Palmyre : le passé fait de la résistance

agrandir La construction du sanctuaire de Baalshamin, situé au nord de Palmyre, a commencé  au Ier siècle après J.-C. Les djihadistes de Daech en ont détruit le temple (ici, avant  sa démolition) à l’explosif.
La construction du sanctuaire de Baalshamin, situé au nord de Palmyre, a commencé au Ier siècle après J.-C. Les djihadistes de Daech en ont détruit le temple (ici, avant sa démolition) à l’explosif. © Manuel Cohen / Image Forum
La construction du sanctuaire de Baalshamin, situé au nord de Palmyre, a commencé  au Ier siècle après J.-C. Les djihadistes de Daech en ont détruit le temple (ici, avant  sa démolition) à l’explosif.
La construction du sanctuaire de Baalshamin, situé au nord de Palmyre, a commencé au Ier siècle après J.-C. Les djihadistes de Daech en ont détruit le temple (ici, avant sa démolition) à l’explosif. © Manuel Cohen / Image Forum

Face aux destructions de monuments antiques, les archéologues français et européens se mobi­lisent pour aider leurs homologues syriens à ­sauver la mémoire de ces sites uniques au monde.

À propos de l'article

  • Créé le 01/09/2015
  • Publié par :Sophie Laurant
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6927, du 3 septembre 2015

C’étaient des joyaux du site antique de Palmyre, en Syrie. Le groupe État Isla­mique (EI ou Daech), qui a pris le contrôle de cette oasis depuis trois mois, s’est fait un plaisir de diffuser dans le monde entier, fin août, les images de la destruction à l’explosif des temples de Baal et Baalshamin – divinités de cette cité caravanière durant les deux premiers siècles de notre ère.

Cette attaque s’inscrit, hélas, dans la continuité : au printemps, les plus célèbres sites d’Irak, Ninive, Nimrud (des capitales du grand empire assyrien, entre le IXe et le VIIe siècle avant J.-C.) et
Hatra (ville de l’empire parthe, IIe siècle après J.-C.), ont été dévastés, de mêmeque le musée et la bibliothèque de Mossoul.

De tels actes, dénonce à nouveau Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco, relèvent de
« crimes de guerre ».

La ville de Palmyre, située à 240 km de Damas,la capitale syrienne, est inscrite sur la liste du patrimoine mondial. Une notion qui s’est construite au fil des siècles.

Vidéo. Syrie : Palmyre, un joyau antique abîmé par la guerre. FranceTV Info.

 

« Elle est née de la Révolution française, analyse l’architecte et archéologue Manar Hammad, qui est aussi sémiologue et a travaillé douze ans à Palmyre. Elle désigne, dans un premier temps, les biens que le peuple confisque à la couronne et au clergé. Ceux-ci appartiennent désormais à la nation, ils acquièrent alors une valeur symbolique forte. Chaque citoyen se sent lié à ce patrimoine qui doit être conservé et transmis aux générations futures. »

Depuis cette époque, à mesure qu’ils se sont formés, les États ont recensé les biens collectifs qui définissent leur patrimoine. À partir des années 1960, les Nations unies ont parlé de « patrimoine commun de l’humanité » pour désigner les biens dont l’intérêt culturel est jugé inestimable et transcende les frontières.

« Daech clame que ces vieilles pierres n’ont aucune valeur, parce qu’elles appartiennent à une culture différente et païenne, explique Manar Hammad. Il veut nous choquer en dénonçant des valeurs occidentales. »

Syriens et Irakiens sauvent ce qui peut l’être

Face à la situation dramatique que vivent, au quotidien, les populations et aux 200 000 victimes de la guerre civile en Syrie depuis quatre ans, on pourrait penser que ces destructions de « vieilles pierres » indignent surtout les Européens et les Américains. Mais les habitants de Mossoul ne se sont-ils pas mobilisés en juillet pour sauver le minaret penché Al-Hadba – leur « tour de Pise » – face aux soldats de Daech ?

En Syrie, « sur tous les sites où c’est encore possible, nos collègues archéologues et conservateurs tentent de recenser le maximum d’œuvres, de protéger ce qui peut l’être », témoigne aussi Corinne Castel, chercheuse au laboratoire Archéorient du CNRS, à la Maison de l’Orient à Lyon, saluant « leur courage et leur dignité ». Ce patrimoine menacé reste un objet de fierté pour nombre d’Irakiens et de Syriens.

Les pillages, s’ils sont moins médiatisés, font encore plus de mal que les destructions. 

→ alerte aussi l’archéologue,

Depuis 2011, des groupes mafieux, profitant de l’instabilité de la région, ratissent les sites pour prélever le maximum de « beaux objets » qu’ils vendent illicitement sur le marché de l’art.

Les pilleurs perturbent irrémédiablement les couches archéologiques, détruisant les informations qu’elles auraient pu livrer. Même si Interpol réussit à récupérer quelques statues ou bijoux, ceux-ci ne seront désormais que des « objets silencieux » : extraits de leur contexte sans aucune étude, ils ne diront plus rien de la vie des hommes qui les ont fabriqués et utilisés. Enfin, l’argent tiré de ces pillages sert à acheter des armes et donc à entretenir le chaos au Proche-Orient…

Carte. Les sites historiques détruits ou menacés par Daesh en Irak et en Syrie. Source : BFMTV. Cliquez sur l'image pour accéder au document interactif.


En Europe, les spécialistes se réunissent, encouragés par l’Unesco et les Affaires étrangères, pour soutenir le travail de leurs homologues syriens : trouver des fonds pour aider de jeunes doctorants à publier leur thèse ; faire garder les sites où des missions conjointes syro-européennes fouillaient chaque année…

« Nous qui avons eu le privilège d’étudier ces sites, insiste Corinne Castel, nous devons plus que jamais consigner le savoir acquis pour les générations futures. Dessins, photographies, datations, analyses chimiques, anthropologiques, études de la céramique, etc. Le travail des missions conjointes entre l’Europe et la Syrie doit continuer », plaide-t-elle.

Une façon aussi de faire échec à « l’absurde et vaine volonté politique de Daech d’éradiquer tout le passé de cette région de contacts où les monuments gardent l’empreinte d’une succession inouïe de riches cultures, sur des millénaires. »

Cette documentation pourra aussi, si la paix revient, permettre de réaliser le défi d’Irina Bokova : « La créativité humaine prévaudra. Les édifices et les sites seront réhabilités et certains d’entre eux seront reconstruits. » Car la meilleure des publications, la plus exacte des restitutions numériques « ne remplacera jamais l’émotion poétique que l’on ressent lorsqu’on admire un lever de soleil sur la colonnade de Palmyre », certifie Manar Hammad.

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Paru le 11 octobre 2018

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