Xavier Giannoli : “On a forcément besoin de croire”

agrandir Xavier Giannoli réalise son septième film avec L'apparition.
Xavier Giannoli réalise son septième film avec L'apparition. © Vincent Capman
Xavier Giannoli réalise son septième film avec L'apparition.
Xavier Giannoli réalise son septième film avec L'apparition. © Vincent Capman

Dans L'apparition, en salles le 14 février, le réalisateur met en scène un journaliste (Vincent Lindon) qui enquête sur une apparition mariale. Rencontre avec un cinéaste inspiré par le christianisme.

À propos de l'article

  • Créé le 06/02/2018
  • Publié par :Pierre-Olivier Boiton
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7054 du 8 février 2018

Pèlerin. Votre nouveau film a pour cadre une apparition mariale dans la France d'aujourd'hui. Comment vous est venue cette idée ?

Xavier Giannoli. Face au sensationnalisme médiatique et à la vulgarité que le débat sur les questions de foi et de religion suscite, je souhaitais me réapproprier la part la plus intime de ces sujets. J'avais le sentiment que la religion était seulement envisagée comme un marqueur social, sociétal ou politique, alors qu'il s'agit pour moi d'une quête intime. Il n'y a pas beaucoup de films, en France, aujourd'hui, qui montrent comment un être sceptique s'éveille à l'émotion et à la noblesse de la vie spirituelle. J'ai essayé de traiter ce sujet en respectant son mystère, avec une forme de sagesse et de dignité, mais aussi avec le goût du romanesque.

Votre film mêle, en effet, enquêtes canonique, journalistique, policière… et quête spirituelle.

Je voulais mettre un récit surnaturel à l'épreuve des faits et d'une enquête journalistique (menée par le personnage de Vincent Lindon, NDLR). Tout part d'une apparition supposée de la Vierge à une jeune fille, manifestation la plus étrange et la plus puissante d'une éventuelle preuve de l'existence de Dieu, qui reste quand même le plus grand des mystères… Sauf que la foi ne s'embarrasse pas de preuves.

J'avais l'intuition que plus l'enquête serait rigoureuse et factuelle, emmenant son auteur bien plus loin que prévu, plus ce mystère aurait d'ampleur et de grâce. Je voulais que son enquête donne du « corps », si j'ose dire, à la vision surnaturelle. D'où cette rencontre entre une jeune fille habitée par la grâce et un homme hanté par une exigence de transparence moderne, de preuves. Et qu'on finisse par être troublé, je l'espère, par ce que raconte cette jeune femme. Ment-elle ou pas ? Qu'est-ce que le journaliste va découvrir ? Évidemment, je ne vais pas répondre ; il faut aller voir le film (rires).

Comment vous êtes-vous documenté ?

Je me suis livré à une enquête approfondie, en me rendant sur plusieurs lieux d'apparitions : Lourdes, la chapelle de la rue du Bac (Notre-Dame-de-la-Médaille-miraculeuse, à Paris), Notre-Dame-du-Laus (Hautes-Alpes), Fatima (Portugal), etc. J'ai questionné des spécialistes des apparitions, visionné des heures de documentaires. J'ai eu accès à des interrogatoires de voyants. J'ai également rencontré des personnes qui m'ont demandé de ne pas révéler que je les avais vues ou qu'elles m'avaient fourni des documents.

Comment avez-vous recruté la foule de pèlerins que l'on voit dans le film ?

Ces figurants sont de vrais pèlerins, habitués des lieux. Certains sont allés à Fatima, Medjugorje (Bosnie-Herzégovine) ou Lourdes, d'autres ont marché sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle (Espagne). Durant le tournage, beaucoup m'ont aidé, détectant telle erreur au niveau liturgique, tel détail peu convaincant sur le plan pastoral. J'aimais beaucoup que le film devienne, pour moi comme pour ceux qui y ont participé, une expérience humaine très forte où l'on parlait, chacun à notre façon, de notre adhésion ou, au contraire, de notre scepticisme face à l'apparition.

On vous sent touché par ces rencontres…

Il y a, dans le pèlerinage, un moment passé avec soi-même, offert à la réflexion, à l'intériorité, à la méditation sur la souffrance du monde, sur ce que le monde a fait de nous et sur ce qu'on peut faire du monde. Un appel à la modestie, à la transcendance, à la beauté. Ce chemin m'intéresse et me touche. J'ai filmé les pèlerins avec respect, et avec ce regard. Je ne supporte pas les films se moquant de l'idolâtrie à Lourdes, par exemple. C'est un point de vue confortable d'aller rigoler de gens qui vont marcher à genoux. J'ai moi-même un petit garçon.

Si j'avais peur pour sa vie, j'irais voir de grands médecins. Et si, dans un moment de partage avec mon enfant, en allant men pèlerinage, je ressentais quelque chose de l'ordre de l'amour et de l'espoir, eh bien, je refuserais qu'on puisse le railler. De façon générale, je ne vois pas ce qu'on gagne à ridiculiser le christianisme. Je n'ai jamais compris cette démarche consistant à pointer ce qu'il y a de contradictoire dans les évangiles ou à mettre en cause l'authenticité d'une relique.

Le message chrétien est bien plus poétique et plus grand, il mérite mieux que cela.Même si le texte n'a pas été révélé mais qu'il a été écrit, ça ne le rend que plus fascinant et plus beau. Et quand bien même le Christ ne serait pas ressuscité – je prononce ces mots avec un infini respect pour les croyants – en quoi sa pensée en est-elle moins émouvante, nécessaire et révolutionnaire ? Le message échappe à la vulgarité de ces points de vue. Enfin, je le crois.

Dans votre enfance, vous aviez fréquenté ces lieux de pèlerinage ?

Je crois être allé avec les scouts, comme louveteau, à Notre-Dame-de-La-Salette (Isère) ainsi qu'à Lourdes. Je me rappelle surtout que j'étais avec les copains (rires). Mais j'ai quand même le souvenir d'avoir approché un lieu où il s'était passé quelque chose que je qualifierais, avec les mots du pré-adolescent que j'étais, de « magique ».

J'ai le souvenir d'une émulation, du monde, de la foule. C'était d'ailleurs formidable d'avoir été éveillé à la foi avec cela. Cette dimension surnaturelle des apparitions et des miracles donne au message évangélique, quand on est enfant, une aura de mystère et une puissance romanesque, j'ai presque envie de dire, de l'ordre du conte. J'allais là-bas sans aucun doute sur le fait qu'il s'était passé quelque chose (sourire). Peut-être parce que j'avais envie d'y croire, ou besoin tout simplement.

Et la foi du petit Giannoli, qu'est-elle devenue aujourd'hui ?

Je sens bien qu'entre le jeune servant de messe qui regardait, fasciné, un tableau représentant saint Laurent sur le gril, et ce que je suis maintenant, je me suis éloigné de l'institution catholique. Mais si quelque chose continue d'être vivant en moi, c'est bien la beauté du message chrétien. Je trouverais idiot de réduire ce dernier à un vague humanisme de compassion pour ceux qui souffrent. C'est évidemment plus complexe et plus puissant.

Mais qu'y a-t-il de plus grand et plus beau que cette idée de la main tendue vers ceux qui souffrent ? Par ailleurs, je garde un profond respect pour les prêtres. J'ai des souvenirs très puissants de mon enfance, quand je fréquentais l'école catholique. On me disait : « Giannoli, à confesse. » Je me revois quitter la classe et traverser, seul, la cour. C'est un détail très important, parce que chez un enfant, ça installe un rapport à soi-même.

Avec cette conviction naissante, dans le rapport aux autres comme dans le rapport à soi-même : « Il faut que je fasse attention à ce que je suis. » Il y a aussi cette découverte qu'un regard, une présence, se pose sur moi et que le monde ne s'arrête pas à ce que j'en vois.

Et cela a influencé votre travail de cinéaste ?

Un proverbe africain dit : « La chèvre broute là où elle est attachée. » (Rires.) La question de la croyance est au centre de mes films. Dans le destin de tous mes personnages, il y a cette vérité humaine : on a forcément besoin de croire, donc de faire un pari, en mobilisant des forces qui ne sont pas forcément rationnelles mais poétiques et spirituelles.Au fond, je me retrouve bien dans la rencontre entre le journaliste et la jeune voyante de L'apparition. Il y a cette tension qui m'habite aussi : une part en moi travaillée par la foi, fruit de mon éducation, et une autre traversée par la peur, le tumulte et le trouble de ma vie d'homme.

Un jour, j'ai demandé à un prêtre : « Au moment de mourir, est-ce que vous aurez moins peur parce que vous croyez à la vie éternelle ? » Il m'a répondu : « Je dirai : j'espère que je ne me suis pas trompé. ».


Le film L'apparition

Affiche

Jacques, grand reporter, est sollicité par le Vatican pour intégrer une commission d’enquête canonique chargée de faire la lumière sur une apparition mariale dans le sud-est de la France. Sa rencontre avec Anna, la jeune voyante, l’emmènera dans une quête vertigineuse. Un film qui mêle brillamment suspense et profondeur spirituelle. 2 h 17. À partir de 14 ans.
Notre avis : 3 P



Sa biographie

1972 : Naissance à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).

2008 : Réalise À l'origine (avec François Cluzet).

2015 : Marguerite (avec Catherine Frot).

2018 : L'apparition.



En aparté

CAPM5353

La conversation aura été aussi longue - deux heures quinze- et envoûtante que son dernier film. Se pliant de bonne grâce à la séance photos, malgré une lancinante douleur au dos, Xavier Giannoli est tout à nos échanges, en cette fin de journée.

Petit-fils d'un ministre du général de Gaulle et fils de journaliste, l'homme d'images, mais aussi de mots, compare avec délicatesse ses acteurs à des papillons : « Je n'ai pas envie de poser mes mains sur leurs ailes. Je veux qu'ils gardent leur mystère. »

En enfourchant sa moto dans la nuit parisienne, le cinéaste n'a pas livré tout le sien. Mais il nous a généreusement laissés l'entrevoir.


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Paru le 18 octobre 2018

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