Bernard Pivot : "Oser être soi, c’est le privilège de l’âge"

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© Philippe Quaisse/Pasco&co
Bernard Pivot : "Oser être soi, c’est le privilège de l’âge"
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Dans La mémoire n’en fait qu’à sa tête, Bernard Pivot se livre par bribes, mêlant citations d’écrivains et souvenirs personnels. Rencontre avec le journaliste dont l’émission Apostrophes a fait entrer la littérature dans nos vies.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Publié par :Propos recueillis par Catherine Lalanne
  • Édité par :Laurence Faure
  • Publié dans Pèlerin
    7009 du Jeudi 23 mars 2017

Vous écrivez dans la préface de votre ouvrage : « On s’arrête tout à coup de lire parce que les mots titillent notre mémoire. » Que voulez-vous dire ?

Notre mémoire est sollicitée par beaucoup de choses : les parfums, la nourriture, les voix, les objets… Chez moi, les mots agissent comme une madeleine de Proust.
Ma mémoire s’accroche à eux comme la veste au portemanteau !


J’adore tweeter ; l’exercice a resserré mon écriture, m’a allégé des mots superflus

Vous affirmez que la mémoire n’est pas votre qualité première, et pourtant vos souvenirs sont d’une précision implacable. Ce titre, La mémoire n’en fait qu’à sa tête, c’est une blague !

Pas du tout ! Je me souviens parfaitement des êtres et des émotions ressenties. Jamais des lieux. Je pourrais vous décrire chaque but du Bayern Munich contre Saint-Étienne, lors de la finale de la Coupe d’Europe, en 1976, à Glasgow (Écosse), vous dire les tirs contre la barre, l’entrée de Rocheteau dix minutes avant la fin, l’espoir de gagner qui s’envole. Mais ne me demandez pas de vous parler du stade ni de la ville ; j’ai un blanc. Si j’avais su fixer les décors, je serais devenu romancier !

Au hasard d’une phrase lue, votre mémoire se réveille. Elle rebondit et fait des ricochets…

Ce qui me frappe en vieillissant, c’est que j’interromps de plus en plus souvent mes lectures. Accumuler les années multiplie les souvenirs et les occasions de laisser remonter le passé. Ma mémoire rebondit sur un mot comme la pierre ricoche sur l’eau. Enfant, j’adorais ce jeu. Combien de fois le palet allait-il sauter sur la surface des étangs du Beaujolais ? Deux, trois, quatre fois ? Avant de disparaître, à bout de force, au fond de l’eau.

Ce goût des mots vous rend calligraphe. Vous défendez l’orthographe avec la passion d’un esthète. Existe-t-il une poésie de l’orthographe ?

Bien sûr, c’est pour cela que je pars en guerre contre ceux qui veulent la simplifier. Les accents circonflexes, les apostrophes, les tirets sont à la langue française ce que les Zip, les ceintures et les bracelets sont à la mode. Ils y ajoutent grâce et fantaisie. Enlevez le trait d’union de tire-bouchon et vous ne visualiserez plus l’hélice qui s’enfonce dans le liège ! Ôtez l’accent circonflexe du o de rôti et nous serons privés de son fumet. Quand Don Diègue s’écrie : « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ! » sa détresse s’exprime dans l’emphase des accents sur les o ! La beauté participe au sens d’une langue.

À 82 ans, quand d’autres font des mots croisés, vous tweetez chaque jour.

J’adore tweeter ; l’exercice a resserré mon écriture, m’a allégé des mots superflus. Je ne truffe plus mes phrases de termes inutiles. Twitter a rendu ma pensée plus incisive.

Dans votre livre, l’amour des mots côtoie celui des femmes. La lecture de la correspondance entre François Mitterrand et Anne Pingeot vous rappelle une cousine qui n’a jamais répondu à une sublime lettre d’amour.

J’avais 20 ans. Je lui avais écrit une déclaration éloquente, rajoutant un adjectif par-ci, une promesse par-là, prenant un plaisir intense à assembler les mots pour elle. Cela fait soixante-deux ans que j’attends la réponse. Ça doit être non, probablement… Aujourd’hui, ma joie d’avoir écrit cette lettre d’amour surpasse la déception de n’avoir jamais reçu de réponse.

(...)

Outre l’honnêteté, vous affirmez que votre vie a aussi été régie par le principe de Peter…

Vous connaissez la phrase célèbre de Laurence J. Peter : « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever jusqu’à son niveau d’incompétence. » J’ai intégré très tôt ce principe. Quand Pierre Desgraupes m’a proposé le Journal de 20 heures en alternance avec Christine Ockrent, Peter m’a rappelé que je n’avais pas le bagage politique nécessaire à l’emploi. Il m’a aussi glissé à l’oreille que je jouissais d’une liberté totale à Apostrophes et qu’elle était infiniment plus précieuse que l’obligation de lire un prompteur sous l’œil irascible d’un directeur de chaîne… Mon vieux Peter avait raison : la notoriété n’est jamais un brevet d’omniscience. J’ai toujours suivi
à la lettre ses recommandations !


L’âge a ses privilèges : on est libre de consacrer son temps à ce qui enrichit l’esprit

Votre livre débute par une phrase de Jean d’Ormesson : « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle », et deux gifles.

Nous avons, d’Ormesson et moi, une gifle mémorable en commun. À 6 ans, Jean applaudit, à Munich, de son balcon, de jeunes hitlériens qui défilent en chantant. Son père, alors ministre, lui indique par cette gifle « républicaine » qu’il fait une grossière erreur, et éveille son esprit critique. Moi,  j’en ai 12 quand j’expédie, d’une magnifique reprise de volée, mon ballon dans les vitres de la ferme d’amis de mon père. Ma gifle est plus modeste et ne me détournera pas de ma passion du football.

Vous qui avez le goût du tac au tac, vous évoquez les silences de Marguerite Duras à Apostrophes… Aviez-vous peur des blancs de vos invités ?

À la télévision comme à la radio, le silence est honni. L’oreille ne doit jamais rester dans l’attente d’un son. Mieux vaut des voix qui se chevauchent qu’un vide qui laisse l’auditeur en manque ! Duras m’a appris à respecter les silences. Elle avait des blancs sublimes, qui donnaient tout leur poids aux mots à venir. La tête posée au-dessus de son éternel col roulé, elle prenait le temps de trier ses idées et de construire sa pensée. Un spectacle… éloquent !

En juillet 1961, vous invitez Karen Blixen, auteur du Festin de Babette, au restaurant Drouant – une des plus belles tables de Paris – alors qu’elle est citée pour le prix Nobel.

Et je vois entrer la femme la plus maigre du monde, un insecte fragile soutenu par sa secrétaire. La baronne Blixen n’avait pas la santé de son héroïne Babette : elle a commandé un artichaut ! Observant mon embarras, elle m’a déclaré : « Ne croyez pas que je souffre de ne pas pouvoir partager votre repas. Un jeune homme qui a faim est un beau spectacle. » Cinquante ans après, je mesure l’étendue de mon ignorance !

(...)

Vous contredisez André Gide qui, à 72 ans, n’écrit plus une phrase affirmative sans être tenté d’y ajouter : peut-être.

En vieillissant, les certitudes abandonnent Gide. Moi, c’est l’inverse. Jeune,  j’étais empli de doutes. Avec l’âge, je suis devenu plus assuré. Les « peut-être » ont disparu de ma conversation. Plus le temps passe, plus je me rapproche du seul jour de ma vie d’où seront exclus l’hésitation et le peut-être…

Vieillir ne vous déplaît donc pas ?

L’âge a ses privilèges : libéré des contraintes familiales prenantes, on est libre de consacrer son temps à ce qui enrichit l’esprit, libre de savourer le plaisir de vivre. On se moque du regard des autres et on ose être soi.

Mais ce qu’on gagne en liberté et en sagesse, ne le perd-on pas en rapidité et en agilité ?

La voiture roule toujours mais le moteur tousse, il fait des petits bruits inquiétants : on se doute qu’il ne tiendra pas 100 000 km de plus. L’esprit aussi ralentit. Je lis toujours beaucoup et aussi aisément, mais je ne pourrais plus animer Apostrophes. J’ai perdu mon esprit d’à-propos ; les questions et les réponses qui fusent, ce n’est plus pour moi.

Vous rebondissez sur une phrase de David Foenkinos, extraite de La délicatesse. Son personnage, François, est surpris par la mort à mi-chemin d’un livre. Et vous, comment aimeriez-vous être interrompu ?

J’aimerais faire ma révérence en lisant un jeune écrivain. Qui sait, peut-être un futur Goncourt. Partir avec les mots neufs d’un auteur débutant me donnerait le sentiment de mourir jeune. Ce serait beau de quitter cette vie dans un bain de jouvence !


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Retrouvez l'intégralité de notre rencontre avec Bernard Pivot dans le numéro 7009 de Pèlerin, du Jeudi 23 mars 2017.

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Paru le 6 décembre 2018

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