Claire Chazal "La culture nous sauvera tous"

agrandir Claire Chazal anime le magazine culturel "Entrée libre", sur France 5, du lundi ou vendredi, à 20h20.
Claire Chazal anime le magazine culturel "Entrée libre", sur France 5, du lundi ou vendredi, à 20h20. © Christophe Fillieule/La Fabrik/FTV
Claire Chazal anime le magazine culturel "Entrée libre", sur France 5, du lundi ou vendredi, à 20h20.
Claire Chazal anime le magazine culturel "Entrée libre", sur France 5, du lundi ou vendredi, à 20h20. © Christophe Fillieule/La Fabrik/FTV

Le 13 septembre dernier, Claire Chazal rendait l’antenne après vingt-quatre ans de présentation du 20 heures sur TF1. Désormais aux manettes de l’émission culturelle « Entrée libre » sur France 5, la journaliste revisite son parcours.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 30/03/2016
  • Publié par :Timothée Duboc et Catherine Lalanne
  • Édité par :Cécile Picco

Pèlerin : Présenter une émission de culture quotidienne sur France 5, quatre mois à peine après avoir quitté le 20 heures de TF1, c’est une renaissance ?
Claire Chazal : À une épreuve a succédé une opportunité. J’ai eu la chance de rebondir vite, sans avoir le temps de perdre l’estime de moi. Quand Michel Field m’a proposé « Entrée libre » sur France 5, j’ai vu un signe du destin. J’allais pouvoir enfin partager avec le plus grand nombre les sujets de culture qui m’ont toujours passionnée.

Cela a dû être dur malgré tout d’arrêter le 20 heures du week-end après vingt-quatre ans d’antenne.
C. C. : Qui peut tourner une aussi longue page professionnelle aisément ? J’ai ressenti une nostalgie des grands moments et une perte de repères. Ma vie, mon corps étaient réglés sur ce rendez-vous. Du jour au lendemain, ils ne recevaient plus cette décharge d’adrénaline de la fin de semaine. J’avais perdu mes points d’ancrage professionnels et humains.

Le soir du 13 novembre a été le plus terrible. C’était le premier grand rendez-vous auquel vous ne participiez pas.

Ironie du sort, les attentats se sont produits un vendredi soir ! J’aurais dû courir rejoindre mon équipe et prendre l’antenne. À la place, je suis restée immobile, tétanisée et impuissante comme tous les Français. L’horreur du drame s’est doublée d’un grand sentiment d’inutilité professionnelle.

Vous dites que la danse vous a permis de tenir debout.
C. C. : Ce cours quotidien de danse classique était le symbole précieux de ma vie d’avant, à TF1. Il m’a permis de continuer à structurer mes journées. M’entraîner chaque matin m’a aidée à maintenir mon équilibre mental.

Qui vous a inculqué ce culte de l’effort ?
C. C. : Mes parents m’ont transmis le goût du travail régulier. Instituteurs issus d’un milieu modeste, ils se sont élevés par le travail.  Ma mère est devenue professeure de français et mon père a réussi l’ENA. J’ai été témoin de leur ténacité et de leur ascension sociale.

L’avez-vous transmis à votre fils ?
C. C. : Bien sûr. Mais si je n’avais qu’un précepte à lui transmettre, ce serait : n’oublie pas d’être heureux. Mes parents me disaient : « Travaille pour être libre et autonome » ; le bonheur ne faisait pas partie de leur enseignement. J’ai élargis le mien à cette dimension.

Ce parcours d’excellence, était-ce le prix à payer pour devenir une femme libre ?
C. C. : Il y a toujours un prix à payer pour la liberté. Mon éducation a forgé mon tempérament indépendant. Être en accord avec moi-même a été ma priorité. Mais ce goût profond de la liberté s’est révélé difficilement conciliable avec une vie de couple et la création d’une famille. Quand on ne veut pas faire de concessions, il faut accepter de se retrouver seul.

C’était difficile d’être une femme de tête à l’antenne ?
C. C. : Autant le monde de la finance et celui de la politique sont misogynes, autant l’audiovisuel m’a donné ma chance ! Quand j’ai commencé à présenter le 20 heures en 1991, être une femme était une force pour une chaîne qui souhaitait féminiser son audience.

Dans les métiers de l’image, les femmes sont davantage victimes du jeunisme que les hommes, c’est indéniable ! Et pourtant, on est venu me chercher pour animer une quotidienne de culture à 59 ans. On a dû considérer qu’un peu de maturité ne nuisait pas à l’audience.

Une chaîne qui propose à 20 h 20 un rendez-vous quotidien avec la culture, c’est un sacré pari !
C. C. : Et une vraie chance pour moi d’être aux manettes d’un tel rendez-vous. Chaque lundi, je peux inviter un artiste et m’entretenir en profondeur avec lui, au-delà de la simple promotion de son spectacle. Quel bonheur d’être en accord à l’écran, du lundi au samedi, avec ce qui me passionne dans la vie !

Quelle marque voulez-vous imprimer sur « Entrée libre » ?
C. C. : Je souhaite créer un lieu où les artistes se sentent les bienvenus. Je partagerai mes coups de cœur pas mes coups de griffes. « Entrée libre » rendra la culture accessible à tous : en n’excluant aucun champ d’expression artistique et en ne partant jamais du postulat que le téléspectateur sait déjà. Je veux être une passeuse.

Concrètement, comment ferez-vous ?
C. C. :Mon exigence de qualité s’accompagne d’une volonté de ne perdre personne en route. Quand je présente le spectacle Roméo et Juliette à la Comédie-Française, il y a volontairement un rappel de l’œuvre de Shakespeare, une contextualisation de la pièce dans son époque, un florilège des adaptations célèbres, une galerie des grands acteurs qui l’ont incarnée. « Entrée libre » n’est pas un rendez-vous culturel réservé à une élite mais une émission pour éprouver, s’élever, grandir.

Pensez-vous que la soif de culture des Français est proportionnelle à la dureté de notre époque ?
C. C. : Je le constate chaque jour : les théâtres, les musées, les festivals ne désemplissent pas. Plus les temps sont durs, plus les hommes ont besoin de s’élever. La force de la culture en temps de crise, c’est de nous rassembler. Seuls face à l’adversité, nous sommes peu de choses.

Reliés les uns aux autres par l’émotion esthétique, nous retrouvons notre humanité. Quand l’acteur Jude Law porte les textes des migrants dans un théâtre de fortune à Calais, il exprime l’urgence à se relier pour affronter la réalité. La communion dans l’émotion ou la beauté nous rend forts ; les terroristes du Bataclan ne peuvent rien contre cette chaîne humaine. Regardez la dignité du peuple belge après les attentats sanglants perpétrés ce 22 mars. Leur union dans l’épreuve fait leur force.

Si on vous proposait de présenter un journal d’information, diriez-vous oui ?
C. C. : La page est tournée. Le plus beau journal possible, je l’ai fait pendant vingt-quatre ans. Que d’autres prennent le relais de cet incontournable rendez-vous. Car le 20 heures reste la grand-messe même si les chaînes d’info en continu rognent son audience. Les Français aiment ce rituel convivial à l’heure du dîner.

Cette agora virtuelle, cet espace de dialogue intergénérationnel rythme la fin de la journée. Rien ne peut concurrencer la magie de regarder ensemble au même moment quelque chose qui nous fait vibrer.

Un grand souvenir du 20 heures ?
C. C. : Il y a vingt ans, le lendemain de l’assassinat d’Yitzhak Rabin, la présentation du 20 heures en direct de la vieille ville de Jérusalem sur un plateau de fortune. J’avais la sensation d’être minuscule face à l’immensité de l’événement et pourtant d’être exactement là où je devais être.

À 59 ans, quel regard portez-vous sur votre parcours ? Et si c’était à refaire ?
C. C. : J’ai eu beaucoup de chance et je continue d’en avoir. Quand je suis entrée à 25 ans au Quotidien de Paris, j’ai instantanément compris que ce métier serait ma vie. J’ai évolué, pris des risques, suivi mon instinct. Il ne m’a pas trompée.

Si c’était à refaire, je prendrais le même chemin, j’accorderais autant de place à l’amitié. Je ne suis pas une solitaire. J’adore travailler en équipe. Le « je » est faible, le « nous » est symbole d’intelligence, de force et de liberté.

À l’approche de la soixantaine, n’avez-vous pas envie de prendre du champ ?
C. C. : Je ne me sens en aucun cas dans une forme de retraite. Je ne sais même pas ce que ce mot veut dire. J’ai plus d’appétit de vivre que jamais. Heureusement car à 60 ans, les enfants s’envolent, les parents nous quittent. La question du sens de la vie est difficile à éviter.

Comment affrontez-vous cette question ?
C. C. : Quand le sentiment de ma finitude m’envahit, que le vertige me guette, je vais au concert, au ballet ou au spectacle, je cours m’agrandir pour ne pas me diminuer. Oui, je plonge en apnée dans la beauté et en ressors libérée. L’art nous écarte de l’abîme, le beau participe à nous sauver.

Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 6 décembre 2018

Notre Librairie

Voyages et croisières