Ces écoles où il fait bon apprendre

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Dans la cour du collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados), d’autres retrouvent leur tuteur pour faire le bilan de la semaine. © Marie Genel
Dans la cour du collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados), d’autres retrouvent leur tuteur pour faire le bilan de la semaine.
Dans la cour du collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados), d’autres retrouvent leur tuteur pour faire le bilan de la semaine. © Marie Genel

En France, une centaine de collèges et lycées appliquent une pédagogie « innovante ». Et l’Éducation nationale recense près de 4 000 expérimentations. Un foisonnement de bonnes idées qui gagneraient à être mieux connues. Nous sommes allés à la rencontre de trois établissements remarquables.

À propos de l'article

  • Créé le 31/08/2015
  • Publié par :Laurence Valentini
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6927, du 3 septembre 2015

À l’entrée de la ferme, dans l’abri de jardin, Noah, Medhi et Moussa, 10 et 11 ans, observent un pogona – une sorte de saurien – dans son terrarium. Ils le prennent dans les mains, se le passent, enthousiastes.

« Il s’appelle Kipic. Fais attention ! Pose-le sur ton bras, il n’aime pas pendouiller », conseille Noah à Medhi, un peu maladroit. Plus loin, dans un enclos, le bouc Gaspard, les chèvres Titine et Flocon guettent Esma qui leur apporte du foin. D’autres enfants remplissent les abreuvoirs, nourrissent les poules ou balaient le sol de l’allée… Il est midi et c’est l’heure de la récré à l’école primaire Bel Air de Torcy (Seine-et-Marne).

« Après le déjeuner, les élèves choisissent un atelier : dessin, jeux de société, roller, informatique, lecture, entretien de la ferme, explique Patrice, le professeur de CM2 qui constitue les groupes. Quand ils ont des activités, ils sont moins nombreux dans la cour et cela génère moins de bagarres et de tensions. »

Rien à voir avec l’époque où Yvan Nemo, le directeur, a pris ses fonctions, il y a vingt-cinq ans.

Quand j’ai atterri ici, se souvient-il, les professeurs avaient la peur au ventre pendant la surveillance des récréations. Des jeunes de la cité voisine couraient sur les toits et leur jetaient des pierres. Il régnait une violence inimaginable. 

Nourri par les théories sociales de Pierre Bourdieu (sociologue humaniste, Pierre Bourdieu (1930-2002) a, entre autres, analysé le rôle de l’école dans la reproduction des inégalités sociales), Yvan Nemo est persuadé, dès son arrivée à Bel Air, que c’est le lieu idéal pour mettre en place tout ce qu’il a appris sur l’éducation.

Commence pour lui un travail de longue haleine : « Il a fallu construire une autre autorité dans la cour que celle du caïd. Instaurer, pour tous, une culture de la parole, de l’écoute, en finir aussi avec les injonctions des adultes envers les enfants du type : “Tais-toi”, “Au mur”, “Tu me gonfles !” Car le langage est au centre de la vie scolaire. »

Pour améliorer les conditions d’enseignement, Yvan Nemo met en œuvre plusieurs dispositifs : utilisation des outils informatiques, mise en réseau des données pour qu’élèves et professeurs partagent les informations.

« Au début, confie-t-il, je démontais et rangeais le matériel tous les soirs dans une pièce sécurisée, afin d’éviter les vols. Le matin, je remettais le système en place. »

Situé près de Marne-la-Vallée, le groupe Bel Air comprend une école maternelle et une école primaire. Il voisine avec six cents logements HLM où vit une population très contrastée qu’il a fallu apprivoiser. La création de la miniferme au cœur de l’école a été l’initiative la plus novatrice et étonnante.

« La nature est un lieu de neutralité, analyse Yvan Nemo. Tous les enfants sont intéressés par les phénomènes que l’on y observe. Nous avons démarré par l’installation du pigeonnier, puis du poulailler, avec des cadenas et des grillages de protection qui ne sont plus nécessaires désormais. »

Au fil des années, des relations se sont nouées entre l’école et le quartier. Pour gérer la miniferme le week-end et pendant les vacances scolaires, Yvan s’est rapproché des familles et des associations qui assument volontiers ces tâches.

À présent, l’école est respectée. Jamais de tags, ni d’actes de vandalisme… La kermesse de fin d’année, autrefois confinée dans l’école avec un service de sécurité, est devenue celle du quartier avec tous les stands installés dans les rues alentour.

Il faudrait aussi évoquer l’installation du laboratoire scientifique qui sert de classe informatique, de médiathèque, de salle des maîtres… Et la création d’un bassin d’observation de 12 m3. À travers la vitre de ce grand aquarium, les enfants étudient les petits animaux aquatiques, crustacés microscopiques, tritons, larves d’insectes. Ils les filment quand ils en ont envie avec les tablettes mises à leur disposition, puis diffusent les images sur l’écran de la classe pour les autres élèves.

« Le fait de pouvoir et de savoir restituer les événements en grand est un immense plaisir pour un enfant, se réjouit Yvan Nemo. Il travaille avec un autre esprit, pose un regard différent sur l’environnement. »

Ainsi, l’école est-elle devenue un espace multiple et complexe où chaque enfant trouve toujours une porte d’accès qui l’intéresse. Et l’ambiance s’en ressent.

TDD, ou «travaux de décloisonnement disciplinaire»

Considérer l’élève comme une personne en tant que telle est aussi au cœur du projet pédagogique du collège-lycée expérimental d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados).

Le CLE, ainsi qu’on le nomme communément, a été créé en 1982. Avec ses façades en bois et ses fenêtres en forme de hublot, il a l’air d’un grand paquebot à quai au milieu de la cité du Grand Parc.

Mais à la barre, ni proviseur, ni principal, car l’établissement fonctionne en autogestion. « Un professeur est nommé chargé de direction par ses pairs, pour une période de trois ou quatre ans, et un autre désigné comme adjoint », explique François-Michel Dupont, le directeur actuel. Chaque mardi soir, de 17 à 19 heures, direction et enseignants se réunissent et votent toutes les décisions collégialement.

 Vidéo. Reportage en 1989 dans un collège expérimental à Hérouville Saint Clair, près de Caen, où les cours durent 45 minutes, les périodes de travail scolaire durent sept semaines et alternent avec des périodes de deux semaines de repos (80% des élèves ont été reçus au bac). Source : INA.

 

Dans le couloir du rez-de-chaussée, des jeunes de troisième sortent de la classe de « travaux de décloisonnement disciplinaire », les TDD. Alors que la réforme de la ministre Najat Vallaud-Belkacem a fait tant de bruit, au printemps dernier, en partie à cause de l’introduction d’enseignements interdisciplinaires, ici on a souri.

« Les ateliers TDD ont été mis en place il y a quatre ans, et ça marche ! s’exclame Loan, enseignante d’anglais. Au début, nous avions des craintes concernant les temps de préparation car ce n’est pas facile d’ouvrir son cours à une matière que l’on ne maîtrise pas. Actuellement, je fais un TDD avec le prof d’économie. Le cours a intégralement lieu en anglais sur les grandes théories économiques, mais toutes les combinaisons sont possibles : anglais-physique, français-histoire, etc. Et toutes les trois semaines, on repart pour une nouvelle collaboration. »

À chaque fois, le duo d’enseignants doit trouver du temps pour organiser les cours en commun.

Chaque enseignant tuteur d’une quinzaine d’élèves

Autre particularité du CLE : élèves et professeurs se tutoient et s’appellent par leur prénom. Arnaud, enseignant d’arts plastiques, s’en est étonné au début :

Ça fait drôle, évidemment ! On a peur de perdre son autorité mais c’est tout un état d’esprit qui habite l’établissement. Au fond, les cours ne sont pas fondamentalement différents de ceux des autres écoles. Seulement nous prenons le temps de faire les choses, sans être “accroché” au programme. 

Chaque enseignant est tuteur d’une quinzaine d’élèves qu’il voit en groupe et en tête à tête. « Cela permet d’aborder avec eux la méthodologie, l’organisation de l’agenda, l’entraide… détaille Rachel, professeure d’espagnol. Nous effectuons plus d’heures que dans un établissement classique mais avec une vraie qualité de travail. Élèves et enseignants sont plus impliqués. Et même si des jeunes sont moins “bons” que les autres, il y aura toujours un domaine dans lequel ils s’épanouiront. »

Comme le CLE, quatorze lycées expérimentaux font partie de la Fédération des établissements scolaires publics innovants (Fespi). Loan, la présidente, déplore que l’Éducation nationale ne s’inspire pas davantage de leur expérience :

Le ministère nous félicite toujours pour notre travail mais ailleurs cela n’évolue guère, parce qu’il n’y a pas de volonté politique, pas de financement. Sans compter la résistance des syndicats d’enseignants qui ne souhaitent pas qu’un prof ait plusieurs casquettes… Pourtant, sur le long terme, nous générons moins d’échecs scolaires, nous récupérons in extremis des jeunes qui ont décroché de l’école. Nous faisons de la prévention avant que la rupture ne soit consommée. 

Jade, 18 ans, élève en première L, en convient : « Je suis arrivée ici en début d’année. Mon lycée à Douvres-la-Délivrande ne me convenait plus du tout. C’était un établissement privé mais avec sept cents lycéens, je n’ai pas supporté la pression. J’avais complètement décroché. Je suis venue à l’essai pour un trimestre et ça a marché. Ici, il n’y a pas de compétition entre les élèves et il règne un bon état d’esprit. En revanche, comme nous ne sommes que trois cent cinquante, on se connaît tous et tout se sait. Et puis l’autonomie que l’on attend de nous est à double tranchant. On doit se pousser à travailler ! »

À l’école Bel Air de Torcy, une éducatrice accompagne Moussa, un jeune Malien, dans le bureau d’Yvan Nemo. Les parents de cet enfant « de la rue » sont séparés et ne peuvent pas s’occuper de lui. Yvan constitue son dossier pour qu’il entre à l’internat d’excellence de Sourdun. « Mon objectif, dit-il, est que ces enfants passent en sixième et ne finissent pas en prison ! Nous essayons d’orienter ceux qui ont des capacités vers les meilleurs établissements. Mais dans un système intransigeant, Moussa n’aurait eu aucune chance. »

Enseigner n’est pas seulement suivre un programme mais bien prendre en compte la personne, l’élève, la relation, le vivre ensemble. Toute une autre philosophie de l’éducation qui demande du temps, ce temps qui manque tant à l’école. Pourtant toute cette énergie déployée est bel et bien préventive. La société devra en dépenser bien davantage s’il lui faut, demain, « réparer » les jeunes adultes que l’on aura laissés sur le bord du chemin.


► Vidéo. A l’école publique Decroly, à Saint-Mandé, dans le Val-de-Marne. Durée : 10 minutes.

 

 



A lire aussi dans Pèlerin n° 6927, du 3 septembre 2015, la suite de cette enquête consacrée à ces écoles où il fait bon apprendre

école trois questions à

Trois questions à Marie-Laure Viaud,
spécialiste des sciences de l’éducation,
maître de conférences à l’université d’Artois (Reims) :


Changer le système scolaire, c’est changer la société












enquête école 02

Les cinq audaces du collège Saint-Louis de la Guillotière, à Lyon

En 2014, le collège catholique lyonnais Saint-Louis de la Guillotière
a été labellisé « établissement innovant » par l’académie de Lyon. La reconnaissance d’une approche pédagogique surprenante, et qui fonctionne : en 2015, Saint-Louis a obtenu 94 % de réussite au brevet, avec 58 % de mentions.

Des pédagogies nouvelles et centenaires

Les écoles dites « nouvelles » existent depuis près de cent cinquante ans, créées sous l’impulsion d’enseignants, de psychologues, de médecins… en quête d’un autre modèle d’école. Si ces pédagogies sont surtout pratiquées en maternelle et primaire, elles inspirent aussi des collèges et lycées. Plus de 350 établissements sont recensés dans l’ouvrage de Marie-Laure Viaud (Montessori, Freinet, Steiner… une école différente pour mon enfant ?  Éd. Nathan 2008, 320 p. ; 14,90 €).

La pédagogie de Maria Montessori (1870-1952), médecin italienne, repose sur le principe d’un travail individuel et non collectif. L’enfant dispose d’un matériel sophistiqué pour apprendre dès l’école
maternelle l’écriture, la lecture, une langue vivante.

►  La pédagogie de Rudolf Steiner (1861-1925) – philosophe autrichien parfois controversé – divise le cursus scolaire en trois cycles, du jardin d’enfants jusqu’aux grandes classes pour les adolescents. Elle s’appuie sur le jeu et les activités artistiques pour stimuler l’imagination, l’enseignement des langues, les sciences et le sport.

Dans le cas des classes Montessori et Steiner, l’autorité est assumée par les adultes. Quand il s’agit d’écoles privées, le coût des études y est élevé. De ce fait, ces écoles sont  fréquentées par des familles aisées ou en tout cas « averties ».

La pédagogie du Français Célestin Freinet (1896-1966) est basée sur l’intérêt des enfants et la mise
en œuvre de projets qui permettent d’ancrer les apprentissages sur  des situations concrètes. L’autorité ne vient pas de l’enseignant mais  du groupe, avec des prises de décisions via « un conseil de classe ». Fondée sur le fait qu’éduquer  autrement devait permettre  l’émancipation des classes  populaires, cette méthode s’est  implantée dans les écoles publiques  et les quartiers défavorisés.

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Paru le 15 novembre 2018

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