Jean Witt : "Janine m’a évangélisé par sa maladie"

agrandir Jean Witt : "Janine m’a évangélisé par sa maladie"
© Pascal Bastien
Jean Witt : "Janine m’a évangélisé par sa maladie"
© Pascal Bastien

En France, 8 millions de personnes aident un proche malade. Jean Witt est l'un d'eux. Pendant dix-huit ans, il a accompagné au jour le jour son épouse atteinte de la maladie d’Alzheimer. À l'occasion de la Journée mondiale de l'Alzheimer, ce jeudi 21 septembre 2017, Pèlerin vous partage ce témoignage lumineux.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Modifié le 21/09/2017 à 10:00
  • Publié par :Marie-Yvonne Buss
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6984 du 6 octobre 2016

Pèlerin : Comment la maladie de votre épouse s’est-elle déclarée ?

Jean Witt : Janine souffrait de troubles de la mémoire depuis quelques mois. Un jour de septembre 1994, elle m’a demandé : « Où est Jean ? » Le cœur battant, je lui ai répondu : « Mais c’est moi ! » Et elle a dit : « Non, tu n’es pas Jean. » Soudain, j’étais devenu un intrus. J’étais submergé par le chagrin.

Parfois, Janine me reconnaissait de nouveau, parfois plus du tout. « Trouve-moi mon mari, il s’appelle Jean Witt », me demandait-elle. Ou bien : « Jean, il n’est pas perdu ? Je mourrais s’il lui arrivait quelque chose. » Souvent, il y avait un entre-deux : elle acceptait ma présence à ses côtés, mais continuait à me chercher. « J’aimerais faire votre connaissance », me confiait-elle. Alors, au fil du temps, à sa question récurrente : « Où est Jean ? », j’ai j’appris à répondre : « Parle-moi de Jean. »

Parler de soi-même à la troisième personne, ce n’est pas banal !

Au début, j’ai cru pouvoir ramener Janine au réel. Mais j’ai appris à mes dépens que c’était le réel de la maladie qui résistait. Alors, au lieu d’essayer à tout prix de faire sortir Janine de son puits, j’y suis entré…

Ma formation d’analyste-programmeur m’a aidé : quand un programme informatique ne fonctionne pas, on s’adapte ! J’ai compris que Janine raisonnait juste, mais à partir de données fausses. Sur le plan émotionnel, ses réponses étaient parfaitement ajustées. Comme ce jour où elle m’a traité de « salaud » : si un imposteur prétendait être votre conjoint, ne feriez-vous pas de même ?

Vous n’aviez pas imaginé votre retraite ainsi…

Janine avait 70 ans, moi 64 lorsqu’elle est tombée malade. C’était une femme très engagée, avec un grand souci des autres. Oui, j’ai dû faire le deuil de ma femme « d’avant ». Mais ces dix-huit années n’ont pas été qu’une longue et pénible parenthèse.

Malade, Janine m’a révélé un visage d’elle inédit. Elle était comme un nouveau-né. Son âme et son cœur étaient à nu, sans les précautions de l’éducation. Grâce à elle, je me suis « entraîné » à la lenteur. Au début, nous faisions ensemble le tour du village. Puis elle n’a plus marché que 200 mètres, puis 100, puis 10… Au fil des années, il a fallu la laver, l’habiller, la nourrir comme un petit enfant, lui mettre des couches. En 2007, elle a définitivement cessé de marcher, puis de parler.

On arrive à rester amoureux lorsque l’être aimé bascule dans un dénuement aussi radical ?

Ces gestes sont venus progressivement. Il y a une misère de la maladie, mais cela n’oblige pas à porter sur l’autre un regard misérabiliste.


Entre le prosaïque et le sublime, l’amour ne fait pas de différence.

Pendant dix-huit ans, vous n’avez jamais perdu patience ?
Si, il m’est arrivé de me montrer brutal. De remettre Janine au lit sans ménagement, par exemple, lorsqu’elle me réveillait plusieurs fois par nuit. Par chance, lorsque j’avais été impatient, elle l’oubliait.

Très vite, vous avez tenu un journal relatant vos échanges…

Janine avait souvent des paroles fulgurantes, que j’ai commencé à noter. J’ai un tempérament d’observateur, et j’ai trouvé passionnant d’en garder la trace. Son amour pour « Jean », qu’elle me racontait comme à un confident, c’était à la fois décapant et merveilleux…

Écrire me donnait une force intérieure, tout en permettant une mise à distance. Lors d’une de mes conférences (1), une personne m’a reproché d’idéaliser la situation. Je lui ai répondu qu’en fait, je la « poétisais. » Nourrir son conjoint à la cuiller, cela peut paraître dégradant. Moi, j’appelais cela des « becquées baisers ». Comme un poète, au-delà de la perception immédiate, j’ai cherché à voir une réalité plus profonde.

Vous avez soigné une personne qui ne guérissait pas, écrit un livre qu’elle ne pourrait jamais lire (2). Qu’est-ce qui vous a fait tenir ?

Janine m’a évangélisé par sa maladie. J’ai appris à ses côtés qu’il existe un « sacrement » des soins, comme il y a un sacrement des malades. Et le premier des soins, c’est la parole. « Je m’appelle Janine pour que tu puisses me parler », m’a-t-elle dit un jour. Si je cessais de m’adresser à elle, elle cessait d’exister comme personne.

Alors, puisque ma femme était dépouillée de tout, j’ai voulu la revêtir de ma considération et de ma tendresse. Et elle-même m’habillait de son amour, qui était en même temps le signe de l’amour de Dieu. J’appelais Janine « mon icône chérie », car ses paroles et son visage, même lorsqu’elle ne parlait plus, me renvoyaient à plus haut qu’elle.

Vous avez été vingt ans dominicain avant d’épouser Janine. À son côté, ainsi que vous l’a écrit une amie, vous avez vécu une nouvelle forme de vocation…

À l’origine de ma vocation dominicaine, il y a un jeune prêtre que j’admirais beaucoup, et qui, à 21 ans, m’a fait bifurquer vers la vie religieuse. Je n’étais sans doute pas fait pour cet engagement. Mais en définitive, je suis bien devenu un moine époux ! Le jour où Janine a eu besoin d’un lit médicalisé, j’ai demandé à un menuisier de transformer notre lit conjugal en lit d’une place et je me suis retiré dans la chambre voisine, comme dans une cellule.

D’ailleurs, à l’image de la vie monacale, la maladie impose une ascèse : une vie quotidienne très réglée, une forme de clôture…

Il y a 8 millions « d’aidants » en France. Que diriez-vous aujourd’hui à des proches traversant ce type d’épreuve ?

L’amour ne suffit pas, il faut aussi préserver ses forces.


La famille, les voisins, les amis : l’entourage immédiat joue un rôle capital.

Dans notre village, Janine, par son innocence, a su ouvrir le cœur des gens. Dans mon « exode », nos rencontres villageoises m’ont beaucoup nourri. Une aide à domicile pour le ménage et les soins infirmiers est également indispensable. Dans le film Amour (3), le mari aurait-il accompli un geste aussi terrible envers son épouse s’il avait été aidé ?

Pour ne pas être exclusivement un « accompagnant », gardez aussi le temps de pratiquer une activité créative, même ordinaire. Nous nous chauffons au bois et, chaque hiver, il faut ranger cinq stères au garage. Je me suis rendu compte qu’empiler les bûches, c’est-à-dire passer du tas de bois aux rangées, me faisait du bien. Ranger, c’est l’inverse de la maladie d’Alzheimer qui, elle, « dérange ».

Qu’est-ce que Janine vous a appris de plus précieux ?

Quand on se bat contre une maladie comme Alzheimer, on ne peut espérer une victoire.

En revanche, si à l’avance on accepte la défaite, alors la victoire remportée est d’un tout autre ordre.

En aparté

Dès l’entrée de la maison, un presbytère du XVIIIe siècle, un portrait de Janine, l’absente tant aimée, nous accueille.

Pendant que mon hôte me fait les honneurs du jardin, Philippe, son beau-fils, dresse dans la stub (la pièce à vivre) une table raffinée : nappe blanche, assiettes en porcelaine de Meissen… Le menu alsacien est à l’avenant : kassler (porc fumé) en croûte, munster à l’huile de noix, crumble aux raisins du jardin. Au fil des confidences, l’horloge égrène paisiblement les minutes.

Le village de Weitbruch n’est qu’à vingt minutes de route de Strasbourg mais l’on se sent hors du temps. Instants précieux.

(1) Voir le site laplumedusilence.org

(2) La plume du silence, Toi et moi… et Alzheimer, Éd. Presses de la Renaissance, 294 p. ; 19,50 €.

(3) Film de Michael Haneke (2012).

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

il y a la poésie et il y a la réalité

fraber75 20/10/2016 à 11:45

Pourquoi ne pas accepter telle qu'elle est la cruauté de la vie. Ma femme était médecin. Elle a été obligée de quitter sa profession à cause d'une maladie mentale grave. Elle est décédée il y a un et demi à l'âge de 90 ans. Je l'ai accompagnée ... lire la suite

Paru le 6 décembre 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières