Pierre Rabhi : "La nature ne distingue pas entre droite & gauche"

agrandir Pierre Rabhi, auteur de "La convergence des consciences", Ed. Le Passeur, 2016, 240p. ; 8,99 €.
Pierre Rabhi, auteur de "La convergence des consciences", Ed. Le Passeur, 2016, 240p. ; 8,99 €. © Guillaume Atger/Divergence
Pierre Rabhi, auteur de "La convergence des consciences", Ed. Le Passeur, 2016, 240p. ; 8,99 €.
Pierre Rabhi, auteur de "La convergence des consciences", Ed. Le Passeur, 2016, 240p. ; 8,99 €. © Guillaume Atger/Divergence

À 78 ans, ce paysan et essayiste s’apprête à mobiliser les consciences à l’occasion d’une année électorale lourde d’enjeux. Son but ? Faire émerger une nouvelle société fondée sur le respect de la nature.

À propos de l'article

  • Créé le 28/12/2016
  • Publié par :Véronique Badets
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6996 du 29 décembre 2016

Pèlerin : Quel est votre vœu le plus cher pour l’année 2017 ?

Que l’humanité devienne intelligente. Certes, elle a de nombreuses aptitudes et nous savons accomplir des miracles technologiques. Mais la réalité, c’est que nous sommes en train de nous détruire, en polluant tout ce que nous touchons : l’air, l’eau, la terre. Comment voulez-vous que des extraterrestres qui nous découvriraient concluent à notre intelligence alors que nous préparons notre propre extermination ? Commençons par éduquer nos enfants en leur apprenant non pas la compétition mais la coopération.

Nous avons besoin d’une humanité fraternelle, qui comprenne la vie et la respecte.

Pour cela, il faut aussi donner plus de droits aux femmes. Partout sur la planète, le féminin est déséquilibré par rapport à la place écrasante du masculin.

Lors de la campagne présidentielle de 2002, vous appeliez à l’insurrection des consciences. Juste avant celle de 2017, vous venez de publier un livre intitulé La convergence des consciences. Quelles différences entre les deux démarches ?

L’idée reste la même : il est nécessaire que les consciences partageant les mêmes aspirations se rejoignent dans un mouvement commun. C’est pourquoi, en 2017,  je veux mettre mon énergie dans la création d’une plate-forme de mobilisation citoyenne*, où la société civile pourra révéler tout ce qu’elle fait. Aujourd’hui, elle est un vaste laboratoire qui fourmille de projets magnifiques pour cultiver, éduquer, consommer, produire de l’énergie autrement. C’est d’elle que viendra le salut, et certainement pas des chamailleries entre partis de droite et de gauche. Les uns comme les autres ont fait jusqu’à présent de l’acharnement thérapeutique sur un modèle de développement économique périmé.

Continuer à croire à la croissance indéfinie est un leurre. Mais que proposer à la place ? Notre but vise à mettre les solutions existantes dans le débat public. Aujourd’hui, je m’attriste de voir tous ces gens tentés d’aller vers les extrêmes. S’ils prennent conscience que la société civile construit un monde nouveau, je pense que cela atténuera leur désespoir et donc leur tentation d’adhérer à des discours populistes. L’enjeu est de montrer que la société bouge et se construit sur de nouvelles bases, mais pas dans le giron de la politique politicienne.

Pensez-vous vraiment que l’addition d’initiatives individuelles puisse aboutir à changer le modèle que vous dénoncez ?

Les cellules de l’embryon se multiplient pour former un nouvel être humain. La naissance d’une nouvelle société viendra, à mon sens, un peu comme cela : par multiplication cellulaire.

L’enjeu est donc de créer du lien entre des êtres humains qui peuvent être voisins mais ne savent même pas qu’ils partagent les mêmes idées et la même volonté d’agir pour la vie. Si on ne recrée pas ces liens, rien ne changera. Et il ne faut pas compter sur les machines pour améliorer notre sort. L’autre jour, en rentrant de Paris en train, je me suis retrouvé dans un wagon archicomble, où personne ne se parlait. Et pourtant, tout le monde avait des moyens de communication dans les mains…

Arrêtons l’illusion : les machines sont des outils pratiques mais impuissants à améliorer nos liens humains.

Comme citoyen, quels critères compteront pour vous au moment de voter lors des prochaines élections ?

Mon critère majeur, c’est l’écologie, autrement dit la défense de la vie. Elle constitue le fondement de tout : sans elle, il n’y aura plus d’histoire humaine. Je ne suis même pas pour un parti écologiste : je suis pour une conscience écologiste. La nature ne distingue pas entre gauche et droite, elle s’en fout. Je plaide pour une coalition politique qui ancre son action dans le respect de la nature.

Aujourd’hui, nous nous trouvons dans une situation historique qui mériterait une telle « union sacrée », afin de sauver les fondements même de la vie. L’écologie devrait faire consensus.

Comment expliquez-vous que le parti écologique en France soit si faible électoralement ?

Je pense que l’écologie politique n’a pas assez mis en avant que la nature n’est pas seulement importante pour des raisons biologiques, mais aussi parce qu’elle est belle. Nous avons tant besoin de beauté ! C’est une nourriture extraordinaire de l’âme et de l’esprit.

Or, notre société y a renoncé : on va crever dans un monde pratico-pratique, factuel, étouffant. Pourquoi tant de gens courent-ils donc vers la nature dès qu’ils ont un peu de vacances ? C’est bien le signe qu’ils ressentent qu’il y a là quelque chose d’important pour eux. Les partis verts auraient pu s’appuyer là-dessus.

Depuis 2013, l’agroécologie est présenté par le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, comme le modèle agricole à suivre désormais en France. Qu’en pensez-vous ?

J’ai le sentiment d’avoir été enfin entendu. L’agroécologie n’est plus récusée comme lorsque j’ai commencé, en 1963, et que l’on nous traitait d’abrutis, ma femme et moi. Cela fait des années et des années que je me bats pour que nous arrêtions de tuer les sols. Car la terre est vivante : elle représente un univers à part entière.

Dans cet univers, il y a une logique et un ordre. Chaque élément joue sa partition sans savoir ce que l’ensemble va donner, comme dans un orchestre symphonique. La bactérie fait son boulot, le ver de terre le sien, ainsi que l’insecte, les micro-organismes, etc. Si l’harmonie de cet ensemble est respecté, il produit de la fertilité.

Je suis retourné récemment au Burkina Faso où, il y a trente ans, j’ai commencé à former les premiers paysans à l’agroécologie. Elle a pris dans l’ouest de l’Afrique une extension absolument incroyable. En tant qu’alternative agronomique soucieuse de respecter la vie, elle y prend racine. Je me sens très content de cette reconnaissance de ses vertus économique, écologique et aussi patrimoniale. Car l’agriculture industrielle tue le patrimoine des sols : les générations qui viennent auront affaire à des terres mortes. C’est très grave.

Quand je circule en France, je suis terrifié de voir à perte de vue des champs dépourvus d’arbres et de haies, destinés à une seule culture. Aujourd’hui, il faudrait réaménager les paysages agricoles en y remettant la nature.

Quand vous regardez votre vie, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Je suis heureux d’avoir été utile pour permettre à mes semblables de se nourrir tout en respectant la vie. C’est une posture sacrée : je prends soin de la terre et elle me nourrit en retour. Transmettre la terre vivante, c’est une forme de sacerdoce. Cela dépasse la pratique productiviste.

Votre engagement se nourrit de votre vie spirituelle. Comment a-t-elle évolué avec le temps ?

Je suis né musulman dans une oasis du Sahel, en Algérie,  je suis allé à l’école coranique. Puis la vie m’a amené à devenir chrétien : j’ai demandé le baptême enfant, ce qui m’a retranché de mes origines musulmanes. J’ai été très séduit – et le suis encore – par le message du Christ. Mais je ne me sens appartenir à aucune église pour autant.

À mesure que j’avance dans la vie, l’affirmation que seul l’amour peut changer le cours de l’Histoire me saisit de plus en plus par sa vérité, son évidence. L’amour, c’est quelque chose de très puissant. Il se manifeste bien au-delà des relations entre deux êtres humains : il concerne tout notre rapport aux autres créatures et au vivant en général.


Le Christ est pour moi celui qui a invité l’humanité à s’ouvrir à l’amour divin.

Une autre personne très importante dans mon itinéraire spirituel a été Krishnamurti (NDLR : pédagogue et philosophe indien du XXe siècle). Il m’a amené à comprendre que la connaissance de soi est le socle de toute vraie vie spirituelle. Sinon, on se contente de picorer dans le catalogue des spiritualités et on avance en aveugle.

* Portée par le mouvement des Colibris, elle verra le jour au printemps 2017. Informations à venir sur www.colibris-lemouvement.org

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Paru le 6 décembre 2018

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