Père Eric Bassène : “À chacun d'être le missionnaire de l'autre”

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le P. Èric Bassène, ici à Buzançais, officie également à Châtillons-sur-Indre et à Mézières-en-Brennes © Cyril Chigot
le P. Èric Bassène, ici à  Buzançais, officie également à Châtillons-sur-Indre et à Mézières-en-Brennes
le P. Èric Bassène, ici à Buzançais, officie également à Châtillons-sur-Indre et à Mézières-en-Brennes © Cyril Chigot

Originaire du Sénégal, le P. Éric Bassène, 45 ans, s'apprête à repartir dans son pays après sept ans en France. À l'occasion de la Journée missionnaire mondiale, le 21 octobre, rencontre dans sa paroisse berrichonne.

À propos de l'article

  • Publié par :Raphaëlle Simon
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7090 du 18 octobre 2018

Sénégalais, vous avez été mis à disposition d'un diocèse français. Aviez-vous envisagé un jour d'être missionnaire ?
J'ai toujours su que j'allais être prêtre un jour. Dès l'enfance, j'ai reçu l'appel. J'ai été un chef scout très engagé et j'ai postulé chez les missionnaires du Sacré-Cœur en terminale, mais je me suis ravisé en pensant que la mission, c'était aussi chez nous. C'est ainsi que je suis devenu prêtre diocésain. L'évêque m'a nommé vicaire à Kafountine, en Basse-Casamance. Je prenais la pirogue pour aller dire la messe d'une île à l'autre et j'ai dû apprendre la langue carone pour aller annoncer la Bonne Nouvelle. C'était déjà la mission !

Autrefois, les Pères Blancs partaient en mission en Afrique. Désormais, de nombreux prêtres africains viennent en France. Comment vivez-vous ce retournement ?
L'Église de France a su donner. Quand je repense à ces missionnaires français en Afrique qui ne comprenaient rien au patois, qui ont traduit les Écritures pour annoncer le Christ. Le pape Paul VI disait qu'une Église mûre devait susciter des missionnaires. Aujourd'hui, dans mon seul diocèse de Ziguinchor, il y a quelque cent cinquante-cinq prêtres en activité, et pas moins de trente-cinq sont en mission à l'étranger… Qui aurait imaginé que la France deviendrait une terre de mission si rapidement ? Il faut la réévangéliser, parce que les gens ont eu le Christ, mais ils n'en veulent plus. D'autres ont l'impression de savoir beaucoup de choses, alors qu'au fond, leur catéchèse est lointaine.

Comment avez-vous été accueilli dans le diocèse de Bourges ?
Après trois ans en mission au Mali comme prêtre Fidei Donum, je suis venu en France pour me requinquer, car j'avais mal au dos. Mais je me suis mis tout de suite au travail. Mes confrères prêtres m'ont très bien accueilli – on n'est pas nombreux, alors on se serre les coudes. Même si la solitude du prêtre reste pesante. Les paroissiens aussi m'ont accueilli. Mais au départ, il n'était pas imaginable que dans ce Berry profond, il y ait un curé noir… Des gens me regardaient derrière leur fenêtre. Une fois la surprise passée, on m'a invité, d'autant que j'ai le contact facile.

Vous avez été nommé curé de trois paroisses dont Buzançais (Indre) et curé doyen. Quelle communauté avez-vous trouvé ?
La jeunesse n'est pas majoritaire dans cette région rurale. Mais j'y ai trouvé de fervents croyants. Et puis il y a tous ceux qui suivent la messe, un peu par obligation, et qu'on ne voit qu'aux baptêmes, mariages et enterrements. Quand les gens consomment et se fichent du reste, cela me choque. Mais j'ai aussi vu des jeunes revenir à l'église, et j'ai eu au moins un catéchumène par an.

Qu'avez-vous apporté à l'Église locale ?
C'est aux paroissiens d'en témoigner ! Être missionnaire signifie s'abandonner à la réalité locale et se dire : qu'est-ce que je peux apporter de neuf à cette Église ? J'ai toujours été le même, sans mettre de gants pour dire ce que je pense. J'ai dû solliciter plusieurs fois mes ouailles pour qu'elles bougent, pour des récollections ou un repas inter-paroissial. Quand on va au supermarché, on prend bien nos voitures, et on fonce ! Il manque un vrai esprit de communauté. Les gens sont trop individualistes. Par exemple, lorsque j'apprends qu'un couple est en bisbille, il m'arrive de m'inviter chez lui (au risque qu'il me dise : mais de quoi tu te mêles ?) et de parvenir à lui faire renouer le dialogue. Le mariage est un acte public. Pourquoi se séparer sans que personne – amis, témoins, parents – n'ait rien pu faire ? À chacun d'être le missionnaire de l'autre.

Vous étiez aussi chargé du dialogue avec l'islam…
Je suis prêtre référent d'une équipe diocésaine pilotée par une laïque. Avec les musulmans, nous avons instauré un dialogue de vie. Il est dommage que, dans la même société, on s'ignore autant. Comment alors se respecter ? Avec quatorze mosquées dans le diocèse, représentant une vingtaine de nationalités, la présence des musulmans n'est pas négligeable. Après les attentats de Charlie Hebdo en 2015 et la mort du P. Jacques Hamel en 2016, les responsables musulmans nous ont contactés pour une prière commune. Depuis, l'archevêque de Bourges organise une rencontre avec les présidents de communauté et imams à l'approche de la fête de l'Aïd ou du Ramadan. Il m'est arrivé d'accompagner des familles dont l'enfant voulait épouser un(e) musulman(e). J'aime dire à ces jeunes : « Est-ce que tu restes chrétien ou chrétienne ? Si vous vous mariez à l'église, vous vous engagez réciproquement à ce que l'autre puisse pratiquer sa foi, et vos enfants doivent être élevés dans la foi chrétienne. » Si le jeune chrétien – garçon ou fille – s'avère peu ou pas pratiquant, et que le musulman est assidu, alors il risque de perdre sa foi. Les Français sont tellement naïfs qu'ils se laissent souvent faire. En revanche, les musulmans ont un grand respect pour les chrétiens qui pratiquent leur foi.

Pourquoi êtes-vous resté pour un deuxième mandat en France ?
L'archevêque me l'a proposé. J'ai accepté, mais à la condition de suivre une formation. Mon évêque au Sénégal m'a conseillé de me former en agriculture. J'ai donc suivi pendant deux ans un BTS en ACSE (Analyse, conduite et stratégie d'une entreprise agricole) à Angers, par correspondance. À mon retour, je mettrai à profit cette formation à Affiniam, en Casamance, comme directeur d'une ferme, tout en étant le curé de la paroisse. C'est un défi à relever, mais si cela peut permettre aux gens du pays de pouvoir travailler sur place, d'être en autosuffisance alimentaire, de lutter contre l'exode rural…

Bien sûr ! Il est difficile de partir après sept ans passés en Berry, mes meilleures années de sacerdoce. Ma foi aussi a évolué, j'ai redécouvert la prière des Heures. Un prêtre qui ne prie pas est un sac vide. J'ai apporté ce que j'ai pu, mais à travers ma présence, c'est le Christ qui parle et agit. L'heure a sonné, j'ai promis obéissance à mon évêque, et j'ai aussi à apporter chez moi un autre regard. Je crois que le Maître de la mission ne me laissera pas orphelin.

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Paru le 15 novembre 2018

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