24 heures avec les moines de la Grande Chartreuse

Mille ans de silence et de solitude à flanc de rocher. Derrière ses hauts murs et son porche fermé aux visiteurs, la Grande Chartreuse (en Isère) nourrit toujours autant l'imaginaire. En exclusivité, Dom Benoît, l'un des trente moines retirés ici, a ouvert les portes de cette cité monastique où Dieu se rencontre dans le secret de la cellule.

« On ne visite pas le monastère », indique un écriteau sur la porte de la Grande Chartreuse. Ils sont pourtant des dizaines, chaque jour, à gravir les deux kilomètres de voie qui serpentent en forêt pour parvenir à l'abbaye fondée par saint Bruno et ses six compagnons, à la fin du XIe siècle. Pèlerins, badauds, randonneurs, ils scrutent avec fascination les murs d'enceinte de ce haut lieu spirituel, l'un des plus fermés au monde.

Les chartreux - du nom du massif montagneux où ils se sont établis - y mènent depuis près de mille ans une vie dévolue à la prière et à la contemplation, dans un silence et une solitude radicale.

D'incendies en reconstructions, les moines ont vu grand. 215 mètres de galeries en pente desservent les 30 cellules réservées aux pères, les moines ordonnés prêtres, soit une grosse moitié de l'effectif.

En réalité, il s'agit de véritables maisonnettes indépendantes munies d'un jardin privé. « Un chartreux passe ici vingt heures de sa journée pendant un demi-siècle ou plus, entame Dom Benoît en ouvrant doucement la porte.

Tout est donc conçu pour que nous puissions mener dans cet espace une vie équilibrée. » Au rez-de-jardin, un promenoir pour se dégourdir les jambes par grand froid, un guichet pour réceptionner les repas depuis le cloître, une réserve de bois et un atelier dévolu au travail manuel. À l'étage, une antichambre appelée Ave Maria - le moine y récite une prière à chaque passage - donne sur le cubiculum, cellule lambrissée en bois de sapin comprenant un lit, un oratoire et une table de travail.

Certains postulants n'ont pas tenu vingt minutes...

C'est ici, dans la plus stricte intimité, que le moine dort, prie, étudie et prend ses repas devant la fenêtre. Nous sommes dans la partie du monastère la plus proche de la paroi rocheuse. Mis à part les battements du cœur, pas le moindre son ne vient troubler ce silence minéral. « J'ai vu de jeunes postulants qui, à peine arrivés, n'ont pas tenu vingt minutes », confie Dom Benoît.

Contrairement aux idées reçues, pas de vie plus remplie que celle d'un chartreux. « On ne voit pas le temps passer », résume joyeusement Dom Benoît. Le soleil de juin inonde la cellule. La prière ? C'est elle, bien sûr, qui irrigue, informe, configure au divin chaque instant de la journée du moine. Qu'un chartreux lise, jardine, sculpte, prépare le repas ou coupe du bois, l'appel de la cloche impose de tout cesser sur le champ. À chacun son rythme, au diable le rendement !

Toutes les deux semaines, le religieux descend en voiture jusqu'à la distillerie de Voiron où est produite la fameuse liqueur, la Chartreuse, qui assure à l'ordre son indépendance économique. De la réception des plantes à leur macération, Dom Benoît est à la manœuvre avec frère Jean-Jacques, à qui il transmet son savoir.

Ce fils d'agriculteur normand, entré à 21 ans après avoir ressenti très jeune l'appel de la vie cartusienne, confie voir ses journées illuminée par cette exclamation d'un saint Bruno en prière : « Ô, Bonté ! » Mais déjà, la cloche sonne les vêpres. Dernier coup d'œil vers les toitures, gigantesques. Sur leurs sommets, les épis de faîtage ont la forme d'un globe surmonté d'une croix - l'emblème de l'ordre des chartreux : « Le monde passe, la Croix demeure... »

Liqueur de Chartreuse, un secret bien gardé  

Un vert émeraude aux reflets scintillants, un bouquet puissant et subtil, de longues années de maturation et un halo de mystère… C’est tout cela que l’on contemple au fond du verre, après une visite guidée de la distillerie de Voiron (50 salariés) et de sa cave à liqueurs, la plus grande du monde. De cette bonne maison sont expédiées chaque année, dans le monde entier, plus d’un million de bouteilles de chartreuse, la fameuse liqueur mise au point par les moines au XVIIIe siècle.

Autrefois produite dans l’enceinte du monastère, l’activité a plusieurs fois déménagé avec les vicissitudes de l’histoire. Mais le secret de fabrication, décrit dans un long parchemin confié aux chartreux en 1 605 et consigné dans un coffre dont seul le supérieur du monastère a la clé, demeure jalousement gardé.

→ La Chartreuse verte : commercialisée dès 1764, elle concentre 55° d'alcool et nécessite 130 plantes pour sa fabrication. Elle se déguste le plus souvent glacée, en digestif ou en cocktail.

→ La Chartreuse jaune : élaborée à partir des mêmes plantes dans des proportions différentes, elle apparaît en 1 838. Plus douce, elle titre à 40°.

→ La Chartreuse VEP, « Vieillissement exceptionnellement prolongé » : pour les connaisseurs, c'est le nectar des rois. Avec les années, la liqueur acquiert une saveur subtile et moelleuse. Les bouteilles sont numérotées et les bouchons scellés à la cire.


Caves et distillerie de la Chartreuse, 10 boulevard Edgar-Kofler, 38500 Voiron. Tél : 04 76 05 81 77.
Le Grand Silence (2006) : la bande annonce du film tourné à la Grande Chartreuse. Philipp Gröning a dû patienter seize ans avant d'obtenir le feu vert de la communauté.

Julien Pannetier & Bruno Valentin

Julien Pannetier et Bruno Valentin : Géographes, pilotes et photojournalistes, ils ont fondé Zeppelin en 2008. Leur travail les mène en Asie, notamment au Bangladesh, en Inde et au Népal.

En 2010, ils ont reçu le Prix International des Médias lors du festival Planète Manche.

"En terme de réalisation photo, l'approche avec les moines s'est faite petit à petit ou chacun apprivoise l'autre, expliquent-ils. Le rapport à l'image paraissait bien futile à leurs yeux, mais l'idée de partager un peu de leur vie avec les lecteurs a permis une grande ouverture d'esprit.

Depuis le film "Le Grand Silence" aucun reportage n'avait été autorisé - c'était donc une marque de confiance que de nous laisser travailler dans ce lieu plein de mystère. On rentre dans le monastère avec une grande modestie et on en ressort avec un peu de sagesse.
Le silence imposé par les lieux a permis de prendre son temps. Peu à peu, une grande complicité s'est formée entre les photographes et Dom Benoit, le Père Procureur du monastère. Les laïcs qui s'occupent de la distillerie (dont Philip Boyer) et le directeur du Musée de la Correrie (Nicolas Diederichs) ont été d'une aide précieuse et ont permis de faire le lien avec les moines."

► Le site de leur agence Zeppelin.

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Paru le 18 octobre 2018

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