Maurice Genevoix, la guerre, l'horreur et la fraternité

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© Georges BENDRIHEM / AFP
Maurice Genevoix, la guerre, l'horreur et la fraternité
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Julien Larere-Genevoix, petit-fils de l'écrivain, raconte à Pèlerin sa ferveur pour l'œuvre de son grand-père, témoin majeur de la Grande Guerre, qui mérite plus que jamais d'être mise en valeur.

À propos de l'article

  • Publié par :FIDELIN Benoît
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7093 du 8 novembre 2018

Vous n'avez pas connu votre grand-père, mort en septembre 1980, peu avant votre naissance en avril 1981. Comment l'avez-vous découvert ?

D'abord par ma grand-mère, décédée en 2012 à l'âge de 101 ans. En fait, elle m'a surtout parlé de son aura d'écrivain, de Maurice Genevoix homme public et secrétaire perpétuel de l'Académie française. J'avais alors de lui une vision intimidante, avant que ma mère, Sylvie, m'en parle de façon différente. Elle m'a dit sa chance d'avoir été « éveillée au monde par la grâce d'un enchanteur ». Cette fois, mon grand-père, passionné de ses semblables, amoureux de la vie et de la nature, m'est apparu dans toute son humanité.

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Julien Larere-Genevoix dans le bureau aménagé par son grand-père dans sa maison des Vernelles (Loiret). Il l'avait achetée en 1925 grâce au prix Goncourt, obtenu pour son roman Raboliot. Photo : Sebastien Pons / Hans Lucas

À cette époque, j'ai aussi découvert sa maison des Vernelles, grande ouverte sur le sillon ligérien, à l'est d'Orléans. De son bureau donnant sur le val, j'ai compris ses sentiments pour la Loire, « maîtresse de toutes les heures qui passent, miroir des clairs de lune et des nuits pleines d'étoiles, des brumes roses des matins d'avril, des nuages fins qui raient les couchants de septembre ».

Quand avez-vous lu Ceux de 14, son œuvre magistrale sur la Grande Guerre ?

À l'âge de 12-13 ans. Bien plus tôt, j'avais dévoré ses contes pour enfants et j'avais déjà ressenti, confusément, que leur poésie et leur exigence littéraire les plaçaient haut dans les livres jeunesse. En classe de cinquième, j'ai donc réalisé une fiche de lecture sur Ceux de 14. J'insistais sur la fraternité entre les soldats. Elle m'avait plus marqué encore que le récit des combats.

Puis, en relisant cet ouvrage un peu avant le Centenaire de 1914-1918, j'ai été submergé par l'émotion qui surgit de cette description inouïe de la guerre à hauteur d'homme, par un véritable officier de terrain.

Du coup, vous vous êtes lancé sur ses traces…

Très marqué par la mort de ma mère, décédée en 2012, j'ai pris son relais pour animer l'association Je me souviens de Ceux de 14. Elle l'avait créée avec son second mari, l'économiste et journaliste Bernard Maris, qui devait être tué trois ans plus tard lors de l'attaque terroriste contre Charlie Hebdo. À leur suite, effectivement, j'ai mis mes pas dans ceux de Maurice Genevoix, en triant notamment ses archives dans sa maison des rives de la Loire. Un vrai travail de spéléologue au milieu des manuscrits, des lettres, des photos, d'une documentation volumineuse.

Et dans cette quête, j'ai aussi retrouvé ma mère : j'ai mis un jour la main sur un texte inédit de mon grand-père, intitulé Une étoile entre toutes brillante, évoquant la mort de sa propre mère, survenue quand il n'avait que 13 ans. Ses écrits bouleversants m'ont aidé à pleurer ma mère…

Que faites-vous pour lui aujourd'hui ?

La force du souvenir était si vivante en lui qu'il n'a cessé de porter la voix des anciens combattants, toujours avec modestie et simplicité, revendiquant pour eux le droit à un minimum de considération et de gratitude. À sa suite, je participe aux cérémonies militaires sur les lieux où, lieutenant, il a souffert avec ses hommes. Notamment la terrible crête des Éparges, sur les hauts de Meuse, théâtre de combats dantesques début 1915, où vient de se rendre le président de la République.

Je vais surtout dans les lycées et les collèges évoquer la réalité de la Grande Guerre, en appui de ses écrits d'une précision sans pareille sur le quotidien du fantassin et sur la valeur refuge que constituait, au fond des tranchées boueuses et pilonnées, l'amitié entre les hommes en armes.

Que dites-vous à tous ces jeunes ?

Ce qu'est réellement la guerre. Son atrocité, sa violence, sa force destructrice. Cette horreur, si présente dans Ceux de 14, les transporte loin des jeux vidéo d'aujourd'hui.

Je rectifie aussi l'image d'une génération sacrifiée. Les soldats de 1914 n'étaient pas des radoteurs âgés, comme on en a tant vu à la télévision ou entendu dans les familles. Il s'agissait d'hommes en pleine jeunesse, à la sensibilité déjà aiguisée grâce aux liens d'amour tissés, attachés aux paysages dans lesquels ils avaient grandi, gorgés de rêves et de promesses. Toute sa vie, mon grand-père s'est attaché à restituer la réalité de ce qu'ont été ces hommes ; jamais pour glorifier leur héroïsme, mais pour lutter contre l'oubli. À leur adresse, il a ces mots, juste après sa blessure par trois balles le 25 avril 1915, qui lui vaut d'être évacué, hospitalisé et de devenir mutilé de guerre : « On vous a tués, et c'est le plus grand des crimes. Vous avez donné votre vie, et vous êtes les plus malheureux. Je ne sais que cela, les gestes que nous avons faits, notre souffrance et notre gaîté, les mots que nous disions, les visages que nous avions parmi les autres visages, et votre mort. »

L'héritage de Maurice Genevoix, c'est aussi la célébration de la nature, la capacité de communion de l'homme avec elle…

Et comment ! Mais cette sensibilité, cette porosité avec les choses vivantes lui sont aussi venues, disait-il, du fait d'avoir été embarqué, à 24 ans, « dans une aventure tragique, effroyable, dans un long tête-à-tête avec la mort, celle des autres et la sienne ».

Après ces souffrances, il dit n'avoir cessé de porter en lui, « le sentiment pathétique de la vie, de la merveille qu'est la vie, de la richesse du monde qui nous est quotidiennement donnée ». Et cela, oui, en communion avec la nature et notamment la Loire, ce fleuve sauvage qui l'a littéralement consolé lors de ses retrouvailles avec lui, au retour du front. Voilà pourquoi son œuvre constitue, au fond, une ode à la vie.


UNE EXPO

Une exposition sur Maurice Genevoix. Elle se tient jusqu'au 28 janvier 2019, au musée de la Marine de Loire, à Châteauneuf-sur-Loire (Loiret), commune où vécut l'écrivain durant toute sa jeunesse. Il y écrivit notamment Ceux de 14. Elle retrace la vie et l'œuvre charnelle de cet homme plein d'élans, poète, académicien, voyageur et… grand pêcheur à la ligne ! Tél : 02 38 46 84 46.

UN LIVRE

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Ceux de 14 Le chef-d'œuvre de Maurice Genevoix, qui nous emmène, à bout portant, au cœur des batailles de septembre 1914 à avril 1915 parmi les hommes du 106e régiment d'infanterie, vient d'être réédité dans un format aussi accessible que pratique. À lire ou à relire de toute urgence ! Éd. Flammarion, 960 p. ; 9,90 €.

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Paru le 15 novembre 2018

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