Wim Wenders : “Le courage du pape est contagieux”

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Le cinéaste allemand Wim Wenders et le pape François © 2018 Universal Studios
Le cinéaste allemand Wim Wenders et le pape François
Le cinéaste allemand Wim Wenders et le pape François © 2018 Universal Studios

Le cinéaste allemand Wim Wenders ne cache pas « l'extraordinaire privilège » d'avoir tourné le documentaire Le pape François, un homme de parole , en salles le 12 septembre. Il dévoile les coulisses du tournage et exprime sa profonde admiration pour le Saint-Père.

À propos de l'article

  • Créé le 11/09/2018
  • Publié par :Pierre-Olivier Boiton
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7085 du 13 septembre 2018

Fin 2013, le Vatican vous sollicitait pour filmer le pape François. Comment avez-vous accueilli la demande ?

La proposition m'est parvenue sous forme de lettre, à mon bureau de Berlin. J'ai bien sûr été assez étonné. On ne reçoit pas souvent un courrier du Vatican (sourire). La lettre n'était pas formulée par l'institution en tant que telle, mais par Mgr Dario Vigano, un très proche collaborateur du pape, à l'époque préfet du Secrétariat pour la communication. C'est un homme qui a beaucoup étudié et écrit sur le cinéma. Il y a longtemps, j'ai même fréquenté son ciné-club, à Rome. Je ne m'en souvenais pas mais lui ne l'avait pas oublié…

Vous avez mis du temps à accepter ?

Quand la lettre est arrivée, je me suis remémoré la première apparition de François au balcon de Saint-Pierre. Il m'a semblé d'emblée fort sympathique et prometteur. Oser s'appeler François, c'était fort. Dans mon éducation de jeune catholique, François d'Assise avait frappé mon imaginaire d'enfant : l'homme qui parle aux oiseaux, qui appelle toute la Création « frère » et « sœur », qui est devenu pauvre de sa propre volonté… À mes yeux, c'était un héros, un révolutionnaire, même. Tout cela a avivé ma curiosité. Je me suis donc rendu à Rome, avec toutefois la crainte qu'on me propose un film de commande. Fort heureusement, ce n'était nullement l'intention de Mgr Vigano. Au contraire, il m'a laissé carte blanche pour un travail qui devrait être financé, produit et distribué indépendamment. J'ai donc accepté.

Après vos précédents documentaires, vous changez totalement de registre…

En effet ! C'était une tout autre responsabilité de faire un film avec le pape. Et le fait que le Vatican m'ait laissé les coudées franches faisait peser sur mes épaules une plus lourde responsabilité. Je ne voulais pas d'un film biographique : la culture « people » m'agace plutôt. Ni d'un film d'opinion, avec des commentaires sur l'action du pape. Mon projet n'était pas un film « sur » lui mais « avec » lui. Enfin, avec la sobriété qui caractérise François, je ne pouvais pas non plus faire un film à gros moyens ou en « 3 D » (rires). J'ai annoncé que je ferai du cinéma « pauvre ».

Le pape vous connaissait-il ?

Il m'a fait comprendre qu'il avait entendu parler de moi, mais qu'il n'avait vu aucun de mes films. Ça ne m'a pas dérangé. Je trouvais même presque normal que le cinéma ne soit pas son « truc », puisque c'est un homme qui est très fort dans la rencontre et qui préfère certainement les vrais gens aux images des gens.

Votre documentaire prend parfois des allures de causerie intime avec le pape…

J'ai réalisé combien c'était une chance incroyable d'être en face à face avec le pape François. J'ai filmé nos échanges de telle sorte que le public n'en soit pas simplement spectateur, qu'il se sente « les yeux dans les yeux » avec lui. Sinon, le film aurait beaucoup perdu de son impact.

Parlez-nous de l'atmosphère du tournage. Le pape est-il chaleureux, comme on le voit à la télévision ?

Chaque fois qu'il arrivait ou repartait du plateau, il était sans garde du corps ni entourage. Il saluait chacun personnellement, sans faire de différences entre producteur, metteur en scène, électriciens ou assistants. À la fin, toute l'équipe avait l'impression de le connaître tant il était cordial, spontané et plein d'enthousiasme. Ce pape a un don insensé pour le contact direct.


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Le pape François en plein tournage lors d'une des quatre interviews qu'il a accordées à Wim Wenders.
© 2018 Universal Studios

Qu'avez-vous appris sur lui, à travers ce compagnonnage ?

J'ai découvert son grand sens de l'humour. C'était important de le faire converser en espagnol, sa langue maternelle. Même si je riais quelquefois avec retard, mon espagnol étant un peu « rouillé » ! J'ai aussi pris conscience de son extraordinaire ouverture aux autres religions, dans une totale absence de prosélytisme. Il nous considère tous frères. Pour moi, c'est un signal sans équivoque alors que la volonté « missionnaire » de l'Église a pu constituer jusque-là une ambiguïté.

Et qu'avez-vous appris sur vous-même, à travers lui ?

L'optimisme et l'énorme courage du pape – plus que ça, son absence de peur – sont contagieux, même quand il aborde des sujets durs. Les huit heures d'interview, les deux ans passés sur la table de montage à le voir et à l'écouter, presque chaque jour, ont eu un profond effet sur moi. J'ai appris à ne plus avoir peur. Enfin, presque (rires).

Et sur le plan de la foi, de votre relation à l'Église ?

J'avais prévenu d'emblée Mgr Vigano que j'avais quitté l'Église catholique et que je m'étais converti au protestantisme. Il le savait et ça ne l'a pas dérangé du tout. Je me considère comme un « chrétien œcuménique ». J'ai plein d'amis protestants, issus de mes années passés aux États-Unis, au sein d'une communauté presbytérienne. Mais j'ai continué à dialoguer avec l'Église catholique. Le théologien avec qui je suis le plus en contact est le franciscain américain Richard Rohr. Il m'a été précieux pour échanger à la fin du film, puisque le Vatican ne voulait absolument pas interférer dans mon travail. J'ai aussi de nombreux amis bénédictins ou jésuites. La vie monastique m'a toujours impressionné.

Êtes-vous inquiet ou optimiste dans la capacité de François à faire changer l'Église, le monde ?

Je ne suis pas la voix du pape, je ne peux que parler pour moi. La tâche qu'il a devant lui – installer l'Église dans le XXIe siècle, au prix d'une grande transparence – est tellement énorme qu'il a conscience, à mon avis, qu'il ne peut pas faire cela tout seul. Il mesure la résistance conservatrice au sein même de l'Église. Son fameux discours aux cardinaux, en décembre 2014, sur les « quinze maladies », était une provocation nécessaire : je crois que parmi les cardinaux – j'ai étudié cette scène plus que toute autre – certains se disaient intérieurement : « Merci François, c'est pour ça qu'on t'a élu », et d'autres étaient en état de choc.

Votre documentaire peut-il aider le pape, à sa façon ?

J'espère que son cœur pur et son courage porteront jusqu'aux spectateurs. Je crois par exemple que quiconque entend le pape prononcer sa demande d'une « tolérance zéro » sur la pédophilie doit comprendre ce que cela implique : parler et n'épargner personne, en vue d'une transparence maximum. Pour cela, il a besoin de chacun, il n'arrête pas de le dire.

La sortie en salles de votre documentaire risque-t-elle de souffrir des récents scandales ?

Peut-être. De toute façon, ce film, partout dans le monde, rencontre un préjugé : « Pourquoi irais-je voir et écouter le pape durant 1 h 30 ? » Certains de mes amis n'ont pas voulu le voir, croyant par principe que ça ne pourrait pas les intéresser. Le climat actuel ne va pas arranger les choses. En revanche, les gens, catholiques ou pas, y compris athés, qui ont vu le film, sont profondément touchés. Alors que la politique n'aborde plus les vrais problèmes et que les hommes politiques agissent de plus en plus sans morale, il y a ce pape qui nous appelle, avec des mots clairs et simples, à une révolution. Une révolution morale. C'est ce dont notre monde, notre planète ont besoin. En matière d'écologie, nous avons pris tant de retard ! Je suis très heureux que le pape ait pointé cette urgence dans Laudato si'. Et en matière sociale, nous sommes encore plus en retard. Le travail de cette encyclique consiste justement à lier avec clairvoyance la question climatique et le défi de la pauvreté.

Revenons au pape. Qu'a-t-il pensé du documentaire ?

Il n'a pas encore vu le film.

Incroyable !

(Rires.) J'avoue que j'ai d'abord été un peu déçu de ne pas savoir ce qu'il en pensait. Mais je peux comprendre. Si vous faites un film sur moi, je peux vous garantir que je ne le regarderai pas. Je n'aime pas mon image et je me porte mieux quand je ne me vois pas ! Pourquoi ne pas accorder cette même liberté au pape François ?


Biographie Wim Wenders

1945 Naissance à Düsseldorf (Allemagne).

1984 Paris, Texas, palme d'or et prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes.

1987 Les ailes du désir, prix de la mise en scène à Cannes.

1999 Buena Vista Social Club (documentaire).

2018 Le pape François, un homme de parole.

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Wim Wenders plonge le spectateur au cœur de la pensée et de l'action du Saint-Père. Un documentaire exhaustif et pédagogique, entre images d'archives, évocations de François d'Assise et séquences d'interview qui offrent un saisissant face-à-face avec le pape. 1 h 36. À partir de 13 ans. Notre avis :







En aparté

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C'est à Berlin, la ville dont sa caméra sublima la beauté dans Les Ailes du désir, qu'il nous reçoit. Au siège de sa société, derrière la majestueuse façade ocre et brique d'une ancienne brasserie industrielle, Wim Wenders laisse couler le flot tranquille de sa voix flegmatique, dans un français maîtrisé. Le cinéaste se plie volontiers à l'exercice du selfie, m'intimant de bien orienter le regard vers l'objectif de mon téléphone portable. Être dirigé, ne fût-ce qu'une seconde, par le grand Wim Wenders, voilà qui laisse rêveur !

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Paru le 15 novembre 2018

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