Venezuela : entre crise économique et catastrophe sanitaire

agrandir Cet enfant tient un carton rempli de monnaie locale, environ 1 million de bolivares, ce qui représente à peine 1 euro.
Cet enfant tient un carton rempli de monnaie locale, environ 1 million de bolivares, ce qui représente à peine 1 euro. © Chris Huby
Cet enfant tient un carton rempli de monnaie locale, environ 1 million de bolivares, ce qui représente à peine 1 euro.
Cet enfant tient un carton rempli de monnaie locale, environ 1 million de bolivares, ce qui représente à peine 1 euro. © Chris Huby

Le Venezuela vit une crise économique sans précédent. L’inflation, qui pourrait atteindre 13 800 % en 2018, se double d’une terrible catastrophe sanitaire. Notre reportage à l’hôpital central de Maracaibo en dit long sur la déroute de ce pays autrefois richissime.

À propos de l'article

  • Créé le 31/07/2018
  • Publié par :Matthieu Delmas
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7078 du 26 juillet 2018

La nuit tombe sur Maracaibo, cette ville pétrolière de deux millions d’habitants de l’ouest vénézuélien située à quelques encablures de la frontière colombienne. À l’hôpital central, un bâtiment d’architecture coloniale qui fut l’un des hôpitaux les plus modernes du continent lors de sa fondation en 1860, c’est l’heure à laquelle débute un cauchemar éveillé. Celui de la violence. L’hôpital est gardé par des officiers de la milice bolivarienne, une organisation militaire de quatre cent mille « gardiens de la révolution », véritable police politique qui traque les opposants. ils surveillent les entrées et les sorties en fouillant systématiquement les sacs des visiteurs.

Venezuela - FIGMAG-105

Un vigile ouvre la porte sécurisée d'une banque qui vient d'être mitraillée. © Chris Huby

il n’est pas rare que les assassins pourchassent leurs victimes jusqu’à leur lit d’hôpital. Dans la salle d’attente des urgences, les lumières blanches des néons éclairent par intermittence les visages souffrants des patients. Le sol est sale, et, sur un des murs crasseux, une pancarte affiche en lettres rouges, « seulement possible avec le socialisme ». Dans une longue pièce, plusieurs patients sont alignés. Arnaldo, un homme de 39 ans, a été poignardé quelques heures plus tôt. il explique : « J’ai été suivi à la sortie de la banque pour me voler deux millions de bolivares (l’équivalent de deux euros, NDLR).» Selon l’observatoire vénézuélien de la violence (OVV), 16 000 assassinats ont été perpétrés en 2017, plaçant le Venezuela en tête des pays les plus dangereux au monde.Deux brancards plus loin, Giovalis, une femme de 55 ans qui souffre d’un cancer, raconte : « nous devons apporter nos propres médicaments car il n’y en a plus du tout dans les hôpitaux.

Venezuela - FIGMAG-129_1

Une pharmacie de Maracaibo, les médicaments manquent. © Chris Huby

J’ai dépensé 100 millions de bolivares pour en acheter (100 euros, soit 33 mois de salaire minimum, NDLR). Hier, un homme est mort car il n’avait pas de famille pour lui apporter des médicaments.» Dans la cour de l’hôpital, face à la morgue, les amas d’ordures qui s’accumulent et les carcasses rouillées de brancards sont devenus le terrain de jeu des chats de gouttière.

Venezuela - FIGMAG-111_1

Devant une banque, les gens viennent à l’aube et peuvent attendre plusieurs heures pour retirer des espèces ou les aides sociales. Ils ont droit à 20 000 bolivares, or, un paquet de pâtes coûte 2 millions de bolivares -. © Chris Huby

Départ en masse des médecins

Des silhouettes fatiguées déambulent dans l’obscurité avec des seaux d’eau dans les mains. « nous n’avons plus d’eau courante depuis plusieurs mois », se désespère Emilia, l’infirmière, qui a accepté de nous accompagner avec la complicité de l’équipe médicale. Pour celle-ci, montrer la réalité sanitaire de l'hôpital est devenu un acte de résistance. Les témoignages seront anonymes par peur des représailles. Au premier étage, le bloc opératoire est fermé depuis plusieurs mois, faute de chirurgien. Deux millions de Vénézuéliens ont quitté le pays depuis l’arrivée au pouvoir du commandant Hugo Chavez en 1999, selon une étude de l’université Simon Bolivar de Caracas. Dont 16 000 médecins ! Le Venezuela traverse actuellement une crise économique sans précédent qui a ruiné ses habitants.


Pourtant, avec les premières réserves de pétrole au monde, ce fut le pays le plus riche du continent sud-américain. on l’appelait la « Venezuela Saoudite ». D’Europe mais aussi du Moyen-Orient, les immigrés affluaient vers Maracaibo afin de travailler dans l’industrie pétrolière. C’est cette manne qui a permis au commandant Chavez de financer à coup de millions de pétrodollars la mise en œuvre de sa « révolution bolivarienne », du nom du libertador, Simon Bolivar. Il a bénéficié d’une conjoncture économique favorable jusqu’à sa mort, en 2013, avec une hausse constante des cours du pétrole, atteignant près de 140 dollars le baril en 2012.

Venezuela - FIGMAG-115

Les enfants que l'on trouve à la décharge sont connus pour se prostituer en échange de nourriture ou de quelques bolivares (moins de 1 euro) © Chris Huby

Mais le pays ne produisant pratiquement rien d’autre que du pétrole, sa dépendance aux importations a favorisé une corruption endémique mêlant l’armée, les importateurs et l’État. Cette dérive a donné naissance à la boliburguesia (la bourgeoisie bolivarienne), une poignée de nantis détestés par la population.

Venezuela - FIGMAG-122

Cette femme montre son frigo vide. Depuis la crise économique, elle ne mange que tous les 48 heures pour nourrir correctement sa fille. © Chris Huby

« Aujourd’hui, il y a deux types de personnes dans ce pays. Ceux qui se baladent dans des 4 x 4 Toyota aux vitres fumées à 50 000 dollars et le reste des gens qui meurent à petit feu », résume Ricardo, interne à l’hôpital central. Avec la chute des cours du pétrole, le pays, dont le budget dépend à 96 % des exportations pétrolières, ne s’est plus trouvé en mesure de financer ses importations payées en dollars. D’où les pénuries de grande ampleur. Aujourd’hui, le salaire minimum d’un mois de travail ne suffit plus pour s’acheter un paquet de farine. Le Fmi prévoit 13 800 % d’inflation pour l’année 2018, tandis qu’une étude universitaire calcule que les Vénézuéliens ont perdu en moyenne onze kilos chacun depuis le début de l’année 2017.

Pharmacie totalement vide

La pharmacie de l’hôpital est à l’image de ce désastre économique : les rayons y sont totalement vides. « Nous n’avons quasiment aucuns médicaments, antibiotiques et anesthésiques », continue Emilia. Elle s’assure que les miliciens ne sont pas aux alentours, puis emprunte un long couloir. Derrière une porte battante, plusieurs médecins, internes et infirmiers, de garde cette nuit-là, nous attendent de pied ferme. Au Venezuela, parler à des journalistes étrangers paraît être la dernièreespérance... Emilia, l’infirmière, ferme le petit rideau qui recouvre les hublots des portes battantes. Diego, interne depuis deux ans, prend la parole. « Ce n’est plus une urgence sanitaire que nous vivons, dit-il, c’est une absence sanitaire. Nous n’avons rien pour les patients. Nous n’avons pas de toilettes, pas de rayons X, pas d’eau oxygénée ni de savon, pas d’ascenseur non plus.

Venezuela - FIGMAG-140_1

Une salle d'intervention d'un hôpital, sale et sans eau. © Chris Huby

Les patients doivent monter les escaliers portés par leurs familles. Comment peut-on travailler dans une salle d’opération qui n’a ni eau courante ni lumière ? Je sais que nous prenons des risques mais je le dis. Ici, les gens meurent faute de médicaments. » Au dernier étage de l’hôpital, dans le service maternité, plusieurs femmes se reposent. Isabel a accouché il y a deux jours. « Merci à Dieu, soupire-t-elle, tout s’est bien passé.  Mon mari m’apporte à manger et de l’eau plusieurs fois par jour. » Pour Emilia, « Les conditions ne sont plus réunies pour faire des accouchements, surtout lorsqu’il y a des complications ».

Venezuela - FIGMAG-135

Pas d'eau, pas d’ascenseur, pas de médicaments, des médecins en colère, des générateurs en panne : les malades se trouvent dans des conditions extrêmes. © Chris Huby

De fait, selon le bulletin épidémiologique publié par le ministère de la Santé en mai 2017, la mortalité infantile et maternelle a augmenté respectivement de 30 % et 65 % entre 2015 et 2016. Les chiffres d’un rapport, envoyé au Congrès en 2017 par l’ancienne ministre de la Santé, Luisana Melo, confirment la catastrophe humanitaire en cours au Venezuela : en 2012, 2,9 % des patients pris en charge mouraient dans les hôpitaux vénézuéliens. Ils étaient près d’un sur trois en 2015.

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Venezuela

du Nord à la Drôme 02/08/2018 à 00:09

Mon Dieu! Que faire pour eux?

Paru le 2 août 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières