“Mettons les pauvres au cœur des églises” : le pari fou du fondateur de l’association Lazare

agrandir Étienne Villemain a créé l'association Lazare, qui a lancé des colocations solidaires.
Étienne Villemain a créé l'association Lazare, qui a lancé des colocations solidaires. © Cyril Badet/Ciric
Étienne Villemain a créé l'association Lazare, qui a lancé des colocations solidaires.
Étienne Villemain a créé l'association Lazare, qui a lancé des colocations solidaires. © Cyril Badet/Ciric

La Journée mondiale des pauvres, le 19 novembre, c’est grâce à lui ! À 40 ans, Étienne Villemain dirige l’association Lazare, qui anime des colocations entre jeunes professionnels et gens de la rue.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 15/11/2017
  • Publié par :Marie-Christine Vidal
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7042 du 16 novembre 2017

Pèlerin. Ce dimanche 19 novembre est la première Journée mondiale des pauvres, idée que vous avez soufflée à l’oreille du pape. Qu’attendez-vous de cet événement ?
Étienne Villemain. Que les pauvres retrouvent leur place dans nos églises : ils restent à la porte alors qu’ils devraient être au cœur. Cette première édition a lieu en paroisses, sous des formes variées : veillées de prière avec des pauvres, implication de personnes de la rue dans la liturgie, banquets, retraites spirituelles communes, etc. L’an prochain, nous organiserons des rassemblements diocésains et, en 2019, une rencontre mondiale. Tout cela dans l’esprit de Fratello, le pèlerinage qui a eu lieu à Rome il y a un an et qui a permis à 3 500 exclus de toute l’Europe de devenir, durant quelques jours, des élus.

Il y a douze ans, vous ignoriez tout des gens de la rue. Aujourd’hui, vous leur consacrez votre vie. Expliquez-nous…
Tout a commencé la nuit du 31 décembre 2005, lors d’une retraite avec la communauté des Béatitudes. J’étais un peu déprimé. Lors d’une célébration, une sœur propose à chacun de venir tirer un papier avec le nom d’un saint. Et là, je reçois dans le cœur : « Si c’est Mère Teresa, tu te mets en colocation avec des gens de la rue. » Et sur le papier, je lis « Mère Teresa ». Quelques jours plus tard, j’emménage avec Martin Choutet, un ami d’ami, dans un ancien presbytère, en plein Paris. Nous sommes six : trois « volontaires » et trois hommes venant de la rue – Karim, Rabah et Yves.

Et tout se passe bien ?
Dans l’ensemble, oui, même s’il y a des moments de crise. On vit quelque chose de très simple. Comme une vie de famille, avec ses aléas, mais bienveillante. Chaque matin, nous partons travailler. Au début, les gars se reposent, puis, petit à petit, ils retrouvent du travail. À l’époque, je bosse dans la presse chrétienne. Le soir, nous retrouvons la colocation. Les règles sont strictes : pas d’alcool, pas de drogue, pas de violence, ni envers les autres ni soi-même. Nous prenons ensemble un repas hebdomadaire et partageons des services (courses, comptes, ménage, etc). Un jour, Karim me dit : « Qui te paye pour t’occuper de moi ? » Difficile, pour lui, de comprendre que je ne cherche que la gratuité. Qu’il est beaucoup plus important que ce qu’il croit, que je suis heureux de vivre avec lui et que j’ai besoin de lui.

Cet essai a vite été transformé…
Oui, en région parisienne, d’abord, où nous créons en 2008 l’Association pour l’amitié, qui accueille aujourd’hui 195 résidents, dans des colocations solidaires non mixtes, composées à moitié d’anciens de la rue et à moitié de jeunes professionnels. En 2011, nous lançons l’association jumelle, Lazare, qui anime des logements partagés pour six à dix personnes, en régions. Nous accueillons 178 personnes, dans huit villes, bientôt douze. Et, depuis peu, à Madrid (Espagne) et Bruxelles (Belgique). Les frais sont pris en charge par les résidents, chacun contribuant selon ses moyens.

Pourquoi le nom de Lazare ?
Ce choix renvoie à deux textes de la Bible. D’abord celui du riche et du pauvre Lazare (Lc 16, 19-31). Mais aussi celui de Lazare, que Jésus a ressuscité. Il vit avec ses deux sœurs, son métier n’est pas précisé… Autant de signes qui disent qu’il est probablement fragile, pauvre. Et puis nous sommes tous des Lazare, morts, à qui Jésus dit : « Viens dehors. » (Jn 11, 1-44.)

Sa bio

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1975 Naissance à Nantes (Loire-Atlantique).
2006 Crée la première colocation solidaire, à Paris.
2011 Crée Lazare. Première maison en région, à Lyon.
2012 Mariage avec Raphaëlle.
2014 Premier pèlerinage Fratello, à Rome.
2016 Rassemblement Fratello européen, à Rome.
19 novembre 2017 Première Journée mondiale des pauvres.

© Cyril Badet/Ciric


Comment Dieu est-il présent dans vos maisons ?
Il a toujours été au milieu de nous. Quand Martin a trouvé la piste du presbytère pour notre premier appartement, j’ai été scotché : c’était à deux pas de l’église où je priais chaque matin. Ce qu’on veut partager, c’est ce qu’on a de meilleur, de plus beau. Donc c’est aussi Jésus.

Comment partager avec des gens de tous horizons ?
La plupart des jeunes bénévoles qui s’engagent, pour un an renouvelable, sont catholiques. Si ce n’est pas le cas, ils acceptent notre règle de vie qui prévoit qu’on prie ensemble chaque matin, les laudes, puis vingt minutes d’adoration devant le Saint-Sacrement. La prière commune est un lieu d’unité. Cette règle n’est pas imposée aux gens qui viennent de la rue : ce n’est pas parce qu’on te donne un logement que tu deviens chrétien. À Lazare, les personnes en face de nous sont la présence de Dieu.

C’est-à-dire ?
Je vais vous raconter une histoire. Un jour, alors que je vivais en coloc’ solidaire à Paris, je croise, dans le métro, un gars de 25-30 ans. Je lui propose de venir à l’appartement pour laver ses affaires et manger. Quelques mois plus tard, je le recroise et l’invite à nouveau. Je me rends compte qu’il boite. Une fois à l’appartement, je lui propose d’enlever ses chaussures pour qu’on regarde son pied. Il ne peut pas parce qu’il a trop mal au dos. Alors je les lui ôte et je lui lave les pieds. Ce sont les pieds de Jésus que je lave. Les pauvres nous évangélisent : ils nous permettent de vivre l’Évangile.

Vous avez une foi à déplacer les montagnes !
Je viens d’une famille de cinq enfants, croyante. Petit, j’allais aux scouts, à la messe. J’ai été touché par Dieu à de nombreux moments. Vers 18 ans, j’ai fait une dépression. Un jour, j’ai crié ma colère contre Dieu : « Pourquoi je souffre alors que Tu dis que Tu es mort sur la croix pour nous sauver ? » Et soudain, j’ai compris que j’étais dans les bras du bon Dieu. Toute ma jeunesse, je me suis dit : « Je veux faire la volonté de Dieu. » Et vous voyez… Dieu appelle des pauvres types. Il a demandé à Moïse, qui était bègue, d’aller parler. Et Il a appelé Étienne qui a eu 2 en maths au bac et qui a un sale caractère…

Quelle est la plus grande des pauvretés ?
L’éclatement de la famille, qui entraîne, en cascade, un enchaînement de pauvretés. Trois quarts des gars qui arrivent chez nous ont vécu dans des familles brisées. Même si vous avez de faibles revenus, vous pouvez vous en sortir si vous avez une famille.

Si vous étiez président de la République, quelles mesures prendriez-vous ?
Je soutiendrais la famille. La courbe de la pauvreté suit celle du divorce. Je comprends la souffrance des divorcés mais, avec moins de séparations, on apporterait un début de solution à la crise du logement. Concrètement, je supprimerais les sites Internet de rencontres extraconjugales qui prônent l’infidélité. Je proposerais des déductions fiscales pour les particuliers hébergeant des gens en galère. Avec un contrôle qui garantirait la sécurité des accueillants. Enfin, je pousserais les grandes entreprises à se décentraliser. Imaginez le siège de Total dans la Creuse. Cela aurait un impact économique et éviterait, à terme, de faire monter les prix de l’immobilier à Paris. Tout en favorisant le bien-être des gens qui en ont marre de vivre dans la capitale.

Vos conseils pour aborder un SDF ?
Quand vous passez à côté de quelqu’un, demandez la grâce au bon Dieu de reconnaître Jésus présent dans cette personne. Puis apprivoisez-la. S’il vous faut du temps, ce n’est pas grave. Le premier jour, vous passez sur le trottoir d’en face, le deuxième, vous faites un sourire, etc. Vous pouvez dire : « Bonjour, comment vous appelez-vous ? Moi, c’est Étienne. » Donnez votre nom pour lui faire comprendre que vous voulez entrer en relation. Si vous le sentez, n’hésitez pas à toucher la personne, en lui saisissant le bras par exemple. Pour lui dire : « Quand je te touche, je reconnais que tu es une personne. Je n’ai pas peur de toi. » Ne lui donnez pas un sandwich mais proposez-lui plutôt d’aller avec elle acheter quelque chose. Voire d’aller boire un café ensemble. Si vous êtes à l’aise, invitez-la à déjeuner, en donnant des règles : « Je t’invite jusqu’à 15 heures. » Ne l’invitez pas à dîner si vous ne pouvez pas l’héberger pour la nuit. Et si vous voulez l’accompagner sur la durée, ne restez pas seul. Contactez une association comme les Équipes Saint-Vincent- de-Paul, le Secours catholique, etc. Pensez au Petit Prince : il faut s’apprivoiser.

En aparté

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Notre journaliste Marie-Christine Vidal vient d’interviewer Étienne Villemain. © Cyril Badet/Ciric

Une ferme fraîchement retapée, sur laquelle veille la statue de Notre-Dame-des-Pauvres. C’est dans la dernière-née des maisons Lazare de France, à Vaumoise (Oise), que le directeur de l’association a installé sa famille (trois enfants âgés de 4 ans à une semaine).

Leur appartement jouxte celui des volontaires et des dix anciens de la rue. Une fois la grange toute proche restaurée, douze femmes s’installeront à leur tour ici, dans cette maison Lazare particulière.

L’association a en effet ouvert, à quelques kilomètres, une ferme en permaculture qui fait travailler les anciens de la rue. Lazare et Étienne ont la charité imaginative. Les dons sont les bienvenus pour soutenir ce projet : www.lazare.eu




Retrouver le témoignage d'Étienne Villemain, à Paray-le-Monial, le 15 juillet 2017

 

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Paru le 6 décembre 2018

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