"Les personnes ayant une intériorité trouvent en elles des ressources que d'autres ne trouvent pas"

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© Richard Baron
"Les personnes ayant une intériorité trouvent en elles des ressources que d'autres ne trouvent pas"
© Richard Baron

Le deuil de son mari et l'écoute de patients dans son cabinet de psychanalyste ont alimenté la réflexion de Catherine Ternynck. Son livre, La possibilité de l'âme, est une invitation à veiller mutuellement sur nos âmes.

Spiritualité

À propos de l'article

  • Publié par :Christophe Chaland
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7091 du 25 octobre 2018

Vous dédiez votre livre, La possibilité de l'âme*, à votre mari Antoine, mort il y a six ans. Son décès vous a-t-il conduit à écrire ce livre ?

Il n'y est pas étranger. Mon mari est mort accidentellement dans notre jardin. C'était un jour de novembre très brumeux. La vapeur s'exhalait de nos bouches. Tout de suite, la question s'est posée à moi : que devient son souffle ? Son âme ? D'autre part, mon travail de psychologue-psychanalyste m'a amenée à m'interroger sur l'énigme qui habite les êtres humains. Au fond, la question psychologique est la question de l'âme, ce souffle fugitif, insaisissable. Il affleure parfois la conscience. N'avez-vous jamais eu l'impression de l'éprouver vous-même ?

Diriez-vous que vous restez en communion avec l'âme de votre mari défunt ?

Le temps de deuil me semble être un temps de retrait où il est possible de « veiller » le mort, de l'écouter, de se remémorer des moments passés, bons et moins bons, de converser avec lui, de pardonner, de se sentir pardonné. Je le vois comme un temps d'hospitalité donné à la personne qui nous a quittés, de façon à ce qu'elle nous habite, le plus paisiblement possible. Au fond, nous portons notre deuil comme nous portons un enfant avant de le mettre au monde. Dans la patience, dans la lenteur. Dans la dépression, parfois. Le fruit du deuil, c'est un nouveau rapport au monde, à l'autre et à nous-mêmes. J'ai nettement ressenti cela.

Aujourd'hui, vous sentez-vous différente ?

La façon que j'ai de penser, de regarder, d'écouter, n'est pas tout à fait la même que celle que j'avais avant ce décès, indépendamment du temps qui passe. Nous laissons partir la présence charnelle, la parole. Mais nous retrouvons quelque chose de la personne perdue, à un niveau plus profond que celui du souvenir. Cela s'incarne en nous et participe à une croissance qui se fait sans qu'on le veuille. L'épreuve de la perte humanise. Elle représente une opportunité de croissance, un gain d'être. Vivre, c'est perdre : perdre des êtres chers, des idéaux, des valeurs, des illusions, des croyances, des espérances. Voir s'éloigner nos enfants. On vit douloureusement si l'on s'accroche à la possession des choses, des idées, des croyances. Mais nous sommes très inégaux face au deuil et à la perte. Certains, pour se protéger, se confondent avec ce qu'ils ont perdu. Ils s'identifient à l'objet de leur perte et risquent de se désespérer, de déprimer, au moins momentanément. D'autres négocient entre la douleur de la perte et la vie qui appelle.

Dans le deuil, certains disent vivre une forme de communion avec le défunt. D'autres ne « sentent rien ». Comment comprenez-vous ces différences de ressenti ?

C'est très étonnant. Les personnes sont plus ou moins sensibles au deuil, et une même personne réagira différemment à la mort de tel ou tel proche. C'est imprévisible. On dira : la personne était plus proche. Mais, prenons un deuil d'enfant, une épreuve extrêmement douloureuse. Certaines femmes s'en remettent assez vite, d'autres restent endeuillées à vie. J'ai souvent observé que les personnes ayant une ouverture spirituelle, une intériorité, trouvent en elles des ressources que d'autres ne trouvent pas.

Vous dédiez aussi votre livre à « tous ceux qui, pressés de vivre, croisèrent l'âme et ne la reconnurent pas ». Notre époque passe à côté de quelque chose d'essentiel ?

L'homme d'aujourd'hui a du mal à porter sa vie. Notre époque est marquée par l'individualisme, l'extrême libéralité et la consommation. Ce qui envahit les cabinets des psys n'est plus la névrose due comme autrefois au conflit entre le désir et l'interdit, mais à la fatigue, la dépression. Beaucoup s'épuisent à répondre aux injonctions individualistes de décider, de savoir, de vouloir, de construire. Les nombreuses formes de mal-être masqueraient un manque à être, une difficulté à prendre souffle. Je me pose la question : cette fatigue n'est-elle pas d'ordre spirituel ? Peut-on parler d'anémie spirituelle ?

Comment entendez-vous le mot « spirituel » ?

La vie spirituelle est la vie de l'esprit. C'est ce pas de côté qui transcende la matière ou le réel. C'est un élan. Je situe les espaces spirituels du côté de la beauté, de l'art, de la musique, du chant. La cantatrice Cecilia Bartoli dit sentir le passage entre deux mondes une fois sur scène : « Quand je chante, je sais que Dieu existe. Quand je ne chante plus, j'oublie qu'il existe. » La littérature, la poésie, le silence, l'amour… On pourrait multiplier les espaces où il est possible de percevoir un arrière-plan spirituel. Mais notre culture résiste à toute forme de spiritualité. Observez le langage : on parle de confiance plutôt que d'espérance. De cadeau plutôt que de don. De fête plutôt que de célébration. Le tourisme prend le pas sur le voyage. Nous pourrions continuer la liste.

Mais l'âme est-elle vraiment plus que le souvenir, ou un idéal ?

Je n'ai pas de savoir sur l'âme. Je ne peux que broder autour de ce point d'énigme. L'âme serait ce qui nous échappe, ce qui nous manque. L'amour est un espace spirituel où c'est perceptible : aimer, c'est se tendre vers l'énigme de l'autre, sans vouloir la comprendre ni la retenir. C'est dire : « Je t'aime, et je te demande de révéler ce que j'ignore de moi. Et je vais tenter de faire la même chose. » Ainsi veillerons-nous mutuellement à nos mystères.

Comment vivre à hauteur d'âme, et les pieds sur terre ?

Il y aurait un livre à écrire ! J'ai longtemps pensé que la santé psychique consistait à affronter le réel de la vie, avec force, joie et conviction. Aujourd'hui, je vais plus loin. Je pense que la santé, c'est aussi le déployer, l'approfondir dans sa dimension spirituelle. Nous portons plus haut, plus grand que nous.

Qu'entendez-vous par là ?

Nous portons quelque chose que nous ignorons de nous-mêmes, et qui touche au mystère. À Bruges, en Belgique, dans une balade que j'aime beaucoup faire le long d'un canal, il est inscrit au fronton d'un hôtel particulier : « Plus est en toi. » Dans une perspective individualiste, on peut entendre : « Dépasse-toi, tu peux, tu dois, vis. » Dans une perspective spirituelle, cela devient : « Tu as en toi quelque chose que tu ignores, et qui t'appelle. Le mystère est en toi. » Les deux messages sont en nous : nous sommes des individus et des êtres spirituels pour lesquels la vie est une promesse.

Mais peut-on se formuler une promesse à soi-même ?

Non, la promesse doit être donnée. Elle vient de l'autre. C'est ce que j'ai éprouvé à la mort de mon mari : « Espère, va plus loin, la vie peut être bonne ! » À aucun moment la promesse ne m'a quittée. Est-ce Dieu ?

Vous ne faites pas référence à Dieu dans votre livre. Pourquoi cette discrétion ?

Croire ? Je n'ai pas cet accès-là. Je parlerais plutôt, en ce qui me concerne, d'une quête, d'un chemin. D'ailleurs, résumer la relation de l'homme à Dieu aux catégories de croyant, athée et agnostique, c'est réducteur ! La relation humaine est pleine de subtilités. Pourquoi en serait-il autrement pour la relation à Dieu ? La mienne est fragile, susceptible, mais très intime. Jean d'Ormesson a dit : « Il y a ceux qui ont la conviction de la foi, ceux qui ont la certitude du néant, et ceux qui ont la chance du mystère. » Je penche vers la chance du mystère. J'aimerais seulement qu'au moment du grand passage, quelqu'un me tienne la main, et que de l'autre côté, quelqu'un me tende aussi la main.

En aparté

Catherine Ternynck me reçoit chez elle. Son appartement lumineux reflète une sensibilité artistique. Elle s'assied à distance fort respectable de moi sur l'un des deux canapés de son salon, et je dois l'inviter à s'approcher, sans quoi mon enregistreur ne captera pas nos deux voix. Réflexe de psychanalyste ou trait de caractère profond ? Après notre entretien, j'y décèle la délicatesse d'une âme éprise de liberté, en recherche, en mouvement. Je suis touché par la force de sa quête, et hors micro, nous échangeons passionnément à partir de ses projets, dont je ne puis rien dire, sauf qu'ils restent dans la thématique spirituelle. Un selfie ? « Je n'en ai jamais fait de ma vie ! Je crois qu'il faut se laisser bousculer.

Catherine Ternynck

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Paru le 10 janvier 2019

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