Bernard Pivot : "Je suis tombé amoureux des mots dans le Larousse"

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Bernard Pivot : "Je suis tombé amoureux des mots dans le Larousse" © Eric Garault
Bernard Pivot : "Je suis tombé amoureux des mots dans le Larousse"
Bernard Pivot : "Je suis tombé amoureux des mots dans le Larousse" © Eric Garault

Bernard Pivot, publie Les mots de ma vie, un dictionnaire biographique mêlant souvenirs intimes et anecdotes professionnelles. Et nous apostrophe, comme il l'a si bien fait, pendant quinze ans, chaque vendredi soir. Rencontre avec le meilleur intervieweur d'écrivains de l'histoire du petit écran.

Pèlerin : Vous écrivez, dans la préface de votre livre, Les mots de ma vie : « J’ai aimé les mots avant d’aimer les livres. » Avez-vous plongé dans les dictionnaires avant d’entrer en littérature ?
Bernard Pivot : Jusqu'à l'âge de 10 ans, je n'ai eu que deux livres : Les fables de La Fontaine et Le petit Larousse, une édition illustrée des années 1930. C'était la guerre, mon père était prisonnier. Nous étions réfugiés dans le village de Quincié-en-Beaujolais. Ma mère gardait le peu d'argent dont elle disposait pour acheter du lait et des légumes.

Je suis donc tombé amoureux des mots dans le Larousse. Une définition renvoyant à une autre, j'inventais des rallyes entre les expressions. Je notais les plus jolies dans un carnet. Ça m'amuse d'avoir débuté ma vie en créant ce minidictionnaire et de revenir à cette première passion pour raconter mes souvenirs.

Cette fringale de mots ne vous a jamais quitté.
B.P. Quand je dis que je ne passe pas un jour sans consulter le dictionnaire, personne ne me croit, mais c'est vrai. Les mots sont des êtres vivants. Pour écrire ce livre, je les ai laissé remonter à ma mémoire, dans le désordre, avec gourmandise.

Au moindre doute sur leur orthographe ou leurs nuances, je courais vérifier. C'est une passion d'apprendre, de comparer, de rectifier. Je suis un ignorant éclairé.

Pour préparer les 724 émissions d’Apostrophes, vous vous êtes plongé dans les livres d’écrivains comme vous vous immergiez enfant dans le Larousse.
B.P. Apostrophes a fait de moi un forçat de la lecture. Pendant quinze ans, j'ai lu douze heures par jour, week-end compris. Je n'ai pas pris le temps de raconter des histoires, le soir, à mes filles. Il me fallait lire et encore lire pour l'insatiable téléspectateur du vendredi soir que je devais rassasier avant qu'il aille se coucher !

Ma vie sociale était très mince. Je n'allais jamais au cinéma, au théâtre ni au concert. Parfois je m'échappais pour un match de foot à Saint-Étienne ou un gueuleton entre copains, mais le reste du temps je vivais comme un moine, tendu vers l'émission du vendredi soir.

Tous ces écrivains extraordinaires invités sur le plateau d’Apostrophes, vous deviez être tenté de mieux les connaître !
B.P. Je n'ai pas voulu. Je souhaitais rester un journaliste intègre et garder la bonne distance. Mon seul ami écrivain est Jorge Semprun. Cette amitié s'est nouée par d'autres chemins que ceux des médias.

J'éprouve des regrets parfois. Marguerite Duras, après l'émission que je lui avais consacrée, m'a tendu la perche. Je n'ai pas osé la saisir. Mon plus beau geste d'amitié vis-à-vis des auteurs, ça a été de les lire, pas de leur téléphoner hors plateau pour les emmerder avec mes questions ou mes sentiments. Mon silence était la forme la plus respectueuse de mon admiration. C'était le prix à payer d'une émission de qualité.

Quel est l’invité que vous êtes le plus fier d’avoir reçu ?
B.P. Alexandre Soljenitsyne. L'écrivain russe, rescapé du goulag, ne parlait pas français et connaissait à peine la télévision. Il était très contesté par l'intelligentsia mais j'ai réfusé de le déstabiliser en invitant un intellectuel de gauche.

Il m'en a été reconnaissant et m'a reçu chez lui, dans le Vermont, pour d'autres émissions. Une faveur exceptionnelle, car gâcher une journée à ne pas écrire lui était insupportable. J'ai le souvenir d'un géant. La puissance de son œuvre et sa force spirituelle m'ont profondément marqué.

Vous-même, vous avez reçu une éducation religieuse solide.
B.P. Oui, j'ai été pensionnaire à l'école Saint-Louis de Lyon, chez les frères du Sacré-Cœur. Ils n'ont pas fait de moi un homme pieux mais ils m'ont transmis la passion de jouer, le plaisir d'appartenir à une équipe, d'être de l'aventure. Sans ces missionnaires du football, je n'aurais jamais marqué autant de buts à la télévision.

Et Dieu dans tout ça ?
B.P. Rien n'est plus intime que la foi ou le doute. On peut parler de tout, de ses ulcères, de ses problèmes d'argent, de sa psychanalyse. Mais Dieu est indicible. Le sujet est trop grave, le débat trop personnel, pour qu'on se répande.

À P comme prière, vous demandez à ceux que vous rejoindrez sous terre, si « Dieu est une chimère ou l’avéré Tout-Puissant ». 
B.P. C'est la vraie question de l'existence. Seuls ceux qui ont quitté cette vie ont le privilège de savoir la réponse. Mais je ne suis pas pressé de la connaître. De tous les verbes, vivre a le plus beau des participes présents : vivant.


Le site Babelio s’est associé à l’INA pour rassembler 440 numéros d’Apostrophes, l’émission culte de Bernard Pivot. Il suffit de chercher un auteur pour voir en vidéo ses apparitions dans l’émission.

► Sur ce site, vous pouvez faire les dictées de Bernard Pivot. La voix du célèbre animateur des Dicos d'Or vous en dicte sept pour tester votre connaissance en orthographe.Vous pouvez écouter une première fois cette dictée, puis lorsque vous êtes prêts, vous pouvez lancer la dictée et taper le texte.

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Paru le 20 septembre 2018

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