Nathalie Baye : "Le succès ne m'a pas changée"

agrandir Nathalie Baye a joué dans une centaine de films et a été récompensée par quatre césars.
Nathalie Baye a joué dans une centaine de films et a été récompensée par quatre césars. © Carole Bellaiche / Charlette Studio
Nathalie Baye a joué dans une centaine de films et a été récompensée par quatre césars.
Nathalie Baye a joué dans une centaine de films et a été récompensée par quatre césars. © Carole Bellaiche / Charlette Studio

À l’affiche, le 6 décembre, avec sa fille Laura Smet dans les Gardiennes, cette actrice emblématique du cinéma français se confie sur son rôle mais aussi sur ses racines, sa carrière et sa foi.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 22/11/2017
  • Publié par :Pierre-Olivier Boiton
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7043 du 23 novembre 2017

 Pèlerin. Dans Les gardiennes, vous incarnez, pour la première fois, une paysanne. Vous n’avez pas été dépaysée ?
Nathalie Baye. Le film a été tourné en Haute-Vienne, une campagne que je connais bien. Pendant trente-cinq ans, j’ai eu une maison dans un hameau de la Creuse où ne vivaient que des paysans. J’assistais à des vêlages, je pouvais traire… Ça a été un moment très important de ma vie. J’adore ce centre de la France resté sauvage, que ce soit la Creuse avec ses arbres, ses lacs, ses cascades, ses rigoles, son relief ondulé, ou l’Indre pour ses bâtisses ventrues, ses belles toitures. Il y a un peu moins de dix ans, j’ai dû me séparer de ma maison. J’ai parfois des bouffées de nostalgie en y repensant, mais être à Paris pour mon travail compliquait les allers-retours.

On vous voit labourer, faucher… Le tournage fut éprouvant ?
J’aime ces rôles physiques. L’entraînement pour mener cet appareil qui retournait le sol, très riche et très lourd, tiré par deux bœufs, c’est d’une difficulté… Quand, à l’écran, on me voit tomber, c’est pour de bon, et Xavier Beauvois (le réalisateur, NDLR) n’a pas retiré la scène au montage (rires). De vrais paysans nous ont conseillés, comme Adèle, une femme merveilleuse, qui m’a appris à faucher. D’autres « anciens » nous ont enseigné l’art de semer à la main. Ma pratique de la danse, dès l’âge de 6 ans, m’a peut-être servi, de façon inconsciente, dans l’exécution de ce geste qui a quelque chose de très gracieux.

Le film se déroule pendant la Première Guerre mondiale. De quoi ces femmes sont-elles « gardiennes » ?
Leur rôle, c’est de tenir la ferme. Ne pas décevoir les hommes partis au front, et faire en sorte qu’à leur retour, le clan n’ait perdu ni terres ni bêtes. Ces femmes – qui ont dû vieillir de dix ans entre 1914 et 1918 – ont tout donné sans jamais se soucier d’elles. Après la guerre, elles sont retournées dans l’ombre. Personne pour les congratuler ou les mettre à l’honneur. J’avais déjà été bouleversée par cela, en assurant la voix off du documentaire Elles étaient en guerre (1). Le fait que ces Françaises aient été au premier plan n’a pas révolutionné leur destin. Penser qu’on ne leur accordera le droit de vote que bien plus tard (en 1944, NDLR), c’est hallucinant.

Qu’est-ce qui fait tenir Hortense, votre personnage ?
C’est une vraie paysanne, dans toute la noblesse et sa dignité, mais aussi sa dureté. D’abord, elle a le sens du devoir. Est-ce que cela ne s’est pas un peu « envolé », de nos jours ? Elle a de l’orgueil aussi – ça ne s’est jamais envolé, ça (rires). Ce qui la poussera à un comportement terrifiant pour sauver l’honneur du clan familial et de Solange, sa fille.

Celle-ci est incarnée par votre propre fille, Laura Smet (fille également de Johnny Hallyday, NDLR). Faire abstraction de votre lien, ce fut compliqué ?
Nous avions tourné dans la série télévisée Dix pour cent, mais c’était plus un clin d’œil amusé. Quand Xavier Beauvois m’a annoncé qu’il pensait à Laura pour le rôle, j’ai été extrêmement heureuse et surprise. Dès la première scène, jouer une mère et sa fille a relevé pour nous de l’évidence. Elle est solide, Laura. Elle a passé une période difficile, mais c’est maintenant derrière elle. Nous sommes très proches.

À travers l’histoire de cette famille, avez-vous songé à vos propres racines ?
Oui, il y a fatalement des réminiscences. Mon arrière-grand-père maternel, instituteur de condition modeste au fin fond de l’Ardèche, a élevé cinq enfants, dont mon grand-père, qui fut éditeur et parlait cinq langues. Toutes ses sœurs ont fait des études. Ces parents-là ont fait des prouesses ! Mon grand-père paternel, lui, était médecin de campagne. Je me souviens, petite, du téléphone qui sonnait chez eux, la nuit. Ma grand-mère lui faisait un café, puis il partait sur les routes, jusqu’à deux fois par nuit. J’ai l’impression de vous raconter une histoire vieille de trois siècles !

Avez-vous une recette pour mener de front vie personnelle et professionnelle ?
J’ai toujours cherché à concilier les deux. Laura, un jour, m’a adressé l’un des plus beaux compliments qui soit : « Petite, j’avais l’impression que tu étais toujours là. » Même quand je partais en tournée théâtrale, je revenais à Paris dès que j’avais deux jours de libre. J’ai essayé d’être présente au maximum.

Quarante-cinq ans de carrière, plus de cent films, quatre Césars… Ces chiffres ne vous ont jamais donné le tournis ?
Être artiste requiert un minimum de don, beaucoup de travail et surtout le talent de savoir vivre ce métier. Je n’ai jamais rêvé d’être une star. Connaître le succès n’a pas changé ma manière de fonctionner, car l’attitude que l’on se donne détermine celle des autres. Soit on vit comme une vedette et les gens vous agressent, soit on vit normalement et ils vous respectent. Bien sûr, j’ai vécu des périodes un peu pénibles, mais ça ne m’a pas empêchée de continuer à faire mon marché. On aimerait juste que la vie, parfois, soit un peu plus simple.


Biographie

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1948 Naissance à Mainneville (Eure).
1973 La nuit américaine.
1983 J’ai épousé une ombre. Naissance de sa fille, Laura Smet. 
1999 Vénus beauté (Institut).
2005 Le petit lieutenant.
2017 Les gardiennes (1915, à la ferme du Paridier, en Limousin. Hortense (Nathalie Baye) et sa fille Solange (Laura Smet) assurent la relève des hommes partis au front. Xavier Beauvois (Des Hommes et des dieux) met en lumière le quotidien de ces paysannes qui retournèrent dans l’ombre, une fois la guerre finie. 2 h 14. À partir de 13 ans. Notre avis : PPP


Sur les six membres du bureau de la Cinémathèque, une seule femme : vous… Quel est votre regard sur la place des femmes dans le cinéma français ?
La France est le pays qui compte le plus de réalisatrices, c’est une chose formidable (elle a tourné avec une dizaine d’entre elles, NDLR). Les actrices françaises sont moins bien payées que les hommes et certaines souffrent de ne pas pouvoir progresser parce que des hommes font barrage. Peut-être suis-je un peu naïve ou ne m’en suis-je pas rendu compte, mais de mon côté, je n’en ai jamais souffert. Concernant le harcèlement sexuel, dont on parle beaucoup en ce moment, il est vital que la parole se libère. Les prédateurs réfléchiront peut-être à deux fois avant d'agir.

Vos parents étaient des artistes un peu bohèmes : cela aide-t-il à trouver sa voie ?
C’étaient les êtres les mieux désorganisés au monde. J’ai pris leur contre-pied, c’était pour moi une question de survie. En même temps, je dois à mes parents d’avoir pu intégrer une école de danse professionnelle à Monaco. Ils ont accepté que je fasse des études par correspondance. Ils m’ont donné le sens de la liberté – que j’ai sans doute encore plus qu’eux. Je suis une « accro » de la liberté.

Vous ne cachez pas avoir été, plus jeune, dyslexique.
J’ai réussi à dompter ma dyslexie à 60 %. Enfant, j’ai eu la chance d’être dans une école où on ne m’a pas prise pour une folle. Aujourd’hui, je soutiens l’association Clés, qui a créé, dans chaque école publique du Liban, une classe pour les dyslexiques et dyscalculiques (le fait d’intervertir les chiffres, NDLR). Je suis aussi atteinte de ce trouble : je ne me souviens d’aucune date, sauf celle de la naissance de ma fille.

Xavier Beauvois a réalisé Des hommes et des dieux. Pourriez-vous incarner une figure religieuse ?
Sans doute. Mais vous savez, la foi n’est pas seulement liée à un état religieux. Il existe une foi plus secrète, qui vous habite à certains moments, à d’autres moins… Mon éducation religieuse n’a pas été lourde ou contraignante. J’ai eu la chance de suivre le catéchisme avec un homme extraordinaire, l’abbé Weiss. Je le trouvais tellement intelligent et libre. Une foi très belle. Puis je l’ai perdue de vue, j’ai fait ma vie… Lorsque ma mère est décédée, les obsèques se sont déroulées dans la paroisse où il résidait encore. Nous nous sommes retrouvés et je l’ai accompagné jusqu’à sa mort. Je l’interrogeais longuement sur sa foi, ses moments de doute. C’était magnifique. Je ne vais pas à la messe tous les dimanches, loin de là. Mais la foi qu’il m’a transmise est présente sans être envahissante. Quelque chose reste, qui m’habite.

(1) Koba Film, 15,99 €.



Rogné Baye POB

En aparté

Une vie à l’attendre. Enfin, trente-cinq ans, depuis que J’ai épousé une ombre émerveilla, du haut de ses 10 ans, le journaliste alors ravi de découvrir au cinéma ce « film de grand »… « Je pensais qu’il allait faire un bide », confesse dans un éclat de rire Nathalie Baye, qui achève tout juste le tournage d’une série policière (Nox, Canal +). Heureuse de rencontrer Pèlerin, qui figurait en bonne place chez ses grands-parents, l’actrice raconte comment elle tomba littéralement amoureuse du cinéma grâce à La Nuit américaine, de François Truffaut. 1 h 15 d’échanges simples et passionnés, sur lesquels on voudrait jamais ne voir poindre le mot « fin ».

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Paru le 6 décembre 2018

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