troglodytes ; à Cordoue, la mosquée-cathédrale et les patios fleuris de mille couleurs ; la ville romaine de Mérida.

Le chemin est-il bien balisé ?

Oui, mais il faut être attentif. Malgré les efforts des associations, les flèches ne sont pas toujours très visibles, ou cachées par la végétation.

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© Gérard Harlay


Y a-t-il des hébergements spécifiques ?

Il y en a, mais certaines étapes sont parfois un peu longues pour un marcheur moyen (entre 25 et 30 km). Pour l’hébergement, il faut compter de 10 à 30 euros par personne (2).

Parmi les nombreux bons souvenirs d’auberge, je pourrais citer Castuera ou la Haba : des auberges municipales neuves, avec une magnifique cuisine, des canapés dans le salon… et parfois même des serviettes de toilette en tissu éponge (les vraies, celles qui sèchent bien !). Tout cela pour une dizaine d’euros !

Est-on bien accueilli par les habitants ?

Oui, mais à la grande différence des autres chemins, ils se demandent qui nous sommes et ce que nous faisons là ! Ils n’ont pas (encore) l’habitude de voir des pèlerins. À noter également l’extrême gentillesse des policiers tout au long de la route.

Quelques ultimes conseils pour ceux qui seraient tentés par ce chemin ?

– Parlez avec les gens : même si vous ne connaissez ni l’espagnol ni l’anglais, vous arriverez toujours à vous faire comprendre !

– N’achetez pas d’avance votre billet de retour : prenez, au moins pendant la durée du chemin, la liberté d’être maître de votre temps.

– Et ne préparez pas trop votre itinéraire. Laissez-vous porter !

(1) Ces 7 évêques, nommés « los siete Varones apostolicos », sont : Torcuato à Guadix, Segundo à Abla, Indalecio en Pechina, Tesifonte à Berja, Eufrasio à Andujar, Cecilio à Grenade et Exiquio à Cazorla. Ils sont devenus les patrons de ces villes.

(2) Auberges municipales ou associatives dans des centres sportifs ou des écoles : souvent en donativo (libre participation aux frais). Auberges privées : 10 à 15 €/personne. Auberges de jeunesse : 15 à 30 €/personne. Hostales ou pensions : 15 à 25 €/personne. Casas rurales : 15 à 20 €/personne.

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Paru le 2 août 2018

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