Marie Bochet : “Je m'assume telle que je suis”

agrandir Marie Bochet, 24 ans, est née avec une agénésie du bras gauche.
Marie Bochet, 24 ans, est née avec une agénésie du bras gauche. © Florence Brochoire
Marie Bochet, 24 ans, est née avec une agénésie du bras gauche.
Marie Bochet, 24 ans, est née avec une agénésie du bras gauche. © Florence Brochoire

À 24 ans, Marie Bochet, championne handisport, est la nouvelle égérie de L'Oréal. Plus fondue de glisse que de mascara, la skieuse revient, avec spontanéité et humour, sur son parcours hors du commun.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 16/10/2018
  • Publié par :Estelle Couvercelle
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7090 du 18 octobre 2018

Comment êtes-vous devenue ambassadrice d'une grande marque de cosmétiques ?
Au retour des Jeux paralympiques d'hiver, j'ai été invitée sur le même plateau de télévision que Jean-Paul Agon, le patron de L'Oréal. La journaliste avait mis ce dernier au défi de me choisir comme prochaine égérie de sa marque de cosmétiques. Et spontanément, il a répondu : « Vous avez raison, c'est une excellente idée ! On va le faire. » Franchement, cela me paraissait tout à fait improbable.

Pourtant, c'est devenu une réalité…
Le 28 septembre dernier, le partenariat a été annoncé officiellement. Deux jours plus tard, je faisais mes premiers pas sur un podium, à Paris, juchée sur des talons de plus de 10 cm! À l'avenir, je serai surtout sollicitée pour apparaître dans des spots publicitaires. Mon image servira-t-elle à vendre des shampooings ou des crèmes ? Je ne sais pas encore…

Pour quelles raisons avez-vous accepté ?
L'Oréal recherche différents types de femmes, de beautés. Des personnes qui se sont accomplies dans plusieurs domaines. Et moi, c'est dans le handisport ! Paradoxalement, devenir l'égérie de cette marque connue dans le monde entier permet d'ouvrir mon horizon au-delà de l'univers du ski. C'est bon de se sentir reconnue pour ce que je suis : une femme, naturelle, bien dans sa peau et pas seulement pour mes performances sur les pistes !

Étant née sans avant-bras gauche, vous êtes-vous toujours sentie bien dans votre peau ?
Globalement, oui. Bien sûr, j'ai traversé des moments difficiles. Adolescente, devant le miroir, je me suis demandé si j'étais assez mince ou trop grosse. Par contre, je n'ai eu aucun complexe vis-à-vis de mon handicap. Aussi surprenant soit-il, je le trouve même mignon. Il fait partie de moi avec son surnom : « Le petit doigt ». Il m'a permis d'acquérir une force pour m'assumer telle que je suis. C'est une valeur que je revendique.

Avez-vous appris d'autres valeurs ?
À leurs quatre enfants, mes parents ont inculqué le respect des autres, mais aussi de la nature car j'ai grandi en montagne, au cœur du Beaufortain. Dans la famille, l'ambition s'impose comme une valeur sûre, au sens où il faut se battre pour nous réaliser, mais sans écraser les autres. Il s'agit plutôt de vivre pleinement ses passions. Ma mère et mon père sont agriculteurs par choix et non par défaut. Pas question qu'ils nous mettent la pression pour reprendre leur exploitation. Mon frère et mes deux sœurs ont d'ailleurs fait leur vie à Paris, dans des activités professionnelles très différentes. Et moi, la petite dernière, même si j'adore la capitale, je savoure la chance que j'ai d'avoir un pied-à-terre dans le Beaufortain.

Jusqu'à revendiquer haut et fort cet ancrage ?
Complètement ! C'est mon cocon, là où j'ai tous mes souvenirs d'enfance. Cet endroit, je m'y sens bien, entourée de gens bienveillants. J'ai du mal à m'imaginer habiter loin de la maison. Je suis si souvent en déplacement ces dernières années que j'aime retrouver mes repères. J'ai besoin d'emmener des petits bouts de là-bas dans mes valises : du fromage de Beaufort quand je peux et quelques affaires de la maison. Plus jeune, j'avais mes parents avec moi. Pour mes premières courses, ma mère m'emmenait de station en station. Mon père prenait le relais lors des déplacements à l'étranger avec l'équipe de France, car j'étais la seule athlète mineure. Encore aujourd'hui, mes parents, mais aussi mon frère et mes sœurs restent des soutiens inconditionnels. J'ai pu compter sur leur présence en Russie et en Corée du Sud, lors de mes deux derniers Jeux paralympiques.

Pensez-vous que le regard sur le handisport a évolué ?
Oui. Depuis les Jeux paralympiques d'été de Londres, j'ai senti un intérêt des médias français pour les athlètes handicapés. Et la confirmation est venue en Corée du Sud, l'hiver dernier. Cette couverture médiatique sur le handisport a sans doute contribué à faire évoluer les mentalités. Le grand public a découvert des personnes en situation de handicap qui s'assument. Aujourd'hui, les Français sont mieux informés. Le sujet n'est plus tabou. La situation évolue dans le bon sens. C'est mon sentiment avec « mon petit handicap ».

Que voulez-vous dire par petit handicap ?
Je suis née avec une agénésie du bras gauche. Je n'ai jamais connu le fait d'avoir deux mains. Ma maman m'a appris à lacer mes chaussures comme mon frère et mes sœurs. C'était naturel. Aujourd'hui, je me retrouverais bien handicapée si j'avais dix doigts ! C'est une tout autre situation pour des personnes qui perdent un membre ou une faculté à cause d'un accident ou d'une maladie. Moi, j'ai appris à grandir avec cette différence. Certes, elle m'empêche de faire des petites choses, comme une tresse pour mes cheveux (rires), reste qu'elle a forgé mon caractère. Qui sait ce que j'aurais fait si je n'avais pas eu ce petit doigt ? Serais-je devenue une athlète paralympique, la première sportive de haut niveau dans ma famille ?

Comment vos proches perçoivent-ils votre handicap ?
Il n'y a pas très longtemps que j'en ai discuté avec ma mère. Elle a appris ma malformation avant que je naisse. Après cette découverte, le plus dur pour elle a été la batterie d'examens qui s'en est suivie pour savoir s'il n'y avait pas d'autres soucis avec le fœtus. Ensuite, elle a eu l'occasion de parler de cette agénésie avec les médecins et le reste de la famille. Elle s'était alors dit que, finalement, ce n'était pas grand-chose. Et quand je suis arrivée, j'ai été tout de suite couverte d'amour.

Et vous n'avez jamais songé à être équipée d'une prothèse ?
Depuis 2010, je porte une prothèse uniquement en compétition pour rééquilibrer le corps en descente et pour passer les portes en slalom. Mais, c'est la première chose que j'enlève quand je déchausse les skis. Dans la vie de tous les jours, elle m'handicaperait (rires) !

Vous êtes la première skieuse handicapée à intégrer le Pôle France qui forme des athlètes de haut niveau. Comment avez-vous réussi ?
Il a fallu discuter longuement avec les responsables du Pôle France. À mon arrivée, l'un d'eux m'a dit : « Il va falloir que tu fasses tes preuves. » Je savais à quoi m'en tenir. Lorsque j'ai quitté les lieux, la même personne m'a confié : « Si c'était à refaire, on le referait. » Depuis, Arthur Bauchet, un autre skieur handicapé, a intégré le Pôle. Je suis heureuse d'avoir ouvert cette porte. Aujourd'hui, les athlètes handicapés sont considérés à l'égal des valides.

Avez-vous d'autres causes qui vous tiennent à cœur ?
Je suis la marraine de l'association Pour que Lana gravisse sa montagne. Lana est une petite fille âgée de 7 ans qui habite près de chez moi, en Savoie. Elle est atteinte du syndrome de West, une maladie génétique rare qui l'handicape lourdement. Son papa est agriculteur. Cette famille, très attachante, est malheureusement confrontée à des frais importants pour soulager le quotidien de leur fille. Une opération chirurgicale est prévue en Allemagne. Je les soutiens de tout cœur.

Comment vous impliquez-vous dans l'organisation des Jeux olympiques et paralympiques de 2024 ?
Je participe à la Commission des athlètes de Paris 2024. Nous sommes ainsi une vingtaine à nous retrouver régulièrement pour partager nos expériences, afin d'accueillir dans les meilleures conditions possibles les sportifs, en 2024. L'objectif est qu'ils réalisent de beaux Jeux, dans de bonnes conditions. Bref, qu'ils repartent avec de merveilleux souvenirs de leur séjour en France !



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Biographie

9 février 1994 : Naissance à Chambéry (Savoie), avec une agénésie du bras gauche.

2009 : Première élève handicapée à intégrer la section ski du lycée Jean-Moulin, à Albertville (Savoie).

2010 : Benjamine de l'équipe de France aux Jeux paralympiques, à Vancouver (Canada).

2014 : 4 médailles d'or aux Paralympiques de Sotchi (Russie).

2018 : Athlète française la plus titrée aux Paralympiques d'hiver, après quatre nouvelles médailles d'or à Pyeongchang (Corée du Sud).

28 septembre 2018 : Nouvelle égérie pour L'Oréal Paris.



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En aparté

« Alors 8 médailles d'or paralympiques, 15 titres de championne du monde, 22 globes de cristal, 67 victoires en Coupes du monde. Vous m'arrêtez si je dis une bêtise ? » Ma voix tremble, car je suis impressionnée par ce palmarès. « Je dois être maintenant à 76 ou 77 victoires en Coupes du monde, je n'ai pas encore vérifié », me répond timidement Marie Bochet. Et pour terminer sur un trait d'humour, de mon sac à dos, je sors une boîte magique qui fait « meuh » quand on la retourne. Un petit clin d'œil à la fille qui a grandi au milieu des vaches savoyardes. La championne rit de bon cœur. Ce lundi 8 octobre, j'ai la chance d'échanger avec une fille en… or.

Notre journaliste, Estelle Couvercelle, et Marie Bochet.

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Paru le 6 décembre 2018

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