Quelle place pour les religions en Chine communiste ?

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Le P. Benoît Vermander est professeur d'anthropologie religieuse à l'Université Fudan à Shanghai © Bakas/Sinopix/rea
Le P. Benoît Vermander est professeur d'anthropologie religieuse à l'Université Fudan à Shanghai
Le P. Benoît Vermander est professeur d'anthropologie religieuse à l'Université Fudan à Shanghai © Bakas/Sinopix/rea

Benoît Vermander, prêtre jésuite et professeur à l'université Fudan de Shanghai, décrypte pour Pèlerin la façon dont l'État chinois instrumentalise les religions pour renforcer son autorité, mais aussi combler un vide idéologique.

À propos de l'article

  • Créé le 09/01/2018
  • Publié par :Frédéric Niel
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7050 du 11 janvier 2018

Les religions sont-elle autorisées en Chine communiste ?
Le Parti communiste chinois (PCC) a inscrit l'athéisme dans ses statuts. Cependant, l'État reconnaît le droit des citoyens à « jouir de la liberté religieuse ». Il la tolère, mais pose ses conditions : pas de prosélytisme et suivre les orientations du Parti. En plaçant les religions sous le contrôle moral du pouvoir, le régime suit la tradition de l'époque impériale (jusqu'à l'abolition de la monarchie, en 1911, NDLR).

Comment le Parti contrôle-t-il les religions ?
Chaque religion doit être encadrée par une association, courroie de transmission avec le PCC. Depuis la création de la République populaire en 1949, il existe ainsi un dialogue un peu servile entre les religions et le parti-État. La Révolution culturelle (1966-1976) a ouvert une longue et douloureuse parenthèse. Le régime donnait la priorité à la lutte contre les « vieilleries », au nombre desquelles on comptait les religions.

Des temples ont été dévastés, des religieux maltraités. Vers 1978-1979 (après la mort de Mao en 1976, NDLR), l'État est revenu au modèle des religions reconnues, sous son contrôle strict.

Y a-t-il eu un réveil du religieux ?
Oui, à partir des années 1980. On a même assisté à une véritable fièvre religieuse. Dans les années 1990, l'une de ses formes les plus visibles était la mode du qi gong, une gymnastique traditionnelle ayant un contenu spirituel. L'une des écoles de qi gong, le « Falun Gong », est devenue si populaire (1) que le PCC y a vu une menace et l'a interdite en 1999. Après cet épisode, le Parti a renforcé son contrôle sur les religions.

Depuis cinq ans (et l'arrivée de Xi Jinping au pouvoir, NDLR), le PCC entend « siniser » les religions, notamment le christianisme. Les religions sont censées devenir les instruments de la construction d'une idéologie et d'une morale typiquement chinoises.

Peut-on dire qu'il y a un lien entre croissance économique et réveil religieux ?
Oui, ne serait-ce que parce que les gens ont davantage de moyens. Quand les besoins primaires – nourriture, logement, sécurité – sont satisfaits, on peut consacrer plus de temps et d'argent aux besoins secondaires, y compris spirituels.

Ainsi se développe un véritable « marché des mérites », ces faveurs qu'on achète pour améliorer son karma (actions d'un individu affectant ses vies futures, NDLR) ou celui de sa famille. Bref, il existe une demande spirituelle consumériste, comme ailleurs.

Quelles sont les religions reconnues aujourd'hui en Chine ?
L'État ne reconnaît officiellement que cinq religions : le taoïsme, le bouddhisme, l'islam, le protestantisme et le catholicisme (2).

Pas le confucianisme ?
Le confucianisme n'est pas vraiment une religion mais un système de valeurs traditionnelles. Les quelques « temples » de Confucius de Chine, où l'on va acheter un bâton d'encens en priant pour sa réussite à un examen, relèvent plus du centre culturel que du lieu de culte.

L'État promeut d'ailleurs ces valeurs confucéennes de piété filiale et d'obéissance à l'ordre établi, car elles justifient le respect des hiérarchies, familiales ou politiques.

Quelle place tiennent les religions étrangères comme le christianisme ?
Je vous arrête : peut-on parler de religion étrangère à propos d'une foi enracinée ici depuis des siècles ? Être chinois et avoir une religion, ce n'est pas seulement s'incliner dans une robe à longues manches ! Aujourd'hui, le christianisme est une religion chinoise à part entière.

Néanmoins, certains Chinois soupçonnent encore leurs compatriotes protestants d'être des agents des États-Unis, sous prétexte que beaucoup de missionnaires protestants venaient d'Amérique, et les catholiques d'être aux ordres du pape.

À ce propos, où en est la dispute au sujet des évêques catholiques, dont certains sont nommés par Pékin sans l'aval du Vatican, et inversement ?
Presque tous les évêques « nommés » par Pékin le sont après consultation informelle avec le Vatican. Les cas litigieux sont rares. Des négociations visent à élaborer un mode de désignation qui évitera ces problèmes.

Quel impact spirituel ont eu les bouleversements démographiques de ces dernières décennies, notamment la politique de l'enfant unique, qui vient d'être assouplie ?
Comme dans le reste du monde développé, la famille nucléaire, réduite aux parents et aux enfants, devient le modèle dominant. Les jeunes adultes, partis à la ville, rendent moins souvent visite aux parents et grands-parents restés à la campagne.

Or, le culte des ancêtres est au cœur des religions chinoises traditionnelles. Dans la mythologie du pays, ceux-ci incarnent l'esprit même de la patrie. La « terre patrie » est sacrée ici car elle abrite les ancêtres, un peu à la manière de ce que croyaient les Romains.

La transmission ne se fait plus. Le sentiment religieux ne fonde plus le lien social.

C'est à eux que l'on exprimait sa gratitude, lors des banquets de Nouvel An par exemple. Cette coutume disparaît. La transmission ne se fait plus. Le sentiment religieux ne fonde plus le lien social. D'où une crise psychologique et spirituelle chez beaucoup de personnes qui ont rompu avec leur terroir, leurs racines.

En France, nous avons vécu un choc culturel similaire lors de l'exode rural au XXe siècle. Mais l'urbanisation chinoise est bien plus rapide, et le choc plus violent.

Certains disent que le christianisme – qui exige d'aimer son prochain comme soi-même –, n'est pas adapté à la culture chinoise, qui privilégie la famille et le cercle proche. Est-ce vrai ?
Quelle bêtise ! La Chine n'est pas différente des autres cultures sur ce point. Dans toutes les civilisations, on est naturellement porté à favoriser ses proches et à se méfier de l'étranger en général. L'amour du prochain n'a rien d'évident.

Le christianisme s'est confronté à toutes les cultures à ce propos. En même temps, je pourrais vous citer des philosophes chinois, comme Mö-tseu (ou Mozi), qui prônaient l'amour universel et impartial quatre siècles avant les chrétiens !

Le christianisme est déjà une force sociale et spirituelle en Chine.

Comment voyez-vous l'avenir du christianisme en Chine ?
Le christianisme est déjà une force sociale et spirituelle en Chine. Et il va continuer sa croissance. Les défis sont internes aux Églises, protestantes et catholiques : ne pas se renfermer sur elles-mêmes ; trouver le moyen de s'unir et de réagir avec discernement aux défis que pose la stratégie du pouvoir.

D'où vient votre passion pour la Chine ?
Un voyage en 1987 m'a éveillé à la richesse de la culture chinoise classique et à l'extraordinaire potentiel de développement de la Chine contemporaine. J'ai voulu éprouver la résonance de l'Évangile dans cette culture si différente.

Quel rôle ont joué les arts que vous pratiquez – peinture, poésie, calligraphie – dans cette passion de trente ans ?
Les arts m'ont permis de ne pas me contenter de « savoir », mais aussi de « goûter » la Chine, d'entrer en communication avec ce monde. Plus tard, la pratique de la peinture, sous la conduite d'un peintre et ami, Li Jinyuan, fut une expérience décisive pour exprimer ce que le déracinement et le ré-enracinement éveillaient en moi.

Nous avons tous besoin de médiations, de moyens d'expression par lesquels nous exprimons non seulement ce que nous sommes mais surtout ce que nous sommes en train de devenir.


(1) À son apogée, on estime à 70 millions le nombre de pratiquants du Falun Gong.
(2) Selon la presse chinoise, 11 à 16 % des adultes se disent bouddhistes, 4 % à 5 % chrétiens, 1,7 % musulmans, 1 % taoïstes. Les protestants sont une centaine de millions ; les catholiques 5 millions dans l'Église officielle et 13 millions dans l'Église dite « clandestine ».


Biographie de Benoît Vermander

Vermander réduit

2 mai 1960 Naissance à Alger.

1987 Premier voyage en Chine.

1996 Ordonné prêtre, il devient directeur de l'Institut Ricci, à Taipei (Taïwan), jusqu'en 2009. Finalise le dictionnaire Ricci chinois-français, fleuron de la sinologie jésuite.

2009 Professeur d'anthropologie religieuse à l'université Fudan (Shanghai), et directeur académique du Centre Xu-Ricci pour le dialogue entre les civilisations.

2010 Publie L'empire sans milieu. Essai sur la « sortie de la religion » en Chine, éd. DDB, 214 p. ; 19 €.

2012 Publie Les jésuites et la Chine, éd. Lessius, 152 p. ; 12 €.

2015 Publie Chose promise, recueil poétique consacré à « l'expérience intérieure » de la Chine. éd. Orients, 88 p. ; 15 €.




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Paru le 20 septembre 2018

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