Ukraine, la révolution trahie

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Des volontaires de la brigade ultranationaliste Azov. Extrait du film documentaire Ukraine : les masques de la révolution, de Paul Moreira. © PREMIERES LIGNES
 Des volontaires de la brigade ultranationaliste Azov. Extrait du film documentaire Ukraine : les masques de la révolution, de Paul Moreira.
Des volontaires de la brigade ultranationaliste Azov. Extrait du film documentaire Ukraine : les masques de la révolution, de Paul Moreira. © PREMIERES LIGNES

Lundi 1er février, à 22h35, Canal+ diffuse un documentaire inquiétant sur le poids des milices d’extrême droite en Ukraine depuis la « révolution de Maïdan » qui a eu lieu durant l’hiver 2013-2014.

À propos de l'article

  • Créé le 26/01/2016
  • Publié par : Frédéric Niel
  • Édité par :Aude Loyer-Hascoët
  • Publié dans Pèlerin
    6948 du 28 janvier 2016

Vue de loin, la révolution ukrainienne de la place Maïdan, à Kiev, il y a deux ans, semblait simple à expliquer : les gentils pro-Européens se rebellaient contre le méchant pouvoir pro-russe du président Viktor Ianoukovitch.

« À part quelques brèves allusions, le rôle des groupes d’extrême droite dans cette révolution n’apparaissait quasiment pas. J’avais la vague impression de me faire avoir en écoutant ces reportages », confie le journaliste de télévision Paul Moreira.

Pour en avoir le cœur net, il a pris sa caméra et s’est rendu en Ukraine en septembre 2015 pour enquêter sur ces milices armées ultranationalistes.

C’est ce reportage – Ukraine : les masques de la révolution – que le magazine Spécial investigation diffusera lundi 1er février, à 22 h 35, sur Canal+.

« Il était relativement facile de rencontrer ces miliciens, raconte le documentariste. Sûrs d’eux et de leur pouvoir, ils ne se cachent pas. Leur statut de héros de la révolution les rend intouchables auprès de la population. »

Plusieurs milliers d’hommes

Les images qu’il a rapportées font froid dans le dos. Après avoir joué un rôle actif lors de la « révolution de Maïdan » à Kiev, ces milices – notamment Pravy Sektor (Secteur droit, en français), la brigade Azov et le parti Svoboda – se sont battues en première ligne contre les séparatistes pro-russes du Donbass, dans l’est de l’Ukraine.

▶ Retrouvez sur ce sujet notre entretien avec Constantin Sigov, philosophe : "En Ukraine, l’esprit de Maïdan est bien vivant"

En deux ans, elles se sont aguerries, équipées, entraînées, armées pour former de véritables unités autonomes de plusieurs milliers d’hommes.

« Ces bataillons comblent les trous de l’armée ukrainienne sur la ligne de front, explique Mathieu Boulègue*, expert du cabinet de conseil en gestion des risques Aesma. Ils sont financés par des associations nationalistes, mais aussi par des oligarques (hommes d’affaires proches du pouvoir, NDLR) et par des pays occidentaux, notamment les États-Unis, soucieux de contrer les pressions de la Russie. »

Des idées proches du nazisme

Le problème, c’est que certains de ces miliciens affichent des idées ultranationalistes allant jusqu’au nazisme, à en croire le film.

Information confirmée par un spécialiste des affaires militaires, Philippe Migault, de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) : « Les membres de la brigade Azov, par exemple, arborent des écussons inspirés de ceux des soldats allemands de la division SS Das Reich, responsable du massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) en 1944. Et ils se réfèrent au combat antisoviétique du nationaliste ukrainien Stepan Bandera, qui collabora avec les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. »

De fait, on ne peut s’empêcher de penser aux brutalités nazies lorsque le documentaire montre une foule ultranationaliste incendier la Maison des syndicats d’Odessa, où se retranchent des militants ukrainiens russophones, en mai 2014. Bilan : 45 morts…

Une réalité complexe

Paul Moreira, réalisateur du film, s’étonne encore du faible écho donné à cet événement dans les médias occidentaux : « Comme si nous hésitions à renoncer à nos grilles d’analyse simplistes séparant les protagonistes entre bons et méchants. »

Une paresse intellectuelle qu’il juge urgent de secouer pour comprendre la réalité de la crise ukrainienne.

Même si la plupart des bataillons ultranationalistes ont été officiellement intégrés dans les troupes régulières, ils conservent une grande autonomie et un financement propre.

À la recherche d’un nouvel équilibre

Ces milliers d’hommes, fanatisés, représentent-ils une menace pour la jeune démocratie ukrainienne ?

Mathieu Boulègue nuance : « Leur rhétorique populiste et nationaliste est typique d’une période révolutionnaire. C’est peut-être une phase dans un long processus où les forces politiques cherchent un nouvel équilibre. De plus, ces groupes ultranationalistes ont perdu les députés qu’ils avaient envoyés au Parlement lors des premières élections en 2014. Il n’en est pas moins vrai que leur poids social et politique leur permet de pousser le gouvernement à l’intransigeance dans le bras de fer avec la Russie sur le sort du Donbass et de la Crimée. »

Cette dernière, presqu’île sur la mer Noire, a été occupée par les troupes russes et annexée en mars 2014. Et dans les provinces de l’est, frontalières avec la Russie, si le front ne bouge plus, il ne se passe guère de jour sans violation du cessez-le-feu, souvent du fait des miliciens.

▶ À relire : Vladimir Fédorovski, écrivain : "Ne diabolisons pas Poutine"

Une corruption pire que jamais

Philippe Migault ne cache pas son inquiétude pour l’avenir. « Ces milices veulent reprendre par la force les territoires perdus, rappelle-t-il. Elles sont en mesure de saboter un éventuel accord de paix entre Kiev et Moscou, ou même, un jour, de tenter un putsch et de prendre le pouvoir. »

Un pouvoir lui-même divisé puisque l’Ukraine connaît une forme de cohabitation entre le président Petro Porochenko et son Premier ministre Arseni Iatseniouk.

Plus nationaliste, ce dernier est le favori des États-Unis, selon Philippe Migault. Dans ce contexte mouvant,

les milices sont, tour à tour, des alliés et des menaces pour les dirigeants 

⟶ observe Paul Moreira.

Le bilan des deux années passées n’est guère reluisant pour les Ukrainiens. « La corruption, principale cible des révolutionnaires, est aujourd’hui pire que jamais, insiste Philippe Migault. Les oligarques, qui pillent consciencieusement le pays, sont les mêmes qu’avant. Les réformes promises attendent toujours. L’économie est en berne. Pas étonnant que les citoyens soient déçus. »

Mathieu Boulègue conclut tristement : « Tout ça pour ça ? C’est une révolution, oui, mais uniquement dans le sens où le pays a tourné sur lui-même pour revenir à son point de départ ! »


* Auteur de L’Ukraine : entre déchirements et recompositions, Éd. L’Harmattan, 220 p. ; 25 €.

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Paru le 18 octobre 2018

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