Henriette Walter, linguiste : "Et si le latin était la langue de la mondialisation ?"

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Henriette Walter, auteure d’une vingtaine d’ouvrages est membre du Conseil supérieur de la langue française. © Stéphane Grangier
Henriette Walter, auteure d’une vingtaine d’ouvrages est membre du Conseil supérieur de la langue française.
Henriette Walter, auteure d’une vingtaine d’ouvrages est membre du Conseil supérieur de la langue française. © Stéphane Grangier

Alors que le projet de réforme du collège réduit les langues anciennes à la portion congrue, la vox populi consacre le dernier ouvrage de la linguiste Henriette Walter, une bible érudite et drôle sur la place cruciale du latin dans la langue française.

Pèlerin. Le 15 octobre 2015, le Conseil supérieur des programmes rend des propositions sur l’enseignement des langues anciennes à la ministre de l’Éducation nationale. Avez-vous peur que la réforme du collège enterre le latin et le grec ?
Henriette Walter Un peu. On a tenté de nous rassurer en nous disant que l’enseignement du latin et du grec serait maintenu, mais comment ? Si l’on pouvait introduire ces deux langues comme des matières d’ouverture plutôt que comme des vestiges du passé, ce serait bien ! Une façon de redonner confiance aux jeunes dans cet apprentissage est de redire haut et fort que nous parlons tous latin sans le savoir.

C’est ce que vous racontez dans votre dernier livre…
H. W. Oui, regardez les mots lavabo (en latin, “ je me laverai ”), agenda (“ la liste des choses devant être faites ”), interim (“ pendant ce temps ”), reliquat (“ ce qui reste ”), veto (“ j’interdis ”), visa (“ choses vues ”)… Le latin est une béquille pour aller vers d’autres langues et vers une meilleure compréhension des choses.

Le latin et le grec ne sont donc pas des langues mortes ?
H. W. Non, elles sont encore un petit peu vivantes ! On retrouve le latin dans les langues à racine latine, comme l’espagnol, l’italien, le roumain, le portugais, mais aussi dans de nombreux autres idiomes.

L’anglais, par exemple, compte de nombreux mots latins qui, d’ailleurs, gardent souvent leur sens et leur graphie originels. Le mot agenda, que je mentionnais plus tôt, a gardé exactement son sens latin : “ la liste des choses devant être faites ”.

Alors que chez nous, il est devenu le carnet dans lequel on note ces choses. En anglais toujours, le mot salive se dit saliva : c’est le mot latin, sans aucun changement. Le musée se dit museum, comme en latin.

Quelle proportion de mots français vient du latin ?
H. W. Il est difficile de le calculer de façon précise mais je l’évalue à au moins 80 %. Et le grec est aussi présent puisque le latin classique est nourri de grec : les Romains vouaient une admiration sans borne aux Grecs. Des quantités de mots latins utilisés dans la vie courante ou dans le domaine scientifique ont ainsi une origine grecque : carota “ carotte ”, iris, bronchia “ bronches ”, balneum “ bain ”, basilica “ basilique ”, camelus “ chameau ”, alphabetum “ alphabet ”, horizon

Il existe aussi des mots hybrides, venant du latin et du grec à la fois. C’est le cas de télévision (du grec tele : “ loin ”, et du latin vision : “ action de voir ”, ou automobile (du grec auto : “ soi-même ”, et du latin mobilis : “ mobile ”). Il y a aussi des mots qui sont de parfaits synonymes, mais l’un vient du latin, et l’autre du grec. Par exemple, multicolore (latin) et polychrome (grec). Tiens, savez-vous quel est le rapport étymologique entre maire et ministre ?

Non. Confiteor !
H. W. Il est antinomique : maire vient du latin major, “ plus grand ”, alors que ministre vient de minister “ serviteur ”, à rattacher à minor, “ plus petit ”.

Si le latin n’est pas une langue morte, est-ce pour autant une langue d’avenir ?
H. W. On pourrait presque le dire car la majorité des mots « internationaux » viennent du latin. Il y a quelques années, j’ai mené une recherche dans le vocabulaire de onze langues d’Europe. J’ai ainsi noté de nombreuses ressemblances entre les mots de ces langues. Prenez arôme. Dans tous ces idiomes, il apparaît dans des formes très proches : aroma (anglais, néerlandais, danois, allemand, espagnol, portugais, italien), arom (suédois), aromi (finnois), arôma (grec).

Tous ces mots viennent du latin aroma. Le processus est identique pour des mots comme album, caractère, idée ou salade. De vrais candidats au statut de vocabulaire international ! Précisons que l’anglais, qu’on qualifie de langue internationale et d’avenir, a beaucoup emprunté au latin. Par son truchement, le latin ne se trouve-t-il pas, au cœur même du paysage linguistique du XXIe siècle, en pleine mondialisation ?

Vous signalez même un endroit, unique au monde, où les distributeurs automatiques affichent des instructions en latin…
H. W. « Inserito scidulam quaeso ut faciundam cognoscas rationem », ou « Prière d’insérer la carte pour accéder aux opérations possibles ». C’est à la Banque du Vatican. Ce micro État contribue à la survie du latin : il a même écrit un dictionnaire du latin moderne, dans lequel les termes de la vie quotidienne sont traduits. Préférez-vous porter les « bracae linteae caerulae » (pantalon de toile bleue, ou blue jeans) ou la « tunicula minima » (tunique minuscule, ou minijupe) ?

Le latin n’est donc pas si mort que ça. Et la langue française ? Est-elle en danger ?
H. W. Le français a été la langue internationale de la diplomatie et des sciences jusqu’au XIXe siècle. Depuis, l’anglais l’a supplantée, surtout dans les domaines de l’économie, du sport ou de la musique. Mais n’oublions pas qu’avant le français, l’italien – notamment au XVIe siècle – a eu son heure de gloire ! Comme l’arabe, au Moyen Âge, dont il nous reste de nombreux mots savants (chiffre, algèbre, azimut, almanach…).

Pourquoi, aujourd’hui, ce succès de l’anglais ?
H. W. L’une des raisons est que cette langue ne s’est pas gênée pour emprunter aux autres. Ainsi, les gens s’y retrouvent ! On ne s’en rend pas toujours compte mais le nombre d’emprunts de l’anglais au français est considérable. J’apprends souvent aux Anglais que leur mushroom “ champignon ” vient… du français mousseron ! Fashion (en anglais, “ mode ”) vient du français façon. Le français est la langue qui a le plus « donné » aux autres, devant l’anglais et le latin.

Les anglicismes, cela vous énerve ?
H. W. Non, cela m’amuse plutôt. En tant que linguiste, ma mission est d’observer comment on parle, comment la langue évolue et comment elle pourrait évoluer. Et non pas de juger… Cela me gêne même quand certaines personnes croient bien faire en n’employant pas certains mots. Prenez nominer. Ce verbe n’a pas le même sens que nommer. Éviter de l’employer, c’est de l’anti-anglicisme primaire ! Il apporte une nuance à « nommer », il faut donc l’adopter !

Vous étudiez l’évolution de la prononciation. Pouvez-vous nous donner un exemple ?
H. W. Dans les années 1970, j’ai écrit avec André Martinet un dictionnaire de la prononciation. Aujourd’hui, je me rends compte que la prononciation usitée par les plus jeunes de cette époque s’est généralisée. Chocolat se prononçait autrefois avec deux « o » ouverts. Ils sont dorénavant fermés. Les plus âgés font encore la distinction entre patte et pâte, mais pas les plus jeunes. Quant à brun et brin, ils se prononcent aujourd’hui le plus souvent de la même façon.

D’où vient votre amour pour les langues ?
H. W.  Je suis née en Tunisie, dans un pays où l’on parlait plusieurs langues. À la maison, mes parents parlaient français, et comme mon grand-père paternel était italien, les gouvernantes communiquaient en italien. Dans la rue, j’entendais l’arabe de Tunisie et le maltais, parlé également par notre cocher, et même grec. En famille, nous glissions donc, sans état d’âme, des mots italiens et arabes dans nos phrases françaises.

Votre mot préféré ?
H. W. J’aime les mots avec des « l » comme libellule, ou avalanche


► A lire

livre latin

Minus, lapsus et mordicus, Nous parlons tous latin sans le savoir, d’Henriette Walter, Éd. Robert Laffont, 316 p. ; 22 €.

 

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Le Latin, le grec

ultreia 21/10/2015 à 18:25

Bonjour mais notre gouvernement, ne veut plus du passé. Comme il veut supprimer le latin en souvenir du temps passé. Et la langue grecque. Il ne désire plus des racines de la France. La critique lui est plus aisé,que l'Art.

Paru le 18 octobre 2018

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