Michael Langlois, bibliste : "N'attendons pas tout des nouvelles technologies"

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Découverts en 1947, près de la mer Morte (Cisjordanie) des milliers de fragments de manuscrits juifs du 1er siècle après JC eprésentent une blibliothèque en lambeaux... © Osama SM Amin FRCP(Glasg)
Découverts en 1947, près de la mer Morte (Cisjordanie) des milliers de fragments de manuscrits juifs du 1er siècle après JC eprésentent une blibliothèque en lambeaux...
Découverts en 1947, près de la mer Morte (Cisjordanie) des milliers de fragments de manuscrits juifs du 1er siècle après JC eprésentent une blibliothèque en lambeaux... © Osama SM Amin FRCP(Glasg)

Historien, bibliste, épigraphiste et maître de conférences à l'université de Strasbourg (Bas-Rhin), Michael Langlois souligne la richesse et les limites des technologies récentes pour mieux comprendre les textes anciens bibliques.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 15/07/2018
  • Publié par :Dominique Lang
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7076 du 12 juillet 2018

Pèlerin. Vous êtes universitaire et bibliste, spécialisé dans l’épigraphie (étude et analyse des inscriptions anciennes). Quel regard portez-vous sur l’usage des nouveaux outils technologiques dans les domaines bibliques ?

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Michael Langlois. Personnellement, cela ne me pose pas de problème. Je suis moi-même, à la base, de formation scientifique notamment dans le domaine de l’informatique et des mathématiques pures. Lorsque je me suis mis à faire des études de théologie et d’exégèse, j’ai pensé assez naturellement à appliquer mes connaissances au service de domaines qui sont souvent d’abord abordés d’un point de vue littéraire et d’outils issus des sciences humaines. Lorsque j’ai soutenu ma thèse à la Sorbonne, il y a une quinzaine d’années, j’avais déjà commencé à adapter des logiciels et à utiliser des bases de données etc.

Mais pour quoi faire ?
Par exemple, en travaillant sur le livre d’Henoch, un livre ancien de la littérature biblique, j’ai pu comparer les nombreux manuscrits et versions anciennes qui nous parvenus et ainsi faciliter le travail de reconstruction des textes originaux.


Je me suis mis aussi à adapter des logiciels de traitement d’images pour améliorer la lecture même des manuscrits.

Je me souviens avoir fait acheter à l’époque un serveur informatique suffisamment puissant pour permettre ce genre d’analyse complexe. Je me suis mis aussi à adapter des logiciels de traitement d’images pour améliorer la lecture même des manuscrits. L’avantage étant aussi qu’après avoir scanné ces documents, je n’avais plus besoin de passer par les microfiches des bibliothèques. J’ai été un des premiers à avoir cette approche dans ma spécialité sur le plan international.

Et qu’avez-vous pu découvrir ainsi ?
La puissance de ces outils informatiques permet, par exemple, de simuler des formes d’écritures et ainsi repérer des styles qui permettent d’identifier tel ou tel scribe. Et du coup, de pouvoir rapprocher des bouts de parchemins autrement épars. Et ainsi faciliter la reconstruction du puzzle de ces textes. L’étude des rouleaux de la mer Morte a donné une bonne impulsion dans ce domaine.

Mais n’avait-on pas déjà publié et étudié tous les documents ?
Un gros travail a été fait au fil des décennies passées. Mais tout n’a pas encore été dit dans ce domaine très complexe. J’ai développé un partenariat avec une grande entreprise de l’informatique mondiale et les autorités israéliennes, pour repartir des négatifs anciens que nous avons tout mis en ligne pour rendre ces documents accessibles à tous. Une forme de démocratisation de mon travail que je trouve très stimulante. Et qui accélère donc les études et les analyses dans le réseau des spécialistes de ces texte

L’archéologue vivait un paradoxe cruel : il était obligé, par ses fouilles, de détruire peu à peu l’objet de son étude.

Mais la science n’a-t-elle fait des progrès que sur les textes et les parchemins anciens ?
Il y a une grande révolution qui se joue actuellement, par exemple, sur les chantiers de fouilles archéologiques eux-mêmes. Jusque-là, l’archéologue vivait un paradoxe cruel : il était obligé, par ses fouilles, de détruire peu à peu l’objet de son étude. Il faut creuser de plus en plus profond, en détruisant les couches supérieures d’un site fouillé. Une approche assez classique héritière de la curiosité des explorateurs d’antan.

L’archéologie, de fait, est assez récente ?
Oui, tout à fait. Elle résulte du travail de biblistes et d’explorateurs au Proche-Orient à la fin du XIXe siècle qui ont tenté de faire parler des sites anciens avec des techniques assez sommaires : on fait une grande tranchée pour analyser les couches successives et découvrir ce qui se cache dans le sous-sol. Mais avec le risque de mettre à mal toute analyse ultérieure, puisque le site a été trop touché pour en comprendre vraiment la complexité.

Et que faire contre ça ?
Je connais des équipes, par exemple celle qui fouille un important site israélien près de Jérusalem, qui, tous les trois jours, utilise des scanners très perfectionnés pour « photographier » en trois dimensions et de manière très précise le site en cours de fouille. De cette manière, on garde une trace des différents états de fouilles et on peut donc virtuellement remonter dans les stades successifs de fouilles. A terme, je rêve de voir arriver des techniques qui nous permettront de fouiller de manière non-intrusive des sites. Cela devrait arriver dans les décennies à venir.

Quel avantage pour ce genre d’approche ?
D’abord dans la précision des études et des analyses : en touchant le moins possible le site, on a une meilleure idée de l’histoire du site. Et, en plus, on « en garde » pour la suite. Notamment pour les archéologues qui nous suivront et qui auront développé des outils encore plus puissants.

Dans vos propres chantiers de fouilles, à quel moment ces techniques vous ont elle servies ?
J’ai travaillé par exemple sur le site de Maresha où nous avons retrouvé près de 400 inscriptions araméennes. Dans le passé, le travail de recensement de ces objets était fastidieux et source d’erreur a posteriori, quand il s’agissait de décrypter ce que l’archéologue lui-même avait noté. Désormais, grâce aux outils informatiques, chaque objet est directement noté en temps réel et on constitue ainsi une base de données facilement utilisable.


Des techniques récentes de thermoluminescence nous permettent désormais de dater depuis combien de temps la pierre que l’on vient de déterrer a été privé de lumière.

Dans mon travail d’épigraphiste, l’utilisation de sources différentes de lumière (photos multi-spectrales) a aussi changé mon métier. Des techniques récentes de thermoluminescence nous permettent désormais de dater depuis combien de temps la pierre que l’on vient de déterrer a été privé de lumière. C’est passionnant. L’utilisation des outils du « big data » (analyse informatique de grandes quantités de données) est aussi prometteuse mais il faut aussi en reconnaître les limites. Le travail « à la main » reste parfois plus adapté, notamment quand les quantités de données sont limitées. Ainsi, dans les travaux de certains collègues qui tentent de reconstituer l’histoire génétique des restes humains retrouvés dans les fouilles : vous pouvez fouiller et prélever des restes de tout un cimetière philistin, la quantité d’informations restera trop limitée pour en faire une vraie analyse statistique. Car les prélèvements sont très délicats à faire, souvent trop dégradés ou contaminés par des éléments plus récents. Au final, les « profils » que l’on peut vraiment analyser sont trop nombreux pour en tirer de vraies conclusions. On retombe dans le flou que l’on connait avec des techniques moins sophistiquées.

La datation des objets archéologiques et des évènements dont ils témoignent reste-t-il le grand défi du travail de l’archéologue ?
Oui d’une certaine manière et c’est d’autant plus sensible quand on travaille sur un chantier lié à l’histoire biblique. Or, les chronologies des différents sites fouillés ne sont pas absolues. Il faut trouver des moyens de les synchroniser. Mais on a pu repérer que dans les grandes civilisations antiques dont on connait bien une grande partie de leurs chronologies historiques, les périodes aux dates incertaines sont à peu près les mêmes. C’est le cas en Egypte et en Mésopotamie, par exemple. Cela correspond donc à des périodes où les empires se sont effondrés, du fait d’instabilité politique ou de phénomènes de razzias. Car, à la marge, les empires, même les plus puissants, se révèlent aussi très fragiles.

Un événement climatique grave pourrait-il aussi provoquer de tels effondrements ? Certains chercheurs estiment ainsi que l’explosion d’un volcan d’une île de Crête aurait pu provoquer les évènements que la Bible raconte comme les dix plaies D’Égypte ?
Peut-être, mais ce n’est pas évident. Il faut toujours –surtout dans un contexte d’études bibliques – se méfier d’une forme de volontarisme naïf ou d’optimisme béat. Si les sciences dures sont plus fiables par leur approche, elles n’ôtent pas la dimension hypothétique des reconstructions historiques que l’on en déduit.

C’est la vieille tentation concordiste qui voudrait que la science trouve les preuves pour justifier la véracité des récits bibliques.
De fait, le travail scientifique montre surtout qu’une information scientifique reste toujours relative. Il faut sortir de cet idéalisme qui laisserait croire que les sciences dures, en elles-mêmes, seraient plus faibles que les sciences humaines.


La Bible n’est pas un manuel d’histoire ou de biologie.

A l’inverse, il faut aussi se méfier d’interprétations des textes bibliques eux-mêmes qui veulent être en résonance avec ce que découvre la recherche archéologique. Très souvent, je constate que mes collègues s’appuient sur des références bibliques, mais que, de fait, le texte ne dit pas vraiment ce qu’ils invoquent. De fait, la Bible n’est pas un manuel d’histoire ou de biologie. C’est un récit complexe qui tente de raconter, au fil des siècles et des réécritures, les origines du peuple d’Israël.

Ce serait une forme de texte mythique ?
Pour moi, le mot « mythe » n’est pas péjoratif. Au contraire, il dit bien l’intention des auteurs. Le texte donne un sens par exemple aux évènements des origines : quel sens spirituel donner à un arc en ciel ? Pourquoi faut-il porter des habits pour vivre en société ? etc. Il faut donc profondément respecter ce genre littéraire. Vouloir à tout prix démontrer l’ancrage historique détourne l’attention de ce pour quoi le texte a vraiment été écrit. Sinon, on risque de faire violence au texte.

Vous ne pensez donc pas, comme certains de vos collègues, que l’archéologie peut « dévoiler » l’histoire biblique ?
Je pense que le texte biblique ne s’inscrit pas dans un contexte historique unique et précis. Certes, il y a des textes qui contiennent des références historiques précises, des dates de royaumes etc. Mais il y a aussi beaucoup d’omissions. Pourquoi, par exemple, dans l’histoire de Moïse en Egypte, le texte ne donne-t-il pas le nom du pharaon de l’époque ? On peut se demander pourquoi cette information si importante n’est pas donnée. On peut aussi y voir une invitation à comprendre que c’est un choix volontaire des auteurs de ce texte pour nous faire comprendre que l’importance est ailleurs. Je n’ai donc rien contre l’envie de raconter les évènements bibliques à la lumière des fouilles archéologiques mais je suis plus réservé sur la volonté de faire concorder les récits d’un texte complexe ancien et les résultats des fouilles modernes et des travaux des historiens.

Cela ne doit pas forcément plaire à tout le monde ?
Il faut se souvenir qu’au XIXe siècle, l’idéal romantique se croise avec l’émergence d’une science qui prétend enfin pouvoir dire ce qu’il en est vraiment du réel et de l’histoire passée.

Cette quête des textes originaux est un rêve très moderne.

Avec soit la possibilité de démontrer scientifiquement que tout ce que dit le texte biblique est vrai et on est alors dans l’approche naïve des fondamentalistes. Soit on est dans la position critique moderne et on va vouloir démontrer que les textes bibliques sont trop corrompus par les siècles d’interprétation et qu’il vaut mieux se consacrer à d’autres sources plus anciennes et non altérées par la pratique religieuse. Cette quête des textes originaux est un rêve très moderne. Or, les textes bibliques ont souvent été rédigés sur de longues périodes de temps, parfois sur un millénaire. Il en va de même, d’ailleurs, des sites archéologiques qui ne sont pas restés figés dans le temps.

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Paru le 6 décembre 2018

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