Françoise Nyssen et Stéphane Bern : "Le patrimoine mérite des idées neuves"

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Françoise Nyssen et Stéphane Bern au ministère de la Culture, rue de Valois, à Paris. © Corentin Fohlen
Françoise Nyssen et Stéphane Bern au ministère de la Culture, rue de Valois, à Paris.
Françoise Nyssen et Stéphane Bern au ministère de la Culture, rue de Valois, à Paris. © Corentin Fohlen

Entre Françoise Nyssen, ministre de la Culture et Stéphane Bern, « Monsieur Patrimoine » de la République, le courant passe. Rencontre, rue de Valois, à Paris, avec deux grands ambassadeurs du patrimoine, qui œuvrent, main dans la main, à sa sauvegarde.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 09/03/2018
  • Publié par :Catherine Lalanne / Philippe Royer
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7058 du 8 mars 2018

Pèlerin. Madame la ministre, le patrimoine, si cher au cœur des Français, souffre : un quart du bâti est en mauvais état, et 5 % en péril. Vous avez alloué 326 millions d'euros à sa sauvegarde. Cette dotation est-elle suffisante ?

Françoise Nyssen. Vendredi 23 février, j'étais aux Victoires de la musique classique, à Évian. J'ai demandé à visiter la buvette des Thermes conçue par Jean Prouvé, cet architecte génial qui, à la suite de l'appel de l'Abbé Pierre, à l'hiver 1954, avait réalisé pour Emmaüs un projet de logement d'urgence facile et rapide à monter. C'est vous dire mon attachement pour le patrimoine en tant que citoyenne, même si, en tant que ministre, je suis comptable de l'argent public.

15 millions pour les communes de moins de 2 000 habitants, qui concentrent 50 % du patrimoine.

Nous avons non seulement augmenté le budget global alloué au patrimoine, mais surtout nous l'avons sanctuarisé sur le quinquennat. C'est une première ! Et à l'intérieur de cette enveloppe de 326 millions d'euros, nous avons créé une ligne de 15 millions pour les communes de moins de 2 000 habitants, qui concentrent 50 % du patrimoine, mais disposent de peu de moyens pour l'entretenir. Dans le même esprit, nous avons aussi attribué un fonds de 9 millions d'euros à la rénovation de 17 centres anciens de villes moyennes. Mais c'est encore insuffisant ! D'où la mission confiée à Stéphane Bern, qui met tout son talent à explorer des pistes nouvelles de financement.

Stéphane Bern. Des pistes nouvelles, pas forcément révolutionnaires. Des mécènes sont toujours intervenus dans le sauvetage du patrimoine. Après la Première Guerre mondiale, par exemple, c'est le puissant homme d'affaires américain John Rockefeller qui a financé la reconstruction du château de Versailles, en ruine. Mais les Français attendent toujours tout de l'État. J'entends beaucoup de gens dire que les sommes récoltées grâce à ces nouveaux financements vont contribuer à son désengagement. Elles vont s'ajouter, au contraire ! C'est la première fois depuis longtemps qu'un président de la République et une ministre de la Culture se mobilisent autant pour le patrimoine.


Vous-même, Madame la ministre, vous avez sillonné le pays depuis votre nomination. Avez-vous pu mesurer l'attachement des Français à leur patrimoine et leurs attentes ?

F. N. : Cet attachement est très profond. L'an dernier, j'ai inauguré les Journées du patrimoine à Sedan : j'ai été impressionnée par l'incroyable mobilisation des collectivités locales ardennaises pour la restauration du château, clé de voûte de la renaissance du centre-ville. Au château d'If, en face de Marseille, j'ai vu des jeunes d'un chantier de réinsertion sociale prendre à bras-le-corps la restauration du lieu et se l'approprier. Notre politique pour le patrimoine s'inscrit aussi dans un projet global de lutte contre la ségrégation sociale, et de revalorisation de la culture partout dans le territoire.

S. B. : Le patrimoine n'est pas une entité sous cloche. Il est vivant et intéresse tout le monde, jeunes compris. Je vais même plus loin : quelles que soient vos origines, vos convictions, vous vous appropriez un village ou une ville par son patrimoine.

Vous vous appropriez un village ou une ville par son patrimoine.

En le côtoyant et en l'aimant, vous devenez d'ici ! Le patrimoine, c'est de l'identité positive, valorisante. En le restaurant, l'État pose un acte symbolique et peut ramener, dans la République, ce monde rural qui se sent abandonné. Le patrimoine est ma passion, une passion partagée par votre hebdomadaire. Je suis venu aider, modestement, je ne veux rien tirer de personnel de cette mission. En revanche, si je peux apporter des réponses positives à tous ceux qui m'écrivent parce que leur chapelle tombe en ruine ou que leur lavoir s'effondre, je suis un homme heureux.

La plate-forme participative qui permettait à tous les citoyens de signaler les monuments en péril a-t-elle été un succès ? Avez-vous établi une liste de monuments ?

S. B. : La plate-forme a reçu 2 000 dossiers. Nous en avons retenu 1 800, dont les deux tiers nous ont été adressés par des communes. Et le Parlement a entériné le principe d'un loto fléché, dont on espère qu'il lèvera 15 à 20 millions d'euros, en complément des fonds publics et régionaux. En fait, nous ne présenterons pas de liste pour ne pas alimenter de polémiques. Nous ne souhaitons pas valoriser un édifice plutôt qu'un autre. Les billets du loto proposeront un monument phare par région, pour motiver les joueurs. Mais aucun de ces 1 800 dossiers ne sera abandonné. Cette mission de sauvetage du patrimoine a créé de l'espoir, nous n'avons pas le droit de décevoir ceux qui se sont mobilisés.

La Fondation du Patrimoine, mon bras droit sur le terrain.

C'est pourquoi, avec les Directions régionales des affaires culturelles, nous étudions la manière dont nous allons aider chacun au mieux et répartir les sommes, petites et grosses, qui transiteront par la Fondation du Patrimoine, mon bras droit sur le terrain. Des mécènes qui me soutiennent ont été séduits par certains de ces projets, et les ont sortis de la liste. Ce sera autant d'argent disponible pour les autres. L'entreprise Dassault, par exemple, a eu un coup de cœur pour la maison natale de Saint-Exupéry, dans l'Ain, et ambitionne de la restaurer et d'en faire un musée.

Allez-vous vous arrêter là ?

S. B. Ce loto est une avancée formidable. La France se met enfin au niveau de l'Angleterre, où, en vingt-trois ans d'existence, la National Lottery a distribué des milliards de livres sterling au patrimoine ! Mais nous étudions d'autres pistes, comme la publication annuelle, chez l'éditeur Albin Michel, d'un ouvrage, Péril en la demeure, réunissant trente nouvelles d'écrivains célèbres sur le patrimoine, dont les bénéfices iraient direc-tement à des restaurations.

F. N. Nous pensons aussi à revaloriser le montant de la défiscalisation en faveur du patrimoine. Les grandes entreprises y ont droit à hauteur de 5 % de leur chiffre d'affaires. Mais pour des petites et moyennes entreprises, ce pourcentage est trop faible pour les inciter à investir. Or, les acteurs locaux sont les premiers à soutenir leur patrimoine. Les PME doivent pouvoir s'engager à leurs côtés.

Votre mission, Stéphane Bern, n'a pas toujours été simple. L'administration du ministère de la Culture, peu habituée à collaborer avec une personnalité « étrangère au sérail », ne vous a pas toujours facilité la tâche…

S. B. J'ai parfois été victime de mon enthousiasme. Je suis une figure de la société civile, un animateur de télévision, qui, quand il veut une chose, fonce et l'obtient. Mais j'ai appris à intégrer tous les enjeux et à accepter des arbitrages. Par chance, le chef de l'État et la ministre ont fait preuve d'une vraie bienveillance à mon égard.

F. N. Pour moi, Stéphane, vous n'êtes pas un corps étranger au « sérail », mais un catalyseur. Avant d'être éditrice, et maintenant ministre, j'ai été chimiste : le catalyseur est l'élément le plus important, celui qui permet à une réaction de se faire, et qui reprend ensuite son intégrité pour en créer de nouvelles.

Jeune, j'ai milité dans les comités de quartiers.

J'ai moi aussi un bagage d'entrepreneuse. Jeune, j'ai milité dans les comités de quartiers pour préserver le centre historique de Bruxelles des promoteurs immobiliers. Quand on est chef d'entreprise, on sait qu'il faut parfois sortir du cadre pour trouver une solution.

Stéphane Bern, votre proposition de faire payer l'entrée de Notre-Dame de Paris a été mal comprise. Pouvez-vous vous expliquer ?

S. B. J'ai proposé de faire payer l'entrée de nos cathédrales mais je n'ai jamais imaginé un seul instant nuire aux fidèles qui doivent bien évidemment conserver un accès libre au culte. J'ai avancé, et je l'assume, que ce soit les touristes qui payent, et les étrangers plus encore que les contribuables français. À Venise, la basilique Saint-Marc possède une entrée dédiée aux croyants et une autre aux touristes.

La Sagrada Familia a pu être achevée grâce aux entrées payantes.

Et à Barcelone, la Sagrada Familia a pu être achevée grâce aux entrées payantes des visiteurs. Et cela ne choque personne. À Notre-Dame de Paris, dix pinacles sont tombés et quatre arcs-boutants branlent. Il faudrait 200 millions d'euros pour la remettre en état. Nous sommes un pays de tradition catholique, avec un héritage énorme, mais notre société s'est sécularisée. Il faut engager une réflexion sur notre patrimoine religieux. Je suis prêt à y consacrer mon énergie, empruntant la formule de Kennedy : « Ne vous demandez pas ce que le pays peut faire pour vous mais ce que vous pouvez faire pour votre pays. »

F. N.  Nous partageons la même vision, Stéphane : servir notre pays, explorer des voies nouvelles, mobiliser les énergies en faveur du bien commun. 

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Paru le 6 décembre 2018

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