Guerre 1914-1918 : sur la piste du soldat Gustave



La mémoire de la Grande Guerre reste à vif. Témoin, cette découverte faite il y a quelques mois, lors d’une cueillette aux champignons dans une forêt de l’Aisne, au flanc du Chemin des Dames…

À propos de l'article

  • Créé le 06/11/2013
  • Modifié le 10/11/2015 à 13:57
  • Publié par :Estelle Couvercelle
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6832, du 7 novembre 2013.

Ce dimanche 21 avril 2013, Gérard Dagry, 63 ans, ancien mécanicien fraiseur à la silhouette élancée, « part aux morilles » au-dessus de Braye-en-Laonnois (Aisne), un village de 200 âmes dont  il est le maire.

Il fait doux, le soleil est au rendez-vous : des conditions idéales ! Gérard gare sa voiture à l’orée du bois de la Bovette et se régale du point de vue sur la vallée de l’Aisne, 100 m en contrebas. Braye-en-Laonnois, accroché au flanc sud d’un plateau calcaire nommé « Chemin des Dames », a vu passer des cohortes d’envahisseurs depuis les Romains. Mais sur cette terre picarde, la Grande Guerre – surtout – continue de hanter les mémoires.

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Août 1914. Les Allemands traversent la Belgique et sont stoppés aux portes de Paris par le général Joffre, lors de la bataille de la Marne (du 5 au 13 septembre). Dans leur contre-offensive, les troupes françaises buttent sur le côté sud du plateau du Chemin des Dames, celui de l’Aisne. Les Allemands s’installent, eux, au nord, sur la crête du plateau, et dans la vallée de l’Ailette. De part et d’autre, on creuse des tranchées.

La guerre, ici, va faire près de 300 000 morts, sans compter les milliers de disparus. En « allant aux champignons », Gérard Dagry sait qu’il « marche sur un cimetière », et le fait avec émotion en pensant à ses deux grands-pères jamais retrouvés  sur les champs de bataille de 1914-1918.

Il s’enfonce au milieu des noisetiers, grimpe une pente abrupte, se retrouve au pied d’un talus composé d’humus et de sable. Là, dépassant du tapis de feuilles, il aperçoit une lanière de cuir. Il se saisit d’une branche, gratte la terre meuble et découvre ce qu’il devine être une côte humaine. Il peut s’agir d’un crime !

Gérard Dagry appelle la gendarmerie. Puis il téléphone à Pascal Bierre, un agriculteur du village, spécialiste local de la Grande Guerre, avant d’alerter Benoît Odelot, directeur départemental de l’Onac (Office national des anciens combattants, NDLR).

Son. Gérard Dagry, le maire de Bray-en-Laonnois, le découvreur des restes du poilu Gustave Bourgault.

 

En moins d’une heure, les gendarmes sont sur les lieux. Les rejoignent Jean-Pierre Franque et Philippe Dehaye, deux jardiniers qui travaillent ensemble, depuis trente ans, pour le Pôle des sépultures nationales dans cinq nécropoles de l’Aisne. Les deux quinquagénaires s’activent tête baissée. Ils n’ont pas l’habitude d’avoir tant de monde autour d’eux.

Pascal Bierre, 45 ans, un grand costaud taiseux, est lui aussi intimidé. Il retourne à sa ferme après avoir reconnu les cartouches qui jonchent le sol : elles ont été fabriquées en 1910. « La mort doit remonter au début du conflit », annonce-t-il avant de quitter le bois.

Deux gourdes, un gobelet, une gamelle, un fusil, des cartouchières, un canif, une cuillère, des boucles, des boîtes de conserve confirment qu’il s’agit des restes mortuaires d’un soldat français de la Grande Guerre, et plus précisément d’un sapeur, puisque Jean-Pierre Franque déterre une pelle-bêche. Les os, quant à eux, gisent éparpillés.

Les deux jardiniers élargissent leur recherche dans un périmètre de 2 mètres et découvrent les fémurs du soldat. Le crâne, quant à lui, reste introuvable. « Il a dû rouler en contrebas, se dit le maire Gérard Dagry. Le corps aura été soufflé par un obus. » Reste à retrouver sa plaque. Tous les poilus en portaient une, avec leurs nom et prénom. Introuvable.

Ce jour-là, les jardiniers déposent les ossements dans un cercueil de chêne de 80 cm. Benoît Odelot, lui, rassemble les objets pour les confier à la Caverne du Dragon, qui abrite le musée du Chemin des Dames, à Oulches-la-Vallée-Foulon. Les restes de l’inconnu iront reposer dans la nécropole nationale de Cerny-en-Laonnois, aux côtés des 2386 combattants français non identifiés, tombés au Chemin des Dames.

Deux semaines plus tard, Pascal Bierre, le grand taiseux, retourne au bois de la Bovette, accompagné de Julien, le plus jeune de ses deux fils.  Ce dernier possède un détecteur de métaux. « Ding ding » : voilà une pièce métallique ovale d’environ 5 cm : la plaque militaire ! Pascal Bierre parvient à déchiffrer « Bougault, Gustave ». C’est bien un sapeur, comme le confirmera sa fiche sur le site Internet du ministère de la Défense « Mémoire des hommes ».

Sons. Pascal Bierre.

Sa passion pour la Première Guerre mondiale.

 

Les objets découverts au bois de la Bovette.

 

Cinq mois plus tard, à la faveur d’un week-end de septembre, je visite la Caverne du Dragon. Laure, la jeune guide, m’apprend que le corps d’un poilu vient d’être identifié dans la région. En 2013, la longue liste du 1,3 million de soldats morts pour la France pendant la Grande Guerre n’est donc toujours pas complète ? J’ai grandi à Soissons, à 30 km en « arrière du front ». Sauf la douille d’obus sculptée posée sur la cheminée de mes grands-parents maternel, rien dans mon enfance ne faisait allusion au carnage. Mais je randonne souvent sur ce qui fut le « front ».

Je sais que, à Braye-en-Laonnois, on entre en terre de mémoire. La nature a repris le dessus, les villages ont été reconstruits, mais les cimetières sont nombreux, et les restes à fleur de sol. Gustave Bougault ? J’ai envie de « faire sa connaissance » en me recueillant sur sa tombe…

Ce 13 octobre 2013, je suis attendue chez Pascal Bierre. Il cultive 200 ha de céréales et de betteraves sucrières sur le plateau du Chemin des Dames. Après ses journées dans les champs, il s’immerge dans ses collections : lettres, cartes postales, carte de tranchées, débris d’obus, douilles, bouteilles, boucles, boutons… Tous datent de la Grande Guerre. « Derrière ces objets, il y a un vécu », me dit-il avec émotion.

Sons. Pascal Bierre.

La découverte d’explosif sur le Chemin des Dames : « Une tâche sans fin ».

 

L’exposition aux explosifs datant de la Grande Guerre sur la ligne de front du Chemin des Dames.

 

Selon le site « Mémoire des hommes », Gustave Bougault, sapeur-mineur au 1er régiment du Génie, a été déclaré « disparu » au nord-est du village de Soupir, à 6 km au sud-ouest de Braye-en-Laonnois, le 2 novembre 1914. Le site permet aussi de consulter les journaux des unités. Au vu des régiments d’infanterie présents sur le terrain, j’opte pour la lecture du journal de la 138e brigade d’infanterie. Et je laisse courir mon imagination…


Sons. Franck Vilpart, chargé de mission centenaire de la Grande Guerre, auprès du conseil général de l'Aisne.

L’historien confronté à la réalité de la Grande Guerre.

 

Les problèmes d’identification des combattants de la Première Guerre mondiale.

 

De quelle manière la mémoire du Chemin des Dames est entretenue avec la Caverne du Dragon ?

 

Le traumatisme d'avoir un disparu.

 

Six jours plus tard, les archives départementales de l’Yonne m’envoient par courriel sa « fiche matricule ». Pas de photo, hélas, mais le document m’apprend que Gustave Bougault mesurait 1, 68 m, qu’il avait les cheveux bruns, le nez « long et fort », les yeux gris. Il a d’abord exercé le métier de charron, à Piffonds, avant de s’installer, en 1910, à Saint-Valérien, toujours dans l’Yonne. Mobilisé le 3 août 1914, disparu trois mois après, retrouvé… quatre-vingt-dix-neuf ans plus tard.


Sur l'épouse de Gustave

"Après avoir lu votre article sur ce "poilu" disparu, je me suis permis de faire quelques recherches complémentaires concernant l'épouse de celui-ci (généalogiste par passion et de métier les énigmes familiales m'attirent toujours ...).

Gustave s'est bien marié le 14 juin 1910 avec Hélène Sabard. à Piffonds (89) ! J'ai retrouvé l'acte de naissance de celle-ci dans la même commune : le 21.12.1887. Celui-ci nous apprend qu'elle est vraisemblablement restée "veuve de guerre" (pas de second mariage) et qu'elle est décédée à Ivry-sur-Seine (94) le 29.08.1975.Ses 2 actes de mariage et de décès étant librement communicables, vous pouvez en obtenir copies auprès des mairies concernées.D'après Géopatronyme, des naissances Bougault ont eu lieu sur la commune de Piffonds entre 1891 et 1915 : le couple a peut être eu des enfants ... J'espère que ces quelques informations complémentaires vous intéresseront et vous permettront de retrouver son éventuelle descendance pour qu'elle ait enfin des nouvelles de son aïeul !"


Sur les descendants de Gustave

Gérard Dagry, le maire de Braye-en-Laonnois, a poursuivi l’enquête pour savoir si Gustave Bougault avait des descendants. Ses recherches l’ont amené à la mairie de Saint-Valérien, où Gustave et sa femme, Hélène, se sont installés en 1911.

Ils ont eu un enfant, Michel, né le 8 mars 1914. Le 25 août de la même année, leur fils décède à leur domicile. Le couple n’a pas eu d’autres enfants. Gustave Bougault n’a donc pas de descendants.

Document. A télécharger : le registre d’Etat civil de la mairie de Saint-Valérien, faisant part de la naissance et du décès de Michel Bougault. En PDF.

Par ailleurs, dans les documents ci-dessus, vous trouverez le compte-rendu de l’audience publique du tribunal de première instance de l’Yonne, à Sens, le 11 décembre 1920,qui déclare Gustave Bougault mort pour la France.

► Lire la suite du récit dans Pèlerin, n° 6832, du 7 novembre 2013.

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Paru le 2 août 2018

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