Pierre Rosanvallon, historien : "Donnons la parole aux oubliés !"

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L'historien et professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon. © Ulf Andersen / Epicureans
L'historien et professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon.
L'historien et professeur au Collège de France Pierre Rosanvallon. © Ulf Andersen / Epicureans

Ce professeur au Collège de France lance, avec les éditions du Seuil, le projet Raconter la vie. Il s'agit d'une collection de récits de gens « ordinaires », qui en disent long sur les mutations de la société française. Objectif : rompre le repli sur soi qui menace la démocratie.

À propos de l'article

  • Publié par :Frédéric Niel
  • Édité par :Vincent Mui
  • Publié dans Pèlerin
    6846, du 13 février 2014

Pèlerin. Que vise votre projet éditorial « Raconter la vie », qui réunit des livres documentaires et un site Internet ?

Pierre Rosanvallon. À travers des récits individuels, il s’agit de faire découvrir au public des conditions sociales méconnues. Par exemple, la condition ouvrière a beaucoup changé : l’ouvrier d’antan, qui travaillait à la chaîne en usine, laisse la place à ces nouveaux prolétaires que sont les chauffeurs livreurs (1), les caissières de supermarché, les assistantes de vie, les caristes et manutentionnaires (2), etc. Nous voulons mieux comprendre les mutations de la société au travers de destins singuliers, notamment de ces « nouveaux prolétaires ». Trop souvent, nul ne prête attention à eux, pas même ceux – les hommes politiques – qui sont censés les représenter. Ce manque d’écoute est, à mon sens, l’une des causes du malaise social actuel.

Que désigne le « Parlement des invisibles », titre de votre manifeste (3) ?

Tous ces êtres mal connus, « invisibles », qui témoignent, dans un livre ou sur le site Internet, forment une sorte d’Assemblée des vies ordinaires. J’espère que ce « Parlement » interpellera nos élus. Car le fossé s’est terriblement creusé entre les dirigeants et leurs électeurs. Il y a trente ans, les partis politiques représentaient mieux les classes sociales. Aujourd’hui, l’Assemblée nationale ne compte plus aucun ouvrier !

En vingt ans, la société a changé, mais la classe politique n’a pas suivi. Ses membres se sont juste professionnalisés : ils passent directement des études supérieures à la carrière politique, sans jamais exercer un métier. Beaucoup d’élus ne connaissent le peuple qu’à travers les élections, réduites souvent à une vulgaire opération de séduction. D’où le sentiment de certains Français de n’être plus vraiment représentés. Si notre projet, Raconter la vie, rencontre un large écho populaire, s’il devient une sorte de « mouvement social », il suscitera peut-être l’attention des dirigeants politiques, qui vivent trop en vase clos. Inversement, il convient de mieux expliquer aux électeurs les contraintes auxquelles les décideurs sont soumis.

Vidéo. Pierre Rosanvallon évoque le "désenchantement démocratique" lors d'une conférence à HEC Paris. Source : HEC Paris



Vous espérez peser sur le monde politique ?

Oui. La démocratie, ce n’est pas simplement mettre son bulletin dans l’urne et attendre la prochaine élection. La démocratie vit si le citoyen participe au débat public, d’une manière ou d’une autre, en adhérant à une association, en manifestant… L’une de ces manières est de « représenter » la société le plus fidèlement possible, dans des livres, des films, etc. Décrire la société telle qu’elle est, raconter aux citoyens comment vivent leurs voisins, c’est participer à la vie démocratique de la société. C’est l’ambition de cette collection de récits.

Comment les mutations de la société française ont-elles altéré, selon vous, la vie démocratique ?

La société a changé notamment du fait de la mondialisation. Celle-ci ne se réduit pas à la libre circulation des marchandises. Elle a stimulé la croissance économique mais a aussi creusé les inégalités dans chaque pays. Autrefois, les pays étaient inégaux entre eux, avec des écarts modérés entre leurs habitants. Aujourd’hui, les États pauvres rattrapent les riches, mais les inégalités s’aggravent à l’intérieur des pays. Aux États-Unis, se côtoient les emplois les mieux rétribués de la planète et des conditions de vie dignes du tiers-monde.

En France, depuis dix ans, plus de 60 % de l’accroissement de la richesse nationale ont été accaparés par les 5 % de gens les mieux rémunérés. Notre pays souffre d’une triple fracture : cette fracture sociale ; une fracture territoriale entre zones dynamiques et zones délaissées ; et une fracture générationnelle. En effet, un jeune ouvrier payé au smic a moins de chances de devenir propriétaire de sa maison que son père, ouvrier lui aussi mais enfant du baby-boom, qui a profité de revenus corrects et d’un immobilier bon marché.

Dans les années 1960, on négociait sur des enjeux économiques collectifs, comme le salaire, qui définissaient votre condition sociale. Les revendications aujourd’hui concernent plus l’individu

Quels problèmes concrets cela pose-t-il ?

Cela participe à la remise en question de l’État-providence tel qu’il a été instauré au sortir de la guerre de 1939-1945, avec une Sécurité sociale généreuse. Depuis quelques années, chacun se replie sur son pré carré, sur son ghetto – de riches ou de pauvres –, et rechigne à payer pour les autres. Bref, l’État-providence est en panne, non seulement parce qu’il coûte cher mais parce que beaucoup de Français le jugent moins légitime. Des liens forts entre habitants – ce qu’on appelle le contrat social – sont indispensables pour justifier et donc préserver ce système redistributif.

Avec ce projet éditorial, je rêve que les gens ne soient plus des étrangers les uns pour les autres, qu’ils se redécouvrent. Prenez un exemple : si vous vous contentez de l’image médiatique des Roms (voir notre dossier sur les Roms en cliquant ici), vous serez peut-être indigné qu’on mette à leur disposition des logements d’urgence. Si vous les connaissez mieux, si vous vivez près d’eux, vous prendrez – du moins, je l’espère – la mesure de la réalité de leur situation et accepterez plus facilement le devoir de solidarité. À condition, bien sûr, que ces droits s’accompagnent de devoirs et de comportements conformes à la vie en société.


►Son. Interview de Pierre Rosanvallon sur l'émission Une fois pour toute de France Culture.

 

(1) La course ou la ville, par Ève Charrin, Éd. Seuil, 80 p. ; 5,90 €.

(2) Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui, Éd. Seuil, 80 p. ; 5,90 €.

(3) Éd. Seuil, collection Raconter la vie, 80 p. ; 5,90 €.


► Lire la suite de l’article dans Pèlerin, n° 6846, du 13 février 2014.

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Vos commentaires

2 Commentaires Réagir

Réponse

Pelerin.com 20/02/2014 à 11:54

Bonjour, Votre réaction a bien été prise en considération. Le courrier que vous nous avez envoyé sera publié, et une réponse y sera apportée, dans Pèlerin n° 6849.

Pèlerin donne la parole à "des oubliés" en oubliant leurs paroles...

Sophie 20/02/2014 à 11:19

Raconter la vie offre la possibilité de parler de situations personnelles et sociales méconnues. Le dossier de Pèlerin beaucoup moins. Il y est fait référence à un récit publié sur Raconter la vie, intitulé "Sans logement", et qui parle de ... lire la suite

Paru le 20 septembre 2018

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