Lucetta Scaraffia : "Le pape François est très ouvert à la question des femmes dans l’Église"

agrandir Lucetta Scaraffia : "Le pape François est très ouvert à la question des femmes dans l’Église"
© Kasia Strek.
Lucetta Scaraffia : "Le pape François est très ouvert à la question des femmes dans l’Église"
© Kasia Strek.


À la tête du supplément féminin de l’Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, Lucetta Scaraffia, 68 ans, s’est faite l’avocate des femmes dans l’Église. Féministe catholique, l’historienne a publié récemment un ouvrage sur le sujet (Du dernier rang. Les femmes et l’Église, Éd. Salvator, 166 P. ; 18,90 €) Nous l’avons rencontrée.

À propos de l'article

  • Publié par :Agnès Chareton
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    27 octobre 2016

Pèlerin : On vous présente souvent comme «LA » féministe du Vatican. Être une féministe catholique, qu’est-ce que cela signifie ?

 Lucetta Scaraffia : Il est nécessaire qu’il y ait des féministes dans le milieu catholique, car le rôle des femmes dans l’Église est trop souvent méprisé.


C’est aux femmes de faire bouger les choses, sans attendre que cela vienne d’en haut.

La Curie, où s’exerce un pouvoir masculin, y est hostile. Le pape François, lui, est très ouvert à une plus grande participation des femmes à la vie de l’Église, mais il est confronté à beaucoup de résistances. Il ne s’agit pas, pour les femmes, de faire une grande révolution dans l’Église. Le principal problème c'est l’écoute : les femmes ne sont pas écoutées.

Le point de départ de votre livre a été votre expérience d’auditrice au synode sur la famille, au Vatican. Vous avez été abasourdie par la misogynie ambiante. Qu’est-ce qui vous a le plus choquée ?

J’étais la seule femme dans mon groupe de travail de 25 personnes. Les autres participants étaient des évêques ou des cardinaux. Ils m’ont avertie que je ne pourrais pas parler, mais seulement écouter.  « Ils sont fous ! », me suis-je dit. Comment peuvent-ils me traiter comme ça, moi qui suis professeure à l’université et membre du comité bioéthique national italien ? C’était une chose inouïe. J’ai protesté, et à la fin, j’ai obtenu le droit de parler.

Au moment de la pause-café, j’étais invisible. Tout le monde passait devant moi dans la queue. Il  n’y avait personne pour me proposer un café. Jamais, au cours de ma vie, je n’avais eu cette sensation de n’être pas visible. Absorbés par leurs rapports entre eux, les évêques ne me voyaient pas.

Autre exemple, pendant les trois semaines du synode, je devais ouvrir mon sac pour passer la sécurité, alors que les cardinaux entraient sans contrôle. Tout ça parce que j’étais une femme. L’expérience du synode m’a fait comprendre vraiment ce qu’était le pouvoir masculin dans l’Église.

Vous décrivez aussi l’assemblée synodale comme un milieu déconnecté des réalités de la famille…

C’est bien simple, ils parlaient de la famille, mais sans penser aux femmes. Le mot « femme » n’a jamais été prononcé. Même les plus ouverts parlaient de la « miséricorde » pour les divorcés-remariés. Mais rien sur les femmes.

L’historienne que vous êtes rappelle que le christianisme a joué un rôle essentiel dans l’émancipation des femmes. Une part de l’Histoire que l’Église a oubliée ?

Peu de personnes ont remarqué que le féminisme est né et s’est répandu seulement dans les pays de culture chrétienne. Il est très difficile de l’exporter dans les autres pays. Aujourd’hui, l’Église doit comprendre que le féminisme n’est pas une idéologie qui arrive de l’extérieur, mais une chose inscrite dans les Évangiles. Jésus traite les femmes exactement de la même manière que les hommes. Voilà la grande révolution du christianisme.

Thérèse d’Avila, Catherine de Sienne, Hildegarde de Bingen : vous insistez sur le rôle de ces grandes saintes dans l’histoire de l’Église…

Le pape Paul VI, en proclamant Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne Docteurs de l’Église (en 1970, NDLR,) a signifié de manière très concrète que les femmes ont bâti la tradition de l’Église de la même manière que les hommes. C’était très important.

Vous militez pour qu’une plus grande place soit accordée aux femmes dans l’Église. Concrètement, que faut-il changer ? Doivent-elles accéder à des postes à responsabilité ?

Les femmes pourraient être mieux représentées dans de nombreux lieux, notamment au Conseil pontifical pour les laïcs. Quant à la congrégation qui s’occupe de la vie religieuse (Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, NDLR), elle est dirigée presque entièrement par des hommes, alors que les religieuses représentent 80% des consacrés. Il faudrait inverser la proportion !

Ceci dit, je pense que ce n’est pas aux femmes de devenir comme les hommes, mais plutôt l’inverse. Il ne s’agit pas, pour les femmes, d’abandonner leurs missions de service pour accéder au pouvoir. C’est aux hommes de se mettre au service des autres, en prenant modèle sur les femmes. Ce n’est pas la même chose.

Le sacerdoce doit-il continuer à être réservé aux hommes ?

Je pense que la différence entre les sexes est précieuse, et qu’il est bon que le sacerdoce soit un lieu où elle soit préservée.

Sans vous priver de votre liberté de parole, vous restez fidèle à l’institution ecclésiale. Comment tenir cet équilibre ?

J’aime vraiment l’Église. Cela m’aide à savoir quelle est la direction à prendre. Parfois, je résiste à la tentation de faire des choses trop excessives. Mon but est de porter l’Église avec moi, pas de m’ériger contre elle.

Il parait que le pape François vous a appelée au téléphone pour vous féliciter pour votre livre (Du dernier rang. Les femmes et l’Église. NDLR) Vous avez été surprise ?

Oui ! J’ai failli m’évanouir ! C’était une émotion très forte.

Que vous a-t-il dit ?

Il m’a dit qu’il me remerciait. Je lui avais donné mon livre dans sa traduction espagnole. J’ai eu le courage de lui dire : « Santità (votre Sainteté), si vous avez eu le temps de le lire, j’aimerais bien savoir ce que vous en pensez ? » Il m’a répondu qu’il l’avait trouvé « bellissimo », très beau. Pour moi, ça a été très fort.

Le pape François a dit à plusieurs reprises qu’il souhaitait donner plus de place aux femmes dans l’Église. Est-ce que les choses bougent enfin ?

Le fait qu’il ait nommé une commission chargée de réfléchir au diaconat des femmes, et que celle-ci soit composée à moitié d’hommes et de femmes est quelque chose d’important. Sa décision de faire de la Sainte-Marie-Madeleine une fête liturgique (le 22 juillet, NDLR), au même titre que la fête des apôtres, était un geste fort, même s’il est peut-être passé un peu inaperçu.

Le pape François dit des choses très intéressantes concernant les femmes, mais il a peu de marge de manœuvre pour agir, car il rencontre beaucoup de résistances. Il ouvre la route aux femmes. À elles de le comprendre, et de faire des propositions. Si le pape a créé une commission pour réfléchir au diaconat des femmes, c’est parce que la question lui avait été posée par l’assemblée des supérieures générales des congrégations religieuses. Il a besoin que les femmes s’expriment pour agir.

Que pensez-vous de son exhortation apostolique Amoris Laetitia, qui insiste sur l’importance du discernement pour accompagner les différentes situations familiales ?

C’est un texte très important, car il parle concrètement de l’amour entre les membres de la famille. Il met en avant le discernement, c’est-à-dire la capacité de déterminer au cas par cas comment se comporter, au lieu d’appliquer une loi toute faite. On sent vraiment la pensée du pape François. Il prend d’ailleurs beaucoup de liberté par rapport aux débats du synode, et c’est ce qui rend le texte intéressant. Il réussit à articuler des discours qui ne sont pas normatifs ou abstrait. Le grand défaut de ce texte, c’est qu’il est trop long !

Vous avez été chargée par le pape de réfléchir à une théologie de la femme. Pourquoi y aurait-il une théologie propre à la femme ?

La théologie de la femme, c’est surtout une théologie faite par des femmes. Dans l’Église, les théologiennes et les femmes qui font de l’exégèse sont en train de faire une révolution culturelle. C’est une nouvelle interprétation des textes sacrés, plus riche.

En quoi leur interprétation des textes est-elle différente ?

Ces théologiennes réfléchissent par exemple à la place des femmes dans les Évangiles. Les femmes y sont très présentes, mais personne n’a mis en évidence leur rôle en tant que femmes. Les théologiennes, elles, posent cette question. Elles ont souligné que ce sont les femmes qui ont le mieux compris l’enseignement de Jésus. Marie-Madeleine qui lui lave les pieds avec ses larmes, la Samaritaine…  Mieux que les apôtres, elles ont compris la force de l’amour. Elles sont en quelque sorte plus naturellement « chrétiennes » que les hommes.

Vos commentaires

3 Commentaires Réagir

Les femmes dans l'église

saphir 03/11/2016 à 15:10

Qui a peur des femmes dans l'Eglise? Et pourquoi? Elles le disent elles-mêmes : "On ne veut pas être prêtres, chacun sa spécificité, sa vocation !" Alors ? Il y a plus de femmes que d'hommes sur la planète -dans l'Eglise aussi ! Les femmes ... lire la suite

Dieu n'est pas une femme

fraber75 03/11/2016 à 08:34

Pour tout croyant Dieu détient tous les pouvoirs. Il n'est pas une femme. Jésus serait plus volontiers féminin. Quant au St Esprit,on ne sait pas quoi penser de Lui. Le patron c'est le Père. Jésus n'est que le Fils qui obéit à son Père.Tout en haut ... lire la suite

La femme est l'avenir de l'Eglise ^^

Docjac 29/10/2016 à 15:27

Article courageux, merci à nos féministes dans l'Eglise ... merci au Pape François qui entrouve pour elles une opportunité pour l'avenir ....elles sont les mères et le Saint Père le sait lui , les misogynes devraient parfois se poser la question.

Paru le 15 novembre 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières