Les trésors de l'abbaye de Ganagobie

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© Éric Franceschi/Divergence
Les trésors de l'abbaye de Ganagobie
© Éric Franceschi/Divergence

À Notre-Dame-de-Ganagobie, dans les Alpes-de-Haute-Provence, les bénédictins de la communauté Sainte-Madeleine de Marseille nourrissent leur prière de la splendeur des lieux et cultivent les trésors de la nature.

À propos de l'article

  • Publié par :Marie-Valentine Chaudon
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7077 du 19 juillet 2018

Il est 4 h 30… … lorsque j'ouvre les volets de ma chambre à l'hôtellerie. Quelques ombres perturbent à peine le sommeil du jardin. Je longe les pierres endormies de l'enceinte jusqu'à l'église. Je pousse la porte et m'asseois dans la nef. Frère Robert est déjà là, seul et recueilli, dans les stalles de bois. Il vient chaque matin un peu avant le début des vigiles, pour prendre le temps de « dire bonjour à Jésus et à tous [ses] amis du ciel », croisés un jour au cours de cette vie sur Terre. Lorsque sonne 5 heures, la porte du cloître s'ouvre et les onze autres moines de la communauté font leur entrée. Commence alors une longue prière qui s'étirera jusqu'à la tombée de la nuit, au fil des sept offices de la journée. Les voix s'élèvent vers les cieux, fondant leurs échos et leurs tessitures pour n'en former qu'une seule, vibrant de mille nuances. Ils récitent les psaumes, ponctuant les louanges de prosternations. Dans l'abside centrale, le vitrail, dont le mouvement bleu a été dessiné par le dominicain sud-coréen Kim En Joong, s'illumine progressivement.

Lorsque les moines se retirent à la fin de l'office, le soleil n'est pas encore levé. J'emprunte l'allée qui longe le modeste cimetière de la communauté, et m'engouffre sous une voûte de chênes verts. Le chemin s'interrompt au bord de la falaise, débouchant sur une vue à couper le souffle. L'astre ne se montre pas encore. Le ciel s'est teinté d'un doux rose et se reflète dans les méandres de la Durance, 350 mètres plus bas. Soudain, une boule d'or embrase l'horizon. Ses rayons atteignent la haute croix blanche installée au bout du chemin, tournée vers l'est, prête, chaque matin, à accueillir l'arrivée du jour.

Haut de plus de 600 mètres, avec un point culminant à 719 mètres, le plateau de Ganagobie est comme un vaisseau dans un océan de verdure. Jadis, la mer – la vraie – montait jusqu'ici. Aujourd'hui, Ganagobie domine des paysages contrastés. D'un côté, une nature domestiquée, des champs aux parallélépipèdes bien dessinés, des vergers recouverts de filets pour protéger leurs fruits, la Durance si sage dans ce lit sinueux dompté par les barrages en amont. De l'autre, la montagne de Lure, chère à l'écrivain Jean Giono, plus sauvage et si verte qu'on distingue à peine les circonvolutions de quelques routes.

Un monastère en ruine

Depuis 1992, les bénédictins de la communauté Sainte-Madeleine de Marseille, fondée en 1865 par dom Guéranger, vivent sur ce promontoire des Alpes-de-Haute-Provence. Là-haut, seul le carillon du monastère nous rappelle le temps qui passe, en sonnant chaque quart d'heure. En bas, dans la vallée de la Durance, les voitures filent sur l'autoroute. À l'oreille du promeneur contemplatif, la rumeur de leur empressement paraît dérisoire. Avant de fixer leur port d'attache à Ganagobie, les moines ont connu plusieurs retraites : à Marseille, d'abord, puis en exil, à Chiari, en Italie, de 1901 à 1922, et enfin à l'abbaye de Hautecombe, en Savoie, sur les rives du lac du Bourget. L'inhumation à l'abbaye du dernier roi d'Italie, Umberto II, en 1983, attire par la suite tant de curieux que les moines ne trouvent plus la paix. En 1987, ils décident de partir. Destination : le plateau de Ganagobie, propriété de la communauté depuis la fin du XIXe siècle, où le calme est particulièrement propice à la vie monastique. 1| La montagne de Lure, vue du plateau.

À l'époque, seuls un ou deux frères vivent sur le site et le monastère est en ruine. Le déménagement de la communauté en marquera la renaissance. Les travaux dureront cinq ans. La grue aura mis une journée entière à parcourir la route en épingle et autant pour redescendre. À la fin des travaux, en 1992, tous les moines s'installent à Ganagobie. L'église du XIIe siècle, en partie détruite à la Révolution, est reconstruite avec les pierres restées sur place, et à nouveau consacrée en 1994. La bâtisse, en molasse blanche, ne présente aucune ouverture sur le nord. Est-ce pour se prémunir du mistral ou des aléas des hivers montagnards ? « C'est aussi symbolique, assure frère Régis. Le nord représente le froid, les ténèbres, le démon. Le sud c'est la chaleur, le Dieu amour. »

Des symboles, la mosaïque d'inspiration antique qui couvre le sol du chœur n'en manque pas. « C'est une image du monde, précise frère Régis, qui n'a de cesse depuis plus de quatre décennies de décrypter les moindres secrets de ce trésor. On y retrouve les quatre éléments, l'eau, l'air, la terre et le feu. » L'ouvrage du XIIe fascine aussi par son miraculeux destin. Retrouvée en 1891 alors qu'aucun document n'en faisait mention, la mosaïque était dissimulée sous 500 m3 de terre. « Les moines l'avaient sans doute recouverte avant la Révolution pour la protéger, indique frère Régis, avec émotion. Elle nous est parvenue intacte grâce à eux. Le poids de l'Histoire est mystérieux, chacun d'entre nous n'est qu'un maillon d'une longue chaîne. »

Dans leur vie quotidienne aussi, les moines sont les gardiens de traditions millénaires. Chaque matin, après laudes, ils lisent un chapitre de la règle de saint Benoît. « Nous reprenons le texte trois fois par an. Je l'écoute tous les jours depuis cinquante-huit ans, faites le calcul, lance malicieusement le P. Robert, 79 ans. Nous n'en avons jamais terminé avec la règle. Par exemple, lorsqu'elle nous dit que nous ne devons “rien préférer à l'amour du Christ”, oui, je crois que l'on peut bien y réfléchir toute une vie ! » Selon les préceptes de saint Benoît, l'engagement des moines repose aussi sur le travail manuel : « Ora et labora », « prie et travaille ».

De Hautecombe, les bénédictins ont apporté leur savoir-faire en matière d'eau de toilette, qu'ils continuent de fabriquer, avec les ressources de la nature : lavande, verveine, mûre… À Ganagobie, ils ont aussi appris à cultiver les trésors de la Provence. En contrebas du plateau, ils récoltent chaque automne les olives d'un millier d'arbres et les transportent dans un moulin des Mées, le village voisin, pour les presser et obtenir, selon les saisons, entre 600 et 1 000 litres d'une huile au goût teinté d'amande amère. Frère Régis aime particulièrement le travail de l'olivier. « C'est un arbre généreux qui inspire la prière, confie-t-il. Si l'on s'en occupe bien, il donne beaucoup. C'est un arbre éternel, qui peut vivre plusieurs siècles, avec une souche toujours vivante. »

Les moines cultivent des amandes et ouvrent leur domaine à des apiculteurs qui viennent déposer leurs ruches dans la quiétude du plateau. « Autrefois les moines fabriquaient tout eux-mêmes, explique le P. Matthieu, frère cellérier et économe de la communauté. Aujourd'hui, ce n'est plus possible en raison du vieillissement de la communauté mais aussi des normes imposées sur le matériel, qui devient très vite obsolète. Désormais, nous faisons fabriquer à l'extérieur la plupart des produits que nous commercialisons, comme les savons ou les baumes. » Si saint Benoît recommande l'autarcie, les bénédictins du XXIe siècle sont bien forcés d'adapter leur économie aux contraintes actuelles. « Nous marchons sur une ligne de crête, résume le P. Matthieu. Notre commerce doit être lucratif, mais seulement pour subvenir aux besoins de la communauté, car notre ordre repose sur des principes de pauvreté et de sobriété. Notre richesse est ailleurs. »

La vie des moines est cadencée : le travail, les offices, les repas pris en silence, ponctués par une lecture à voix haute. Les frères lisent tour à tour, comme ils se relaient au service et à la plonge. Chacun occupe un rôle précis dans la vie de la communauté. Le frère Jean, 77 ans, est en charge de l'infirmerie et de la sacristie où, chaque jour, il prépare la célébration de l'Eucharistie. « J'ai prononcé mes vœux quand j'avais 34 ans, après avoir travaillé dans l'administration, raconte-t-il. Ce jour-là, pendant l'homélie, j'ai su que j'étais là où je devais être. Cette certitude ne m'a jamais plus quitté. »

« Vivre ici nous bonifie »

Chaque vocation est le fruit d'un destin singulier. Le P. Robert est venu à la vie monastique par le chant. « C'est mon mode d'expression, ma manière de louer le Seigneur, explique-t-il. Plusieurs fois par jour, je rends grâce en chantant. » Le P. François, frère hôtelier, apprécie la répétition des psaumes. « Il y a tellement de fraîcheur dans les sentiments qu'ils expriment, confie-t-il. “Mon Dieu, je suis comme une biche assoiffée, j'ai soif de toi” ou “Mon Dieu, tu es mon rempart”, c'est magnifique et universel, tout le monde comprend. Et puis, nous savons que Jésus lui-même récitait les psaumes. » La splendeur naturelle de Ganagobie accompagne aussi les moines dans leur prière. « La beauté, c'est un chemin vers Dieu, assure le P. Matthieu. À chaque saison, chaque heure du jour, la nature change et la lumière qui passe par les vitraux de l'église n'est jamais la même. Vivre ici nous bonifie. »

Le P. André, lui, découvre peu à peu les lieux. Il vient d'être nommé administrateur-prieur par Rome, et dirige le monastère. Le soir, à complies, peu après 20 heures, la communauté se regroupe autour de la Vierge. La nef est plongée dans l'obscurité. Les moines chantent ensemble le Salve Regina. Au centre de la nef, un frère sonne l'angélus puis le père supérieur bénit la communauté et les fidèles présents. La journée s'achève. Incendiant une dernière fois le ciel de Provence, le soleil termine sa course à l'ouest du plateau, dans les montagnes qui entourent Ganagobie. Avant qu'il ait reparu, les bénédictins auront déjà repris leur prière dans le secret du petit matin. b

La recette petits sablés à l'huile d'olive & au miel

PRÉPARATION : 15 MINUTES

CUISSON : 12 MINUTES

POUR 6 PERSONNES 250 g de farine ; 1c. à café de levure ; 75 g de sucre ; 1 œuf ; 10 cl d'huile d'olive première pression à froid ; 2 c. à soupe de miel de lavande ; sel.

1Mélangez la farine, la levure, le sucre en poudre et une pincée de sel dans un saladier.

2dans un grand bol, battez l'œuf, l'huile d'olive et le miel. Versez l'appareil au centre du mélange farineux et travaillez jusqu'à l'obtention d'une pâte homogène.

3 Roulez la pâte en boule, emballez-la dans du film alimentaire et placez-la au frais pendant une heure. Préchauffez le four à 1 0°C (th. 6).

4 Étalez la pâte sur un plan de travail fariné, sur une épaisseur d'environ mm. découpez-y les sablés avec un emporte-pièce. Posez les sablés sur une plaque de cuisson recouverte de papier sulfurisé.

5 Enfournez et faites cuire pendant 1 min. Sortez les biscuits du four et posez-les sur une grille. Laissez refroidir avant de manger.

Vos commentaires

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Les trésors de l'abbaye de Ganagobie

Dan 18/08/2018 à 08:46

Très beau reportage, mais un oubli majeur a rectifier, : le réalisateur de de la reconstruction de cette belle abbaye dans les années 1990, : "LE PÈRE MICHEL PASCAL"abbé émérite qui à décidé l'implantation des moines d'Hautecombe à ... lire la suite

Paru le 2 août 2018

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