L'armée oubliée d'Orient

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Le cimetière militaire français de Belgrade abrite 300 sépultures françaises. © Laurent Hazgui
Le cimetière militaire français de Belgrade abrite 300 sépultures françaises.
Le cimetière militaire français de Belgrade abrite 300 sépultures françaises. © Laurent Hazgui

De 1915 à 1919, des centaines de milliers de poilus ont combattu dans les Balkans au sein de l'armée française d'Orient. Oublié en France, le souvenir de ces hommes est toujours vivace en Serbie et en Macédoine.

À propos de l'article

  • Publié par :Pierre Jova
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7093 du 8 novembre 2018

II est dévoré par la rouille, mais son bleu horizon est toujours visible. Presque intact, ce casque Adrian M 1915 de l'armée française a été retrouvé par la famille d'Iljo Trajkovski. « Il y en a encore beaucoup d'autres dans les montagnes », précise le professeur d'histoire au lycée Tito de Bitola. Cette ville du sud de la Macédoine, proche de la frontière grecque, abrite un impressionnant cimetière militaire français, où plus de 6 000 tombes s'alignent sous le drapeau tricolore flottant au vent.

Un ossuaire accueille entre 7 000 et 10 000 autres dépouilles inconnues. « À la gloire de l'armée française d'Orient. Morts pour la France et la Serbie », est-il inscrit. Bitola est la dernière demeure d'une cohorte oubliée.

« À la gloire de l'armée française d'Orient. Morts pour la France et la Serbie. »

Il y a du Verdun à Bitola, à l'époque seconde ville de l'Empire ottoman, connue sous le nom de Monastir. Conquise en novembre 1916 par l'armée française d'Orient, forte de 200 000 hommes – débarquée l'année précédente à Salonique (aujourd'hui Thessalonique), en Grèce – et les troupes serbes, elle est le théâtre d'une guerre d'usure avec les forces germano-bulgares, qui occupent la Macédoine. Soumise à d'intenses bombardements, Bitola est décorée de la croix de guerre, comme sa sœur de la Meuse.

Au sud-est de la ville, la plaine montagneuse de Dobro Polje (prononcer Dobro Polyé, « bon champ ») révèle encore les sillons des tranchées et les bunkers creusés dans la roche au milieu des buissons épineux.

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Sur la ligne de front autour de Bitola, des réseaux de tranchées succèdent aux bunkers creusés dans la roche.

C'est ici que les Franco-Serbes percent le front, du 14 au 16 septembre 1918, et s'engouffrent dans les lignes bulgares.

Un siècle plus tard, le silence dans la vallée est saisissant. Comme si la nature, ayant absorbé tant de fureur, était devenue muette sous le choc. Notre guide, Petar Nolev, ancien militaire de l'armée macédonienne, en connaît chaque recoin. Au détour d'un chemin, sacrifiant à une tradition païenne slave, christianisée et reprise dans tous les cimetières orthodoxes de la région, il verse son verre de rakija (alcool de fruits) sur le sol et ajoute : « Pour les morts. » La terre est rouge. Même la composition géologique semble faire mémoire du sang répandu.

Le front d'Orient occulté en France

« Ce front d'Orient a été essentiel dans l'histoire de la Première Guerre mondiale », explique Iljo Trajkovski, qui insiste sur le très lourd tribut payé par les civils, pris entre deux feux. « Ma grand-mère et mon grand-père se sont mariés après avoir perdu leur conjoint respectif dans la guerre », confie-t-il.

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Soldats français à Bitola, photographiés en 1916 par Janaki et Milton Manakis, surnommés les « frères Lumière » de Macédoine.

Après la victoire du Dobro Polje, les armées franco-serbes, commandées par le général Louis Franchet d'Espèrey, poursuivent leur offensive fulgurante. Les spahis nord-africains du général Jouinot-Gambetta s'emparent de la capitale de la Macédoine, Skopje, alors nommée Uskub, le 29 septembre 1918. Ce fut la dernière charge de l'histoire de la cavalerie française. Le même jour, la Bulgarie rend les armes. « Le tout premier armistice du conflit », pointe Stanislav Sretenovic, directeur de recherches à l'Institut national d'histoire contemporaine, à Belgrade. Devant le vide crée par la capitulation bulgare, l'Empire ottoman (le 30 octobre), l'Autriche (le 3 novembre), puis la Hongrie (le 13 novembre) signèrent leur reddition.

Le front d'Orient a précipité la défaite des Empires centraux.

Mais, en France, l'écho de ces victoires est délibérément occulté. « Pour des raisons politiques, Clemenceau estimait que la gloire devait revenir au front occidental. Il a freiné l'armée d'Orient, dont la percée aurait pu la conduire jusqu'à Vienne », rappelle Christian Thimonier, ambassadeur de France en Macédoine.

L'anticlérical Clemenceau répugnait également à ce que le catholique Franchet d'Espèrey n'en retire un trop grand prestige. Alors que la guerre s'achève à l'ouest, l'armée d'Orient poursuit le combat sur le Dniestr, en Ukraine, contre les Bolchéviques. Ce n'est qu'en octobre 1919 que les poilus d'Orient sont rapatriés. Au total, plus de 50 000 Français sont tombés sur ce front lointain.

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Cimetière militaire français de Bitola (Macédoine), où reposent les dépouilles d'environ 13 000 militaires français et coloniaux, certaines non identifiées. Le cimetière est entretenu par un gardien employé par l'ambassade de France et le consulat honoraire à Bitola.

Un des officiers français de l'époque, Roger Vercel, s'inspire de ces événements pour écrire Capitaine Conan, prix Goncourt 1934, adapté au cinéma par Bertrand Tavernier, en 1996.

En Macédoine, le souvenir du front d'Orient demeure confus, à l'image de la crise identitaire qui secoue cette ancienne république yougoslave. Le 19 octobre 2018, le parlement macédonien a voté le changement de nom du pays en « Macédoine du Nord » pour complaire à la Grèce – qui revendique l'appellation historique Macédoine –, et ainsi intégrer l'Union européenne. Culturellement proches des Serbes et des Bulgares, les Macédoniens se sont battus des deux côtés. « Aujourd'hui, tout le monde perçoit le conflit comme le fait de puissances étrangères », affirme Iljo Trajkovski.

Une Serbie très francophile

En revanche, en Serbie, le souvenir du front d'Orient reste vivace. À la fin des hostilités, les pertes serbes s'élèvent à 1,2 million de morts pour 4,5 millions d'habitants. « Il ne s'agit pas seulement d'une guerre de libération, mais de survie de la nation », décrypte Dragana Jurisic, qui anime avec son père Dragoljub une association mémorielle.

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Descendant d'un combattant serbe de la Grande Guerre, Dragoljub Jurisic cultive la mémoire de l'amitié franco-serbe.

Mais la Yougoslavie communiste (1945-1991) étouffe le souvenir de la Grande Guerre, car « l'histoire commence à l'arrivée au pouvoir de Tito », observe Stanislav Sretenovic. Selon cette grille de lecture, « le paysan-soldat serbe s'est courageusement battu en 1914-1918, mais n'a pas développé sa “conscience de classe” pour se soulever contre la bourgeoisie », rapporte l'historien, qui note une redécouverte de cette époque depuis la chute du régime de Milosevic, en 2000. « Il est maintenant possible d'en parler librement », confirme Dragana Jurisic.

Les Serbes n'ont pas oublié la fraternité d'armes qui les unissaient alors à la France, comme Marko Krsmanovic-Simic, avocat belgradois dont l'arrière-grand-père et le grand-oncle ont combattu aux côtés des Français : « Ils étaient tous francophiles, l'attachement à la France ne faisait aucun doute pour eux. »

Témoignant de la façon dont « la Grande Guerre a laissé une marque indélébile dans notre esprit familial », il se fait lyrique : « Je ne fais pas de distinction entre le passé, le présent et le futur, qui pour moi, font toujours un tout, au même titre que la Trinité ! »

Ainsi, la mémoire longue du front d'Orient est cultivée en Serbie, malgré la participation de la France aux frappes de l'Otan sur Belgrade, pendant la guerre du Kosovo de 1999. Comme le souligne pudiquement Dragana Jurisic : « Nous l'avons ressenti comme une trahison, plus encore que de la part des autres nations… »

À Zajecar (prononcer Zayétchar), au centre-est de la Serbie, ce 19 octobre 2018 commémore la libération de la ville par la cavalerie de Jouinot-Gambetta.

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Commémoration à Zajecar en présence d'un soldat serbe (à g.) et d'un saint-cyrien français.

Après le dépôt de gerbe au cimetière militaire français, en présence des ambassadeurs de France et du Maroc venus saluer les spahis morts au champ d'honneur, une représentation surprise met en scène l'arrivée du général sous les traits d'un jeune homme vêtu en uniforme de l'époque, tandis que des écolières chantent une vibrante Marseillaise en français, puis Tamo Daleko (« Là-bas, tout au loin »), un chant serbe composé durant le sombre hiver 1915.

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Débordée par les forces allemandes, autrichiennes et bulgares, l'armée serbe reflue alors en direction de la mer Adriatique, à travers les montagnes albanaises. Les survivants sont sauvés par la marine alliée. Tandis que les soldats sont renvoyés à Salonique pour continuer la lutte, de nombreux civils serbes, qui fuient les exactions austro-hongroises dans le sillage de leur armée en déroute, sont accueillis en France. Parmi eux, l'arrière-grand-père de l'auteur de ces lignes.

À Belgrade, capitale de la Serbie, une statue de Marianne se dresse dans le parc de Kalemegdan, le plus beau de la ville. Inauguré le 11 novembre 1930, ce « Monument de reconnaissance à la France » inscrit dans la pierre l'amitié scellée sur le front d'Orient. Sur son socle, est inscrit en écriture cyrillique : « Aimons la France comme elle nous a aimés. 1914-1918. »

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Paru le 15 novembre 2018

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