Marcel Rufo et Philippe Duverger : “Comment exercer une autorité bienveillante”

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Les pédopsychiatres Marcel Rufo et Philippe Duverger © Éric Garault/Pascoando
Les pédopsychiatres Marcel Rufo et Philippe Duverger
Les pédopsychiatres Marcel Rufo et Philippe Duverger © Éric Garault/Pascoando

Dans leur livre*, les deux pédopsychiatres, Marcel Rufo et Philippe Duverger, prodiguent leurs conseils aux parents victimes d'"enfants tyrans".

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Publié par :Timothée Duboc, Isabelle Vial
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7095 du 22 novembre 2018

Pèlerin. D'où viennent les conflits ?

Marcel Rufo. Il y a là un paradoxe. Les parents d'aujourd'hui ont accompli de fantastiques progrès : ils sont beaucoup plus avertis et ouverts – beaucoup mieux en un mot – que les générations précédentes – dont je fais partie ! – mais ils veulent éduquer sans conflits. Car ils ont peur que, s'ils imposent une autorité, leurs enfants ne les aiment plus. Autrement dit, la relation d'éducation se fonde désormais sur la séduction. Mais si prendre l'avis des enfants constitue un progrès, vouloir leur plaire et être aimé d'eux à tout prix s'avère dangereux.

Philippe Duverger. Il ne faut pas vouloir nier la relation asymétrique entre parents et enfants. Face à un enfant qui crie, qui terrorise ses parents et ses frères et sœurs, qui exige, qui se met en colère, les parents éprouvent un sentiment d'échec, doutent d'eux-mêmes, ont le sentiment de ne pas parvenir à ce que leurs enfants soient heureux.

Pourquoi un enfant peut-il aller jusqu'à tyranniser son entourage ?

Marcel Rufo. Quand on est mal dans sa peau, dans sa famille, dans sa vie, on devient hostile. Les ados, par exemple, sont sujets à ce qu'on appelle « la dépression hostile des adolescents ». Ils se sentent tellement mal à l'aise qu'ils attaquent les personnes en lesquelles ils ont le plus confiance : leur père, leur mère, leurs grands-parents… Ceux dont ils savent qu'ils ne rompront pas les liens avec eux. Autrement dit, c'est parce que ces adultes comptent pour eux qu'ils peuvent mettre à mal la relation qui les lie ! Il faut le dire clairement : un enfant qui se comporte ainsi se trouve avant tout prisonnier de son attitude. Il souffre.

Philippe Duverger. Absolument ! Cela ne relève jamais d'un choix. Derrière le comportement tyrannique d'un adolescent se cache toujours une grande détresse. Mais l'ado ne le reconnaîtra jamais : par pudeur et aussi parce qu'il n'en a souvent pas conscience. Il appartient aux adultes de le décrypter. Il ne faut pas pointer le jeune du doigt, mais l'accompagner, répondre présent, tenir bon, soutenir.

Pourquoi est-il important de dire non – à bon escient – à ses enfants et petits-enfants ?

Marcel Rufo. Parce que le « non » ouvre sur la liberté de ne pas être d'accord, donc de penser par soi-même, donc d'exister en tant qu'individu propre. Non, c'est le début de « je pense ». En philosophie, d'ailleurs, cela marque le début de la liberté.

Philippe Duverger. Entendre « non » aide à dénouer une relation fusionnelle et à s'identifier à des adultes qui disent non. Donc à intégrer des limites. Un point très important car cela va permettre la vie avec les autres : il y a des choses possibles et d'autres… non ! L'autorité ne constitue donc pas qu'une limite mais aussi une autorisation (d'ailleurs, autorité et autoriser ont la même racine).

Voulez-vous dire qu'il y a une dimension libératrice à l'autorité ?

Marcel Rufo. Absolument. Dans le cas des familles monoparentales, telles que celle d'une mère et son fils, on se rend compte que la relation mère-enfant rend plus difficile l'envol du garçon et sa prise d'indépendance. Du coup, il va se sentir mal à l'aise, attaquer sa mère, car il ne peut plus supporter cette pression de « séduction » qu'elle a incarnée, à son corps défendant bien entendu.

Philippe Duverger. Le vrai métier des parents consiste à apprendre à se séparer. L'enfant l'acceptera d'autant mieux qu'il a quelque chose à y gagner : un pas vers l'autonomie. Aimer un enfant ne signifie pas le garder pour soi pour toujours, au contraire : il s'agit de le laisser partir. Des comportements tyranniques apparaissent ainsi parfois à l'adolescence pour parvenir à gagner de la liberté. Il faut des liens suffisamment rassurants et souples pour permettre une autonomie, des liens de confiance.

Y a-t-il une différence de réaction entre les grands-parents et leurs enfants, qui sont les parents d'aujourd'hui ?

Marcel Rufo. Oui, il faut soutenir les grands-parents. Ils ont droit à la parole. Et quand on va chez sa grand-mère, on se plie à ses règles à elle. Si elle estime que la tablette dont son petit-fils, d'habitude, ne se sépare jamais pendant les repas n'a pas sa place à table, elle doit être entendue ! Mais l'autorité doit s'exercer avec bienveillance pour s'imposer. Pour autant, être bienveillant n'implique pas de tout accepter. Leur rôle essentiel consiste à transmettre le passé, même douloureux. Aujourd'hui, tout le monde vit uniquement dans le présent, tout doit se vivre tout de suite. Une vraie tyrannie !

La société encourage-t-elle cette tyrannie des enfants ?

Marcel Rufo. Oui, bien sûr ! Notre monde génère une forme de tyrannie, y compris au sein de la sphère familiale. Tyrannie de la technologie, de l'apparence physique, de la réussite… Avant, on s'ennuyait à la table de ses grands-parents ; aujourd'hui, on filme son grand-père en lui disant qu'il raconte toujours les mêmes histoires !

Que peuvent faire l'entourage ?

Philippe Duverger. Au lieu d'essayer de les faire taire, il faut obtenir que les enfants tyranniques puissent s'adresser à des tiers, comme les enseignants, les psys, les grands-parents…

Marcel Rufo. Souvent, je prescris aux enfants un séjour chez leurs grands-parents. Je voudrais dire à ceux-ci de ne pas hésiter à parler à leurs enfants des petits-enfants. Les grands-parents sont très forts dans l'empathie sensible : l'ado doit sentir qu'on s'intéresse à ce qu'il vit, à ses émotions. C'est une arme très simple ! Un jeune a toujours envie d'aller mieux, surtout s'il va très mal.

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Livre




Conseils pour exercer une autorité sans despotisme

Privilégier des moments avec les enfants autour d'une activité. b Aider l'enfant à s'interroger sur le sens de la situation qui est insupportable et à comprendre pourquoi il peut se montrer antipathique dans certains cas.

Raconter et transmettre l'histoire de la famille.

Poser des questions avec des mots simples : « Que se passe-t-il ? » Ne jamais juger.

Consulter quand les crises sont si importantes qu'elles perturbent la vie de famille, quand celle-ci s'angoisse face au comportement d'un enfant.

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Paru le 6 décembre 2018

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