Véronique Guittet : "Les gars de la rue ont transformé ma vie"

agrandir Véronique Guittet fait partie des 2 200 bénévoles qui s'occupent de l'accueil des SDF à Paris.
Véronique Guittet fait partie des 2 200 bénévoles qui s'occupent de l'accueil des SDF à Paris. © Nicolas Lascourrèges
Véronique Guittet fait partie des 2 200 bénévoles qui s'occupent de l'accueil des SDF à Paris.
Véronique Guittet fait partie des 2 200 bénévoles qui s'occupent de l'accueil des SDF à Paris. © Nicolas Lascourrèges

Depuis treize ans, elle est l'amie des SDF du quartier de l'église Saint-Ambroise, dans le XIe arrondissement de Paris. Rencontre avec une dame au grand cœur, engagée dans l'opération Hiver solidaire, qui fête ses dix ans le 19 janvier.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 16/01/2018
  • Publié par :Agnès Chareton
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7051 du 18 janvier 2018

Pèlerin. Cette année, Hiver solidaire mobilise 26 paroisses à Paris et 2 200 bénévoles, pour accueillir 160 personnes de la rue, de début décembre à mi-mars. Quelle est cette opération ?

Véronique Guittet. Hiver solidaire, c'est un accueil fraternel de personnes à la rue, qui sont hébergées dans les paroisses pendant les mois d'hiver. Par exemple, à l'église Saint-Ambroise, cinq SDF sont reçus par 120 bénévoles qui se relaient à leurs côtés. Bénévoles et sans-abri partagent un repas et la soirée se poursuit par des parties de cartes ou des discussions. À 22 heures, tout le monde s'installe pour dormir sur des lits de camp.

On se quitte au petit matin. Hiver solidaire est fédéré par le vicariat pour la solidarité du diocèse de Paris. Ce qui nous permet de nous former auprès de l'association Aux captifs, la libération (1). Un travailleur social vient aussi sur place pour aider les personnes de la rue à monter leur dossier pour un éventuel hébergement à la sortie d'Hiver solidaire.


Qui sont ces « gars » de la rue ?

Ce sont des gens comme vous et moi. Il y a vingt ans, c'était encore le clochard avec son litron de vin, qui, pour X raisons, s'était retrouvé à la rue et faisait la manche. Maintenant, il y a de tout. Nous avons eu un directeur financier, un médecin. Accident du travail, chômage, divorce : aujourd'hui, beaucoup de gens chutent très vite, sans passer par la case alcool.

Au Petit Café de Saint-Ambroise (lieu d'accueil situé derrière l'église, NDLR), quatre matins par semaine, chacun est le bienvenu, à condition qu'il ait envie de partager le café et l'amitié.


Quels liens avez-vous tissés avec eux ?

Il y a des gens dont je suis plus proche que d'autres. Certains sont vraiment devenus mes amis. J'ai accompagné un gars jusque sur son lit de mort. La rue, ça diminue l'espérance de vie. Avec eux, il n'y a pas de temps à perdre en fioritures. Ça passe ou ça casse. Ce sont des gens qui m'apportent ma joie de vivre, mes vitamines, ma pilule du bonheur. Tous les bénévoles ressentent cela quand ils s'engagent vraiment.

Mais il faut s'y risquer. Si on vient juste pour donner le café, on perd la moitié des choses. Ce sont des gens sur qui je peux compter. Ils ont une parole. Quand on leur demande un service, ils sont là.


Quelle est votre plus belle rencontre ?

(Elle réfléchit.) Francis était un gars magnifique qui est mort il y a trois ans. Il était trop saoul pour venir au Petit Café, et traînait dans la rue. On est devenus copains. Au départ, il était clochard dans le VIIIe arrondissement de Paris. Il a eu son heure de gloire parce qu'il était passé à la télé dans une émission avec Coluche. Il était très féru d'histoire médiévale. C'est lui qui m'a fait découvrir l'Association pour l'amitié (APA), d'Étienne Villemain (lire Pèlerin n° 7042), et l'Arche de Jean Vanier. Quand on allait à Trosly-Breuil, dans l'Oise, chez Jean Vanier, il était tellement habitué à la rue qu'il dormait dehors, car il ne pouvait pas dormir dans un lit. À la fin de sa vie, il m'a choisie comme sa personne de confiance et je l'ai accompagné jusqu'aux soins palliatifs.


La première fois que vous avez rencontré les gens de la rue, c'était lors d'un pèlerinage à Assise (Italie). Racontez-nous…

En 2005, un groupe de quinze paroissiens de Saint-Ambroise et de quinze SDF partait pour une semaine de pèlerinage à Assise. Il manquait quelqu'un, j'ai dit oui. Je suis montée dans le bus avec des gens que je ne connaissais pas et je suis revenue avec trente amis. Ce qui était fabuleux, c'est que pendant toute la semaine, je n'ai pas su qui était bénévole et qui était SDF. Il y avait un gars avec un beau costume que je prenais pour un PDG. En fait, c'était Bernard : cela faisait cinquante jours qu'il avait arrêté de boire cinquante bières par jour.

Lors de la dernière messe, j'ai vécu un moment très fort. À l'époque, l'échange de paix était un geste qui me gênait beaucoup. Ce jour-là, j'ai vraiment senti ce que ça voulait dire de se donner la paix du Christ avec des gens de la rue. Il y a eu un avant et un après. En revenant, j'ai décidé de me préparer à la confirmation.


Votre rencontre avec les gens de la rue a coïncidé avec une redécouverte de votre foi chrétienne…

Je viens d'une famille où la religion, c'était culturel. On allait à la messe pour les grandes fêtes. Ado, je n'avais pas fait ma confirmation, j'avais laissé tomber la foi. Je ne m'étais pas mariée à l'église et mon mari, issu d'un milieu communiste, n'était pas croyant. Nous n'avons pas fait baptiser nos deux enfants. Je suis une recommençante. J'ai poussé à nouveau la porte de l'Église grâce à un parcours Alpha (2).

Je m'y étais inscrite sur les conseils d'une religieuse, Agathe Laflèche, de la communauté Saint-François-Xavier, qui anime le collège Charles-Péguy, à Paris, où nous avions inscrit notre fille. Par la suite, j'ai fait des pèlerinages à Vézelay, à Saint-Jacques-de-Compostelle, j'ai découvert Paray-le-Monial et Taizé. Mais c'est avec la confirmation, et en m'engageant auprès des gars de la rue, que ma vie a vraiment changé.


Comment l'expliquez-vous ?

La confirmation, c'est l'envoi de l'Esprit saint et l'envoi en mission. Je ne me suis pas posé de questions, je l'ai pris au mot. Pour moi, l'envoi en mission, c'est partager mon temps avec les gens en galère. Parmi les autres adultes qui ont préparé leur confirmation avec moi mais qui ne se sont pas engagés dans un mouvement, ce sacrement a été un feu de paille. Si je n'avais pas cet engagement quotidien dans ma paroisse, je ne sais pas si je serais encore pratiquante.

Pour moi, être chrétien, c'est voir le visage du Christ dans son prochain. Les mauvaises langues dans ma famille disent que c'est plus facile de le voir dans le visage d'un pauvre qui attend tout de toi que dans celui de ton voisin qui va te snober. C'est vrai, j'ai plus d'attention pour celui qui est cabossé. Peut-être parce que moi-même je me sens cabossée…


Vous vous êtes mariée à l'église, et votre mariage a eu lieu en présence des gars de la rue. C'est quand même assez incroyable…

Après la confirmation, il me manquait le sacrement du mariage. Mon mari et moi n'étions mariés que civilement. J'ai choisi une date dont je me rappellerai toujours : le 4 février 2012, le jour de la Sainte-Véronique et l'année de mes 50 ans. Le mariage a eu lieu à Saint-Ambroise, avec les gars de la rue. Pour moi, c'était essentiel, car ma démarche de foi est liée à cet engagement.

On était une centaine : il y avait les gars du Petit Café et d'Hiver solidaire, mes copines bénévoles, et toute la communauté Saint-François-Xavier de Charles-Péguy. C'était une journée magnifique.


Vous racontez que cette expérience a transformé votre caractère.

Oui ! Avant, j'étais super timide. J'étais gentille, un peu effacée. J'avais des complexes, comme je n'avais pas fait d'études. Mon engagement auprès des gens de la rue et la redécouverte de la foi m'ont redonné confiance en moi. Car Jésus m'aime inconditionnellement : « Tu as du prix à mes yeux et je t'aime. » (Isaïe 43, 4.)


Hiver solidaire a-t-il aussi redynamisé la paroisse ?

Hiver solidaire a permis à des paroissiens qui ne s'étaient jamais parlés de se rencontrer, et de changer de regard sur les personnes de la rue. Cela a aussi fait venir des gens du coin qui n'étaient pas croyants. Au Petit Café, on accueille tout le monde, donc on ne parle pas de religion. Mais quand la conversation s'engage sur ce sujet, certains gars sont intéressés. On en a même emmené faire des retraites. Ça, on l'a osé grâce au pape François, qui a demandé d'aller aux périphéries.

Le 19 novembre dernier, nous sommes partis à Rome pour la Journée mondiale des pauvres (lire Pèlerin n°7042). Ce sont des gars de Saint-Ambroise qui ont fait les lectures lors de la messe avec le pape, et qui ont apporté les offrandes. Depuis, l'un d'eux fait les lectures à la messe à Saint-Ambroise et va chercher le plateau à la sacristie. C'est ça l'Église.


(1) Créée par le P. Patrick Giros, cette association accompagne les personnes de la rue et les personnes prostituées à Paris.

(2) Ces parcours, d'origine anglicane, permettent de redécouvrir les bases de la foi chrétienne autour d'un repas convivial.


 Sa Biographie

Guittet identité

1962 Naissance à Saumur (Maine-et-Loire).

1989 Rencontre son futur mari.

1991/92 Naissance de ses deux enfants.

2005 Pèlerinage à Assise pour les dix ans du Petit Café de Saint-Ambroise.

2016 Pèlerinage Fratello, à Rome, avec des gens de la rue.

2018 Le 19 janvier, Hiver solidaire fête ses 10 ans au Collège des Bernardins (Paris). Pour en savoir plus : 01 78 91 92 40.





En aparté

selfie Véronique Guitte rett

« Tiens, là c'est Nono, Bruno, qui passe avec son bonnet ! » s'exclame-t-elle en apercevant la silhouette de l'homme dans la rue, depuis le café où nous sommes attablées, à deux pas de l'église Saint-Ambroise. Véronique Guittet connaît chacun des SDF du quartier par son prénom. Quand elle ne consacre pas son temps à ses « gars », comme elle les appelle affectueusement, elle gère le secrétariat de son mari, dentiste. Lui aussi est mis à contribution : « Quand je lui amène des gars, il leur refait leurs dents », raconte-t-elle, pleine de spontanéité. Ce petit bout de femme au regard limpide a suscité autour d'elle une belle chaîne de générosité.

Véronique Guittet (à droite) avec notre journaliste Agnès Chareton.

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Paru le 6 décembre 2018

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