Geoffroy de Reynal : “Un Iglou pour les sans-abri”

Un abri isotherme pour protéger du froid les personnes dans la rue, c'est l'invention d'un ingénieur de 27 ans, Geoffroy de Reynal.

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À propos de l'article

  • Créé le 27/11/2018
  • Publié par :Marie-Valentine Chaudon
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7096 du 29 novembre 2018

Vous avez lancé l'Iglou l'hiver dernier. En quoi consiste cet objet ?
Il s'agit d'une sorte de tunnel en mousse de 5 cm d'épaisseur, de deux mètres de long sur un mètre vingt de large, soit les dimensions d'une tente classique pour deux adultes. Le matériau utilisé – une mousse polyéthylène, comme pour les frites de piscine – est recouvert d'un film d'aluminium qui protège du feu et permet de conserver la chaleur produite naturellement par le corps. Une fois les deux portes fermées, l'abri permet de gagner jusqu'à 15 °C. Autrement dit, si le thermomètre affiche - 5 °C dehors, la température intérieure peut se maintenir autour de 10 °C : cela reste froid mais on n'en meurt pas. L'Iglou permet aussi de se protéger des agressions puisqu'il ferme de l'intérieur.

Comment avez-vous eu cette idée ?
Après des études d'ingénieur, j'ai commencé à travailler dans l'énergie éolienne, au Monténégro notamment. Là-bas, les gens cultivent le sens de l'entraide et on n'y laisse personne dormir dans la rue. Le contraste avec la situation en France, pays riche, m'a frappé. Je ne suis pas un militant politique, cette idée m'est venue pour améliorer la condition des personnes qui dorment dans la rue. Cela ne résoudra pas le problème mais l'Iglou permet de se protéger réellement du froid et de la pluie. C'est toujours mieux que le trottoir, le carton et la tente.

Combien de personnes l'utilisent aujourd'hui ?
J'ai réalisé un premier prototype en mars 2017, testé dans la chambre froide d'un ami agriculteur. Puis, en novembre de la même année, j'ai fabriqué dix exemplaires sur ma terrasse, à Bordeaux (Gironde), distribués avec le soutien de Médecins du monde. Les bénéficiaires en étant satisfaits, j'ai décidé d'aller plus loin, en créant une association* et en faisant appel au financement participatif sur Internet. Cela m'a permis de rassembler 18 000 €. J'ai alors démissionné de mon travail pour me consacrer bénévolement au développement de l'Iglou. Je suis actuellement à Paris, hébergé par Make sens, une structure qui accompagne les entrepreneurs sociaux. La ville de Bordeaux nous en a acheté dix pour les tester cet hiver. À Paris, une fondation nous a donné 10 000 € pour en fabriquer cinquante autres qui seront distribués par des associations d'aide aux SDF.

Combien coûte la fabrication d'un Iglou ?
Un Iglou revient à 250 €. Ils sont désormais produits par une usine à Saint-Jean-d'Illac, près de Bordeaux. Évidemment, il coûterait beaucoup moins cher si on le faisait fabriquer en Asie, comme les tentes… Mais cela n'aurait pas de sens par rapport à la démarche de l'association de vouloir offrir un abri aux gens contraints de dormir à la rue. S'ils s'y retrouvent si nombreux, c'est notamment en raison du manque de travail. Nous ne voulons pas participer à la délocalisation destructrice d'emplois.

Vous avez mis entre parenthèses votre vie professionnelle pour développer bénévolement cet Iglou. Qu'est-ce qui vous anime ?
Durant vingt-six ans, je n'ai rien fait pour les gens dans la grande précarité. Ayant grandi à la campagne, près de Pau (Pyrénées-Atlantiques), dans une famille pleine d'affection, je n'ai découvert que plus tard la réalité des grandes villes, mais sans vraiment m'engager. Je parlais aux personnes à la rue dans mon quartier, je les soutenais ponctuellement mais sans plus. Mon idée m'a offert l'opportunité d'aider à mon niveau, avec mes compétences. Si cela ne marche pas, j'aurai au moins essayé de faire quelque chose. Comme les gens qui prennent une année sabbatique, je consacre un temps de ma vie à réaliser quelque chose de bien. Si chacun pouvait prendre le temps de monter un projet, de trouver des solutions concrètes, cela ferait bouger la société. D'autant qu'il existe aujourd'hui beaucoup de structures pour aider les gens désireux de se lancer dans l'économie sociale et solidaire. Pour ma part, je vois cet engagement comme un investissement.

C'est-à-dire ?
Un investissement sur ma personne ! Tout ce que j'ai appris avec mes Iglou est valorisable sur le marché du travail. Donner du temps pour les autres n'est jamais perdu. Et puis je me sens fier de mon invention, même si on n'aime guère employer ce mot dans le domaine du social et de la solidarité. Je me sens également responsable. Cette solution ne fait pas l'unanimité (elle ne remplace certes pas un vrai logement) mais elle a le mérite d'exister. Je m'en serais voulu de ne pas avoir tenté quelque chose. Chaque citoyen doit faire sa part.

Vous parlez beaucoup de responsabilité par rapport à la situation des sans-abri.
Nous avons tous une responsabilité que nous avons déléguée à l'État qui, malheureusement, ne remplit pas sa mission. Chaque citoyen doit donc se mobiliser, agir à son niveau. Des associations comme le Carillon, à Paris, donnent des pistes d'actions accessibles à tous. Le plus urgent est sans doute de recréer du lien avec les sans-abri. Il y a beaucoup de freins autour de l'Iglou et je le comprends. En acceptant de financer cet équipement pour tous ceux qui en ont besoin, l'État reconnaîtrait de fait son échec face à la situation de 140 000 personnes à la rue. Aujourd'hui, la moitié d'entre elles ne composent plus le 115 (plateforme d'hébergement d'urgence, NDLR) et seuls 50 % de ceux qui téléphonent encore se voient proposer une solution. C'est catastrophique !

Quel avenir souhaitez-vous pour votre Iglou ?
Dans l'idéal, j'aimerais qu'il n'ait plus de raison d'exister… Malheureusement, ce jour n'est pas près d'arriver ! Il existe pourtant des solutions : des tas de logements et de bureaux restent inoccupés. Mais nos politiques manquent de courage. En attendant, l'Iglou permet à des personnes de survivre sans mourir de froid. J'ai déjà des demandes en Angleterre, en République tchèque… Pour ma part, je vais reprendre le cours de ma vie professionnelle et je continuerai à suivre techniquement le produit sur mon temps libre.

Vous l'avez testé une nuit en situation réelle, dans une rue de Paris. Qu'avez-vous ressenti ?
Je voulais me rendre compte concrètement de son confort, m'assurer de sa bonne ventilation, de sa sécurité… Un test très intéressant pour l'ingénieur que je suis, mais honnêtement, je n'ai pas pu me mettre à la place des personnes qui vivent et dorment dans la rue au quotidien. Je savais que dès le lendemain je retrouverais mon appartement. Certaines personnes connaissent cette situation angoissante pendant des mois, des années, sans perspective d'avenir. Ces vies très difficiles, on peut essayer, très modestement, de les améliorer.

Pour en savoir plus sur Iglou



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BIOGRAPHIE

3 AVRIL 1991 : Naissance à Pau (Pyrénées-Atlantiques).

SEPTEMBRE 2014 : Sortie de l'école Polytech de Montpellier (Hérault).

MAI 2017 : Premier prototype de l'Iglou.

15 DÉCEMBRE 2017 : Premier Iglou distribué à Bordeaux (Gironde).




En aparté

Nous retrouvons Geoffroy de Reynal dans le quartier de la Bastille, à Paris. Depuis six mois, son association est hébergée dans les locaux de Make sens, une structure internationale où plus de 35 000 bénévoles de par le monde mettent leurs compétences au service de porteurs de projets comme Geoffroy. Le jeune homme ne cache pas sa joie de nous présenter son invention. Très disert sur les caractéristiques techniques de l'objet, il l'est beaucoup moins quand il s'agit de parler de lui-même. Sur Internet, la vidéo où il présente son Iglou a déjà été vue plus de 6,5 millions de fois. M.-V. C.


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Paru le 6 décembre 2018

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