Jacques Nieuviarts : "Quand le cœur se met en marche"

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Le P. Jacques Nieuviarts, bibliste et marcheur. © Alexa Brunet
Le P. Jacques Nieuviarts, bibliste et marcheur.
Le P. Jacques Nieuviarts, bibliste et marcheur. © Alexa Brunet

Le P. Jacques Nieuviarts, l'un de nos anciens chroniqueurs, est un bibliste et un marcheur passionné. À l'écouter, la marche est un art de vivre, une attitude qui ne se mesure pas au nombre de pas accumulés.

À propos de l'article

  • Créé le 03/07/2018
  • Publié par :Christophe Chaland
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7075 du 5 juillet 2018

Comment êtes-vous venu à la marche ?
Enfant, je rechignais à la marche ! Puis, étudiant, j'ai fait des pèlerinages. Mais je relie mon goût pour la marche et sa dimension intérieure à un souvenir précis. Nous marchions, avec quelques-uns de mes frères et sœurs, près de Saint-Offenge, en Savoie. J'avais 18 ans, et nous étions prêts à courir sur le sentier. C'est alors qu'un vieil homme rencontré en chemin nous a dit ces mots : « Un montagnard monte à son pas. » J'ai appris ce jour-là qu'il importe de marcher à un pas régulier, le sien. Un jour, bien plus tard, comme je proposais à une de mes sœurs de venir marcher avec moi, elle m'a répondu : « Tu sais, je ne marche pas bien, mon mari m'a toujours dit que je ne savais pas marcher. » Elle était à un tournant difficile de sa vie. Je l'ai encouragée : « Mais si ! Marche à ton pas, et tu vas aller très loin ! » J'ai la conviction que tout le monde peut marcher ainsi. La dimension spirituelle de la marche est déjà là : elle pose chacun dans sa respiration, son souffle, son rythme propre.

Voilà vingt ans que l'Unesco a inscrit les Chemins de Compostelle en France au patrimoine mondial de l'humanité. Pourquoi les gens marchent-ils, si nombreux ?
Certains marchent par goût de la performance, équipés d'appareils pour compter les battements de leur cœur et mesurer leur vitesse. Pourquoi pas. La plupart, probablement, éprouvent en marchant une profonde régénération intérieure. Marcher un peu longuement conduit à faire place à son corps. Dans l'effort physique, le marcheur s'accorde avec son centre de gravité, dans un mouvement au rythme régulier. Alors sa pensée rationnelle s'estompe. Elle devient flottante, ouverte, comme son regard, qui ne se fixe pas durablement sur un point du paysage. Il pense à tout et à rien. Il a quitté ses vêtements de ville, il a quitté un « chez-soi » car il doit être plus léger pour aller à l'essentiel. Il s'est rendu disponible. Son être intérieur, détaché des impératifs régissant habituellement le quotidien, se repose. Il reprend contact avec les éléments du cosmos : le grand air, la pluie fine sur le visage, le bruit d'un ruisseau, le cri d'un oiseau, l'odeur de la végétation, de la terre.

Et quand on ne peut pas ou plus marcher ?
Je pense beaucoup à ceux qui ne peuvent pas marcher. Pour moi, la marche ne s'évalue pas au nombre de pas. À la montagne, j'ai souvent vu mon père regarder longuement le paysage depuis le balcon de notre logement. Cette attitude est déjà une entrée dans le mouvement de la marche. Une nuit de février, cette année, je logeais au Mont-Saint-Michel. Ma chambre donnait sur la baie. Avant de me coucher, j'ai ouvert la fenêtre. C'était une nuit de pleine lune et de grande marée. Le spectacle des vagues dans le faisceau de lumière de la lune m'a saisi. J'ai dû rester là une demi-heure ou plus, malgré la fraîcheur. C'est une grande chance de pouvoir marcher, mais la marche est d'abord dans une certaine qualité de regard. Le cœur se met en marche. Il lui suffit d'avoir un espace habitable. Pour le jubilé de la Miséricorde, en 2015-2016, le pape François avait invité chacun à faire de sa marche une marche jubilaire. Jusqu'aux prisonniers, invités à faire de la porte de leur cellule une porte jubilaire.

Autrement dit, marcher n'est pas le tout de la marche ?
En effet. Les pèlerins de Compostelle éprouvent souvent un sentiment étrange, une fois arrivés. Ils ont investi énormément d'eux-mêmes dans une longue marche et se trouvent d'un coup privés de quelque chose. Ils ont atteint leur but… et après ? Cela fait penser à la dépression post-partum qui peut affecter une femme après avoir mis au monde son bébé. Alors il faut se dessaisir de quelque chose. Le pèlerin de Compostelle est d'ailleurs censé aller au-delà de Compostelle, jusqu'au cap Finisterre, en Espagne, qui représentait au Moyen Âge le bout du monde connu. De là, il devra repartir, vers l'Orient, et l'« à-venir ».

Il y a un art de marcher ?
Dans la marche qui ressource intérieurement, la disposition d'esprit importe. Une année où j'avais peu de vacances, j'étais arrivé épuisé à la montagne. Et pourtant, je m'étais lancé sur les sentiers avec une ardeur redoublée, comme pressé par le temps. Avec le recul, je comprends que j'essayais de soigner une inquiétude, mais avec une mauvaise méthode. Le marcheur, au contraire du sportif, prend le temps. Il voit qu'il y a ici un pied de menthe, là un lis martagon. Il entend le clapotis d'un ruisseau. Sa façon de recevoir le lieu où il passe permet à son univers d'être doucement restauré. Cela n'est pas spontané dans notre société du rendement. Cela s'apprend. Il convient de « débrayer » de son quotidien.

Vous accompagnez des marcheurs. Que se passe-t-il lorsque l'on marche ensemble ?
Si je suis animateur d'un groupe, que ce soit dans le désert du Néguev, en Terre sainte, ou au Mont-Saint-Michel, je propose de marcher en silence pendant un temps. De façon à ce que chacun prenne le temps d'entendre, de regarder, de se laisser imprégner par le lieu, ses bruits et ses silences. Tout prend une autre dimension, et l'espace intérieur de chacun peut s'élargir. Alors, le temps long de la marche, avec une part de silence, dispose à des échanges profonds. Mais cela dépend du désir de chacun.

Qu'est-ce qui distingue le pèlerin du randonneur ?
Le pèlerin va généralement vers un sanctuaire. Et celui-ci est toujours le lieu de mémoire d'une histoire qui un jour a commencé là. Le marcheur met ses pas dans ceux de générations d'autres pèlerins, depuis des siècles ! Le pèlerinage est souvent aussi l'occasion d'une prière d'intercession. On emporte avec soi les visages de proches en souffrance. Un jeune me disait, de retour de pèlerinage : « Je suis bronzé de l'intérieur. » Le pèlerin bénéficie d'une reconfiguration intérieure qui l'émerveille. Il accueille autrement les réalités de la vie, la parole de l'autre ou celle qu'il lit. Mais faut-il tracer une frontière entre le randonneur et le pèlerin ? Tout marcheur, par la simple expérience du silence prolongé, est disposé à l'expérience intérieure.

Se mettre en route, est-ce déjà faire preuve d'une forme de foi ?
La marche est image de la vie. La choisir, c'est une façon symbolique d'aborder sa vie dans ses dimensions profondes. Dans la Bible, elle est une figure de l'espérance : « Grâce à la foi, Abraham obéit à l'appel de Dieu : il partit vers un pays qu'il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait », affirme la lettre aux Hébreux (He 11, 8). En marchant, l'espérance, la foi, le regard se ressourcent.

Qu'est-ce que la Bible dit d'essentiel au sujet de la marche ?
La Bible présente l'homme comme un nomade, mis en marche par la Parole créatrice. Une Parole qui est aussi bénédiction, et promesse qui l'oriente vers un avenir de surabondance. L'homme y est constamment invité à « marcher avec Dieu » : « Homme […], on t'a fait connaître ce qui est bien, ce que le Seigneur réclame de toi : rien d'autre que respecter le droit, aimer la fidélité, et t'appliquer à marcher avec ton Dieu », selon les mots du prophète Michée (Mi 6, 8). Au sujet de cette marche, la Bible dit également avec force combien la rencontre de Dieu réoriente la vie de celui qui la fait. À cet égard, le récit du combat de Jacob avec l'Ange (Gn 32, 23-33) – en fait, Dieu lui-même – m'habite personnellement profondément depuis l'âge de 20 ans. Jacob sort d'une nuit de combat blessé à la hanche, désormais boiteux. À chaque pas, dès lors, sa démarche lui rappelle sa rencontre avec Dieu, et la bénédiction qu'il a reçue.


Biographie

1950 Naît à Saint-Amand (Nord).

1983 Religieux assomptionniste depuis 1973, il est ordonné prêtre.

1987-2003 Enseigne l'Écriture sainte à l'Institut catholique de Toulouse (Haute-Garonne).

2005-2011 Directeur du Pèlerinage national de Lourdes (Hautes-Pyrénées).

2010 Enregistre le premier épisode de « La Bible nomade », pour RCF.

2011-2015 Chroniqueur à Pèlerin.





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Paru le 20 septembre 2018

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