Denis Mukwege et Nadia Murad ont reçu le prix Nobel de la paix 2018

agrandir Denis Mukwege, médecin congolais, soigne femmes et enfants victimes de violences sexuelles, Nadia Murad, irakienne yazidie, ex-esclave de Daech, est militante yézidie.
Denis Mukwege, médecin congolais, soigne femmes et enfants victimes de violences sexuelles, Nadia Murad, irakienne yazidie, ex-esclave de Daech, est militante yézidie. © Joel Saget, Mark Wilson/AFP/Getty Images North America
Denis Mukwege, médecin congolais, soigne femmes et enfants victimes de violences sexuelles, Nadia Murad, irakienne yazidie, ex-esclave de Daech, est militante yézidie.
Denis Mukwege, médecin congolais, soigne femmes et enfants victimes de violences sexuelles, Nadia Murad, irakienne yazidie, ex-esclave de Daech, est militante yézidie. © Joel Saget, Mark Wilson/AFP/Getty Images North America

Le docteur Denis Mukwege, médecin congolais, soigne les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles. Pèlerin l'avait rencontré en 2016, à la sortie du documentaire : L’homme qui répare les femmes*, dont il est le personnage central.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 04/05/2016
  • Publié par :Guillemette de la Borie et Eyoum Nganguè
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6062 du 6 mai 2016

Pèlerin : Dans le film consacré à votre action, vous reprenez une phrase, déjà prononcée à la tribune de l’ONU et au Parlement européen : « Le corps des femmes est devenu un champ de bataille, le viol est une arme de guerre. »

Denis Mukwege : En général, ce sont les hommes qui se battent pour défendre leurs terres. Mais aujourd’hui, au Congo, les assaillants utilisent le corps des femmes comme arme de destruction, en les violant. Cela détruit les familles et les communautés de façon aussi efficace que si vous soumettiez la population à un tir croisé de balles.

Les hommes qui voient leurs femmes et leurs filles violées devant eux, en public, sans pouvoir les protéger, perdent toute autorité ; c’est une humiliation et un traumatisme profond, qui mènent parfois jusqu’au suicide. Quand il n’y a plus de noyau familial, plus de cohésion sociale, la communauté ne peut plus se défendre.

Comme ces viols restent impunis, les violeurs font pire encore, en blessant les femmes, en s’attaquant aussi aux petites filles : « Voyez ce que nous sommes capables de faire. » C’est ce qui se passe aussi avec les terroristes de Boko Haram au Nigeria, et également en Syrie et en Irak. Les populations ainsi décimées sont obligées de fuir, loin de la terre qui les nourrit. Et le pays tombe dans les mains des violeurs et des tueurs.

À l’hôpital Panzi, vous et votre équipe aidez les femmes à se reconstruire…

Les femmes martyrisées par ces bandes armées ne peuvent souvent plus avoir de relations sexuelles, ni enfanter, ce qui diminue la population d’autant ; elles restent incontinentes, sont victimes d’infections et du sida, qu’elles risquent de transmettre à leur tour.

Il faut les soigner, reconstruire leur corps, pour leur permettre de reprendre une vie la plus normale possible. Elles sont blessées aussi psychologiquement, car elles perdent leur place dans leur famille, dans la communauté.

Et atteintes aussi dans leur capacité à travailler, alors que ce sont elles qui portent l’économie de l’Afrique. Il faut les reconnaître comme victimes, que justice et réparation soient faites. Pour leur redonner l’estime d’elles-mêmes, et les réinsérer dans la société.

Qu’est-ce qui vous a amené à cet engagement ?

J’ai d’abord voulu devenir pédiatre. Lorsque j’étais enfant, j’accompagnais mon père, pasteur pentecôtiste, dans ses visites aux malades, et je le voyais prier avec eux.

Un jour, je lui ai demandé pourquoi il ne donnait pas de médicaments à un enfant malade. « Je ne suis pas médecin », m’a-t-il répondu. Alors, j’ai pensé : lui priera et moi je soignerai ! J’ai donc fait des études de médecine, et commencé à exercer à l’hôpital. Là, j’ai découvert des mères exsangues, dont beaucoup mouraient en couches. Et j’ai compris que pour soigner les enfants, il fallait d’abord garder les mères en vie. Alors, dans les années 1980, j’ai repris des études d’obstétrique à Angers.

Tandis que la guerre civile ravageait votre pays…

En plus de la mortalité maternelle consécutive aux accouchements, je voyais des femmes se présenter avec des lésions génitales très graves, et racontant toutes la même histoire : « J’ai été violée, on m’a brûlée avec du caoutchouc, on a introduit en moi des objets tranchants. »

Encore une fois ma carrière a basculé, j’ai dû me consacrer à la chirurgie gynécologique. Et puis, le temps passant, j’ai commencé à soigner les filles nées du viol de leurs mères, qui étaient violées à leur tour.

Un cycle sans fin… Alors, en 2008, je me suis dit qu’il ne fallait plus seulement soigner, mais s’attaquer aux causes de ces viols et de ces tortures.

Dans ce paysage si sombre, quel espoir voyez-vous encore ?

Je ne doute pas un instant qu’il y ait de l’espoir à l’horizon ! Nous sommes tous créés à l’image de Dieu : hommes, femmes et enfants sont égaux.

Mon père était orphelin à 4 ans, et c’est la solidarité autour de lui qui l’a fait grandir. Il nous a toujours dit :

Aimez votre prochain comme vous-même, respectez la veuve et l’orphelin, entourez-les de votre amour !

L’amour est la valeur principale de tout ce que vous pouvez construire : une famille, une communauté, une nation. Ce sont les relations des hommes avec les femmes qu’il faut changer : la majorité des hommes ne sont pas des violeurs, mais la majorité se tait, et c’est ce silence qu’il faut briser… Il n’y a pas de fatalité !

recntre

*L’homme qui répare les femmes, la colère d’Hippocrate : un film de Thierry Michel et Colette Braeckmann.

 

Un îlot en enfer : un livre de Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, Éd. du Moment, 2014 ; 16,50 €.

L’hôpital Panzi vit des dons de ceux qui veulent le soutenir : fondationpanzirdc.org

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Viols

penelope 04/05/2016 à 18:58

Oui c'est un acte lâche mais pour les violeurs cela représente une gloire de s'approprier une femme car ils n'ignorent pas le mal, non seulement physique mais aussi moral et familial. Certains sont heureux du mal qu'ils engendrent par leurs actes, ... lire la suite

Paru le 6 décembre 2018

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