6/ Un papier cloué au mur

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© Hélène Builly
6/ Un papier cloué au mur
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Après la boue et les honneurs, une curieuse rumeur parcourt les rangs… Le dernier épisode du récit de la Grande Guerre par Pierre Achille Bardin.

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Dans les premiers jours d’août 1918, nous allons en réserve à Villers-sur-Coudun (Oise). Là, nous nous abritons dans la cave d’une maison écroulée. Dans la journée du 8 et la nuit suivante, nous sommes arrosés d’obus de tous calibres et même d’obus à l’ypérite.

Le 10, un peu avant le lever du jour, nous partons à l’attaque dans une nappe de gaz. Roumégous est blessé par un gros éclat d’obus. Le bout du pied écrasé, il souffre atrocement.

Pour lui faire son pansement dans cette obscurité, j’ai, malheureusement, dégagé légèrement mon masque à gaz. Cela a suffi pour me brûler les yeux et m’intoxiquer. Je n’y vois plus et respire avec difficulté. À l’ambulance (hôpital de campagne), le major me fait mettre au lit, puis ordonne un lavage des yeux toutes les trois heures.

Durant trois jours, je demeure complètement aveugle, ce qui me laisse supposer de bien tristes choses… Un beau matin, il me semble apercevoir un léger rayon de lumière.

Dans la journée, je m’exerce à ouvrir les yeux. Petit à petit, je ressens de l’amélioration. L’espoir me revient. Nous sommes 60. Beaucoup ont été blessés par les gaz. Nous en voyons mourir plusieurs, le corps complètement brûlé.

Au service de sœur Augustine

Pendant ce temps, nos troupes sur le front poursuivent leur avance. Il se produit alors un grand branle-bas : tous les blessés à peu près guéris rejoignent le front. Les autres sont évacués à l’intérieur. Je me trouve de ceux-là. Nous embarquons dans un train sanitaire, direction Paris, puis la gare de Falaise (Calvados).

Là, nous sommes attendus par des infirmières religieuses et gagnons à pied un ancien hospice de vieillards transformé en hôpital militaire. On nous fait déshabiller, on nous donne un pyjama, et au lit.

Impossible de s’évader en ville, sauf permission de sœur Augustine, la cheftaine de cet hôpital. Un jour qu’elle prend la température de ses malades, je m’enhardis à lui dire que je suis brancardier au front : « Si vous aviez besoin de mes services, ma sœur, je serais volontaire ! » Une heure plus tard :

Mon petit Bardin, voudriez-vous être assez aimable pour aller au rez-de-chaussée, chercher le plateau pour le repas de vos camarades ?

Je ne me le fais pas dire deux fois. Mes montées et descentes terminées, je demeurais à la cuisine où un bon repas m’était servi. Après l’enfer, le paradis !

Un beau matin à la visite, le major me dit : « Vous allez beaucoup mieux ! Avec vingt jours de convalescence dans votre famille, vous allez vous remettre complètement ! » Le lendemain matin, sœur Augustine a tout préparé : ma « convalescence » ainsi qu’un petit paquet bien ficelé. « C’est pour votre route. Bonne chance et du bonheur ! »

Dans le train, je suis curieux de savoir ce que contient ce petit paquet : un excellent casse-croûte, des friandises et des cigarettes ! J’ai beaucoup apprécié ce geste. Sœur Augustine était douce, aimable et juste pour tout le monde.

En attendant la fameuse « nouvelle »

Les convalescences sont comme les permissions : si vite passées ! Le 20 octobre 1918, j’ai l’ordre de rejoindre le dépôt de ma division. Et, le 1er novembre, nous sommes tous contraints de rejoindre notre unité au front.

Nous marchons sous les ordres d’un lieutenant mais n’avons aucune idée de l’emplacement de notre régiment. Les civils ont bien vu les troupes allemandes en fuite, l’arrivée et le départ des poursuivants français, mais ils n’ont pas remarqué le numéro des régiments.

Les journaux annoncent les grandes victoires françaises. La population est heureuse d’être délivrée. Tout cela nous comble de joie et nous donne du courage. Nous marchons sans arrêt et le bruit du canon se rapproche.

Le 7 novembre, nous nous arrêtons près d’un groupe de civils qui lisent un papier cloué au mur, écrit à la main, annonçant l’armistice le 11 novembre, à 11 heures du matin. Nous prenons cela pour un « canard » (fausse rumeur, NDLR) et continuons à chercher.

Encore les mêmes affiches. Plus nous avançons, plus la nouvelle se confirme. Le 10 au matin, nous trouvons enfin des soldats du 6e R.I. Ceux-là nous indiquent que le 3e bataillon est à Bailièvre (Belgique). Cabarou et moi faisons connaissance avec les nouveaux brancardiers qui, hélas, ont remplacé nos copains tués ou blessés.

Mais tous semblent inquiets. Que se passe-t-il ? Malgré les bruits d’armistice pour demain 11 heures, le régiment a reçu l’ordre d’attaquer… à 10 heures ! Cette nuit-là, je dors comme une pierre. Le lendemain 11 novembre, dès 9 heures, les copains me réveillent. Il est temps de se préparer pour l’attaque. 9 h 30, les sacs se bouclent, les compagnies se rassemblent. 10 heures, tout est en place. 10 h 30, rien ne bouge. Les cœurs sont agités.

Chacun se demande ce qui va se passer. 11 heures pétantes, le clairon sonne le « cessez-le-feu ». C’est l’armistice ! C’est du délire ! De la folie. On s’embrasse, on saute, on chante, on rit. Est-ce possible ? On a peine à le croire ! À 11 h 15, nos canons de 75 tirent une salve d’honneur entre les lignes pour fêter la fin des combats. Un sous-lieutenant et un sergent du 411e R.I. sont tués tous les deux par nos obus, la guerre finie !

Coïncidence curieuse, le 6e R.I. termine la guerre très près de l’endroit où, en 1914, il a reçu le baptême du feu. Le 19 juillet 1919 je suis appelé à Bordeaux pour être démobilisé. Cinq ans de ma vie s’étaient écoulés pour servir la France.


L’intégralité des Mémoires de la Grande Guerre paraît début septembre 2014. Éditeur : association Sauvegarde du patrimoine de Tauriac. 160 p., 15 €. Commandes par mail à : assopatrimoine.tauriac@laposte.net, par Tél. : 06 77 96 38 93 ; ou par courrier :  mairie de Tauriac, 33 710.


La petite histoire

C’est un lecteur de Pèlerin, M. Jean-Charles Bertet, 90 ans, qui nous a confié ce manuscrit hérité d’un grand-oncle.

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Paru le 2 août 2018

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