Dominique Blanc : "Je défends Marie à corps et à cri"

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© Philippe Quaisse/Pasco&co
Dominique Blanc : "Je défends Marie à corps et à cri"
© Philippe Quaisse/Pasco&co

Grande dame du théâtre et du cinéma français, elle incarne sur scène la mère du Christ, dans Le testament de Marie. Un rôle qui bouscule la foi des croyants mais qu’elle évoque, vibrante d’humanité, avec passion.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Publié par :Propos recueillis par Pierre-Olivier Boiton
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7016 du jeudi 18 mai 2017

Vous avez dit « oui » pour donner chair et voix à Marie, la mère de Jésus (1). C’est un choix audacieux…

Jouer Marie, c’est prendre des risques comme je l’ai fait en incarnant Phèdre ou Agrippine, ces héroïnes de la mythologie et de la tragédie. Marie est une icône qui existe depuis plus de 2 000 ans et qui a parcouru tellement de cultures et de pays, entre les mains de tant d’artistes. Pour autant, cette femme reste un mystère, une énigme. C’est ce qui m’attire chez elle.

Cette Marie est très particulière : d’une extraordinaire humanité mais à contre-courant des Évangiles…

C’est une femme simple, habitante d’un petit village avec des oliviers, des oiseaux et ce qu’il faut de chèvres pour vivre. Dans notre pièce, c’est une mère qui n’a plus de contact avec son fils, parti pour un « ailleurs » spirituel. À ses yeux, il l’a abandonnée et elle ne comprend pas son départ. Vous avez ma bénédiction pour écrire que c’est une Marie « rock’n’roll » : elle l’est dans son envie de justice et de liberté, dans sa colère, dans son amour infini pour son fils.

Marie en révolte contre la destinée de son fils : cette perspective ne peut que bousculer la foi des croyants, non ?

L’Irlandais Colm Toibin, du livre de qui est adapté le texte de la pièce (2), s’est rendu à Éphèse (la dernière demeure de la Vierge Marie, selon la tradition de l’Église, NDLR). Là-bas, il s’est beaucoup interrogé sur le personnage de Marie. Il a été frappé par sa présence extraordinairement discrète dans la Bible, alors qu’elle est censée avoir mis au monde l’homme le plus connu de la planète. Elle a donné naissance à un être qu’elle a énormément aimé, et elle se retrouve à vivre le pire que puisse endurer une mère : assister à la crucifixion de son fils, une torture absolue. Face au silence des Écritures, cela offre une réflexion inouïe. J’ai eu envie de défendre cette femme à “corps” et à cri, avec ma foi, ma ferveur, mon goût de l’humain et ma passion du féminin… J’embrasse ici Marie, figure de la mère universelle, dans toute sa splendeur et son humanité.

Comment un dialogue est-il possible entre « votre » Marie et celle des Évangiles ?

Avec Deborah Warner, qui met en scène la pièce, nous voulions que notre spectacle s’adresse à tous, croyants ou non-croyants. Il est hors de question d’imposer à qui que ce soit notre façon d’envisager Marie. Et, Dieu merci, sur un plan artistique, on peut aimer la pièce ou pas. Plus profondément, je crois que le théâtre est une terre absolument sacrée où il est possible de débattre de tout. Alors que l’on vit une époque très « speedée » (pressée, NDLR), qui a besoin de tolérance et d’écoute, la scène est le dernier espace – avec les lieux religieux, sans doute – où la pensée n’est pas interrompue, où la réflexion est ouverte, où le silence devient précieux et où, au bout du compte, il peut encore se jouer une « communion ». Cela n’existe ni devant un poste de télévision, ni dans une salle de cinéma. C’est cela qui me construit chaque jour : une confiance dans ce partage, cette harmonie quotidienne avec un public aussi divers.

Quelle est votre relation personnelle avec Marie ?

Elle a beaucoup compté pour moi. Je suis désormais athée mais j’ai grandi dans la foi catholique. Lorsque vous êtes baptisée et élevée dans une école religieuse, Marie est incontournable. Elle a certainement été dans mes premières amours. Je l’ai aimée dans toutes les représentations que j’avais d’elle, et je l’aime toujours. Cet amour de Marie, je le partage avec beaucoup de femmes, de toutes religions, conditions sociales ou cultures. Je suis admirative de son courage issu de rien, ou presque…

Aujourd’hui, comment définiriez-vous votre spiritualité ?

C’est une foi inouïe dans l’humain. Ce goût m’a été donné, très tôt, par mes parents : mon père mettait au monde – il était gynécologue-accoucheur – et ma mère était infirmière. C’est ce qui me fait aimer à la folie et défendre tous les personnages que j’incarne. Lors de mes tournées théâtrales ou de mes tournages de films, je visite beaucoup de lieux sacrés, car je suis très sensible à la ferveur religieuse. Si je devais être attirée par une religion, aujourd’hui, ce serait le bouddhisme, pour sa non-violence, son respect du féminisme et sa générosité. Au XXIe siècle, la vie est véritablement triste pour qui ne se reconnaît pas dans une spiritualité ou une croyance.

À la fin du spectacle, vous semblez émue…

Je le suis. C’est comme un écho de mon enfance lyonnaise, où nous déposions, chaque 8 décembre, des lumignons sur nos fenêtres en l’honneur de la Vierge Marie. C’est aussi en résonance avec ma maman, décédée il y a un peu plus d’un an, et avec ma propre expérience de mère. J’ai élevé mes deux filles et mon beau-fils avec la volonté de toujours faire au mieux, sans toujours y parvenir, et avec les regrets que cela comporte.

Pour concilier vocation artistique et maternelle, vous avez un secret ?

L’amour (large sourire). Que dire d’autre ? Dès que j’ai eu une famille, j’ai eu le goût de la protéger, de ne pas l’exposer à ma vie publique d’artiste. Et je dois dire que je m’en félicite (rires).

Votre envol du nid familial a-t-il été compliqué ?

Après deux ans d’études d’architecture à Lyon, j’ai tout abandonné pour « monter » à Paris et me lancer dans le théâtre. C’était très gonflé, à l’époque. Cela correspondait certainement à un geste de révolte, une façon de m’affranchir. Mes parents n’ont pas du tout aimé. Pour eux, je pense que cela a été très dur. Pour autant, nous n’avons jamais coupé les ponts. Mais mon père ne voyait pas mes films au cinéma et, à la fin de sa vie, il ne venait plus me voir au théâtre. Je crois que ça le bouleversait trop.

Vous vous dites artiste « citoyenne » : qu’est-ce que cela signifie ?

Je viens d’une famille de cinq enfants. Nous sommes très soudés et, bien qu’incroyablement différents, il y a chez nous le goût de la fraternité. Un mot auquel je tiens et que je partage avec la devise de notre chère République. Si je devais prendre la parole en tant que citoyenne, ce serait en faveur de la jeunesse de notre pays. Les hommes et femmes politiques ne se sont guère occupés d’elle ces derniers temps. Moi qui habite en banlieue parisienne et prends les transports en commun, je peux vous dire combien elle est magnifique et mérite le meilleur. Il faut qu’on se batte, tous, pour lui léguer une société plus humaine.

Les deux âges aux extrémités de la vie vous fascinent. Pourquoi donc ?

Pour les bébés, c’est sans doute en rapport avec la profession de mon père, et avec l’intelligence extraordinaire qu’ont les nouveau-nés dans leur sensibilité : une des plus belles choses au monde. Le grand âge, lui, me passionne parce que ces gens se préparent quotidiennement à l’idée de « partir ». Ils doivent composer avec ce voisinage si proche de la mort. Je vis, moi aussi, avec cette composante. La mort n’est jamais loin dans les rôles que j’incarne.

Récemment, vous êtes devenue grand-mère. Ce statut vous plaît-il ?

J’adore ! En fait, je suis « belle grand-mère », puisqu’il s’agit de l’enfant de mon beau-fils. Je m’occupe autant que possible de cette petite fille qui aura bientôt 3 ans. Grâce à ce statut, tout est permis. C’est tellement bien !

Depuis un an, vous êtes pensionnaire de la Comédie-Française.

Qu’est-ce que cela change ? C’est une aventure artistique et humaine considérable. J’ai beaucoup d’amitié pour cette troupe qui m’accueille de façon merveilleuse et qui porte en permanence le souci du collectif car, dans la vie, on ne peut pas penser tout seul. Pour moi, c’est « cadeau » !

(1) Le testament de Marie. Odéon-Théâtre de l’Europe (Paris), jusqu’au 3 juin. Rens. : www.theatre-odeon.eu/fr ; 01 44 85 40 40.

(2) Le testament de Marie, de Colm Toibin. Éd. 10/18, 120 p. ; 6,10 €.

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1 Commentaire Réagir

Le testament de Marie

CFTC métal 78 24/05/2017 à 15:38

Bonjour, Ma fille est allée voir ce spectacle et ce qu'elle nous en a dit nous interpelle. Une Marie qui fume, par exemple, ne correspond pas du tout ni à l'époque de Marie, ni à ce que toutes les apparitions mariales nous en disent. Marie est toute ... lire la suite

Paru le 6 décembre 2018

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