Le Pr Chloé Bertolus : "Mon impératif est de guérir et de redonner un visage"

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© Florence Brochoire
Le professeur Chloé Bertolus, chirrugien
© Florence Brochoire

Le professeur Chloé Bertolus reconstruit les visages de patients touchés par un cancer ou accidentés, dans l’un des plus grands services hospitaliers d’Europe. Elle et ses équipes sont longuement citées Dans Le Lambeau, livre écrit par le journaliste Philippe Lançon, victime de l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier 2015.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 18/09/2018
  • Publié par :Anne-Laure Bovéron
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7086 du 20 septembre 2018

Philippe Lançon, l’un de vos patients, blessé lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, vous mentionne tout au long de son livre, Le lambeau*, et le clôt sur vos mots. Comment avez-vous vécu cette exposition ?
Il est troublant de se voir ainsi disséquée et de découvrir ce que quelqu’un a pensé de vous au moment où vous discutiez avec lui. Philippe Lançon a fait son travail de journaliste en rapportant des faits de mon quotidien. Pour autant, d’une certaine façon, il ne s’agit pas de moi mais d’un personnage de roman. L’auteur n’a accès qu’à celle que je suis au travail... D’ailleurs, quand il sent que je lui échappe, il se fait un peu mordant. Un revers classique de la relation patient-médecin...

Pourquoi avez-vous choisi la chirurgie maxillo-faciale ?
Ni la chirurgie, ni la médecine n’étaient une vocation nourrie depuis l’enfance.  Ce domaine m’intéressait, était à ma portée, je m’y suis engagée. J’ai découvert la chirurgie durant mes stages et à travers des praticiens que j’ai appréciés. Ces rencontres ont déterminé le choix de ma spécialité. Intense, la chirurgie implique de l’action, déclenche une gratification immédiate : c’est un métier pour enfant impatient ! Souvent, mes étudiants me demandent s’ils sont faits pour ce travail. Personne ne l’est, mais cela s’apprend. La vraie question concerne le rythme. Seront-ils d’accord pour être à l’hôpital à 7 h 30, toute leur vie, pour des gardes de vingt-quatre heures, des heures harassantes au bloc, des responsabilités exorbitantes ? Accepter ces contraintes fait partie du métier. La chirurgie maxillo-faciale présente une passionnante variété, liée à la multiplicité des organes du visage et de leurs fonctions. Opérer une langue, une orbite, une mâchoire ou un cou, cela diffère totalement.

Le but de votre spécialité est de rétablir des fonctions – parler, manger... Mais la dimension esthétique compte puisqu’il s’agit du visage. Cela vous importe-t-il ?
Je ne désire pas transformer le visage du monde et ne cherche pas à faire des gens beaux. Mon impératif, extrêmement fort, est de guérir et de redonner un visage. Or, dans mon métier, l’esthétique provient du fonctionnel, car, pour permettre de mâcher, je dois reconstruire la mâchoire et donc lui rendre sa forme, laquelle va restituer son dessin au visage. En se rapprochant au maximum de l’anatomie, on recrée l’harmonie, et donc, pour moi, la beauté. Un visage traumatisé est un puzzle. Si à la fin d’une intervention, les dents du patient se touchent correctement, on est sûr d’avoir remis les fragments osseux à leur place.

Rapidement, Philippe Lançon n’évoque plus le désir de se ressembler...
Les patients abandonnent vite ce fantasme. Ils ne veulent qu’une chose : passer inaperçus. Mais ne pas se reconnaître les déprime profondément. Une étude menée avec les psychologues du service nous l’a fait comprendre et m’a permis de les avertir : il leur faudra six mois pour se reconnaître et s’approprier leur visage refait. Ils vont m’en vouloir, s’en vouloir... C’est un long travail, même pour ceux qui attendaient ardemment l’intervention, par exemple pour réduire une prognathie ou une rétrognathie (une mâchoire trop avancée ou trop reculée).

Au-delà de sa propre histoire, le journaliste raconte l’expérience universelle d’un patient d’un service de chirurgie maxillo-faciale...
Complètement. Sa capacité à raconter son expérience tient de l’exception. Un nombre fou de témoignages de patients me revient depuis la publication de son livre. Philippe Lançon a porté leur voix. Il a réussi à s’extraire de son vécu pour le narrer et le transmettre. Ce n’est pas sans rapport avec sa profession de journaliste et de critique de théâtre. Il voit ce qui se passe sur scène et en coulisses. La construction même du Lambeau tient de la pièce de théâtre. Il y a du Shakespeare jusque dans la scène de l’attentat. Ce livre l’a révélé et a changé sa vie. On le constate en permanence, les expériences qui conduisent les gens dans notre service sont cathartiques. Elles engendrent un changement de vie, presque une résurrection, d’autant plus forte que le traumatisme a été violent.

L’auteur parle de ses médecins comme d’« amis inconnus ». De vous, il dit : « Une femme que je connaissais peu et qui avait pris une importance démesurée dans ma vie. » Quelle est votre définition de la relation médecin-patient ?
Celle du transfert, tout simplement ; lequel est nécessaire à la bonne marche des soins. Cette confiance aveugle provient des angoisses du malade, de son besoin que les thérapeutiques fonctionnent et de s’en remettre à quelqu’un. Aux patients capables de l’entendre, je dis qu’ils n’ont de toute façon guère d’autre choix, et nous en rions. Fait amusant, le nom technique du « lambeau libre » (transfert d’un tissu vascularisé d’un endroit à un autre, NDLR) s’appelle un transfert libre de tissus micro-anastomosés...  Cela a fait sourire Philippe Lançon.

Cette relation médecin-patient peut-elle devenir délicate ?
Absolument. Je conteste l’idée que les médecins s’habituent. J’ai vu mon premier mort à 18 ans, et je suis encore exposée chaque jour. Notre vie n’est pas celle de tout le monde. J’ai pour habitude de dire que nous avons une membrane protectrice : les choses arrivent, nous atteignent plus ou moins profondément, et nous faisons le maximum. Nous sommes empathiques, aux côtés des patients, mais nous ne pouvons pas être sympathiques, car il ne faut pas couler avec eux. Si nous sommes trop affectés, si la membrane devient trop perméable, c’est qu’il est temps de prendre des vacances. L’empathie est notre job. Mais quand j’entends que la ministre de la Santé veut donner des cours d’empathie aux externes, je m’interroge : comment enseigner un sentiment ? C’est saugrenu !

Que peuvent attendre les patients subissant une chirurgie maxillo-faciale ?
Il faut déjà qu’ils y aient accès ! La reconstruction faciale en cas de cancer n’est pas si répandue, même si la situation évolue depuis quinze ans. La rentabilité pose souci : une reconstruction mammaire standard prend environ une heure et demie, l’ablation d’un cancer de la mâchoire, suivie de sa reconstruction grâce à un péroné, comme les 150 que nous réalisons ici par an, mobilisent deux équipes et occupent le bloc dix heures en moyenne. Seul un hôpital d’une certaine envergure peut le supporter financièrement. Des patients arrivent encore avec la moitié du visage retiré. Ils ont certes été soignés, mais on ne peut plus leur demander de s’en satisfaire. Personne ne leur a dit qu’ailleurs on pourrait les reconstruire. C’est pourquoi j’ai milité pour que l’accès à la reconstruction par techniques microchirurgicales fasse partie des nouveaux critères d’agrément de l’Institut national du cancer pour les établissements de cancérologie. Cela signifie que, si un patient doit subir une amputation jugée importante, la reconstruction par lambeau libre doit être discutée, proposée.

Où puisez-vous votre motivation ?
J’ai des internes de 25 ans qui écourtent leur congé maternité pour finir leur internat, des chefs de clinique de 30 ans qui triment pour de petits salaires pendant que leurs amis achètent des appartements... Tous ont été sélectionnés deux fois dans les concours les plus durs de France. Je ne peux pas les décevoir. La recherche aussi me tient. Je contribue à celle tournée vers les mécanismes des cancers, dans l’espoir de progresser vers des traitements plus efficaces. L’idée que des patients décèdent de la même façon à la fin de ma carrière qu’à mes débuts m’épouvante. La chirurgie, c’est de l’artisanat. On soigne une personne après l’autre. Cela peut être déprimant : ce que nous faisons est imparfait et insatisfaisant. Or l’insatisfaction est un puissant moteur. Pour l’instant, on soigne le cancer par le feu, le fer et le poison, comme la peste au Moyen Âge. Il m’est impossible de m’en contenter, alors je suis là, tous les matins, à 7 h 30.

 * Éditions Gallimard, 512 p. ; 21 €.

Lambeau









En aparté

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Le professeur Bertolus me reçoit à 15 heures dans son bureau, en pyjama de bloc, au troisième étage du bâtiment de stomatologie construit en 1962. Elle n’a pas fermé l’œil depuis la veille, 7h30. Si le bloc est fermé pour nettoyage, le travail ne manque pas. Au rez-de-chaussée, la salle d’attente des urgences grouille de patients. Malgré ses nombreuses heures de garde, les pensées de la praticienne sont claires, son tempo rapide, ponctué de rires et de sentences sans appel. Mais quand la coordinatrice de cancérologie l’appelle, sa voix se pose. Chloé Bertolus doit trancher sur un point, et le fait sans tergiverser, dans un impressionnant mélange d’écoute et d’autorité.

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Paru le 6 décembre 2018

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