Anny Duperey : “Je suis le rêve de ma mère”

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Annie Duperey dans son jardin parisien. © Stéphane Grangier
Annie Duperey dans son jardin parisien.
Annie Duperey dans son jardin parisien. © Stéphane Grangier

Anny Duperey a perdu sa mère quand elle avait 8 ans. Dans un livre intime, l'actrice s'interroge : sa mère a-t-elle guidé sa vie ?

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Modifié le 26/05/2018 à 12:00
  • Publié par :Pascaline Balland
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7069 du 24 mai 2018

À 70 ans, vous cherchez à comprendre qui était votre mère et sa place dans votre vie. Pourquoi maintenant ?
Mon livre, Le rêve de ma mère, mûrit en fait depuis une dizaine d'années. Depuis que, par hasard, j'ai retrouvé le cirque théâtre dans lequel mes grands-parents maternels ont travaillé, à Elbeuf (Seine-Maritime). Je croyais l'endroit détruit. Quand je suis entrée dans ce vaisseau fantôme, j'ai reçu un grand choc. Tout à coup, une phrase est « tombée en moi » : « Je suis le rêve de ma mère. » Mon orientation professionnelle, ma vie me sont apparues en un raccourci instantané, et j'ai failli m'effondrer par terre. J'ai écrit tout ce qui m'est venu à ce moment-là, dressé la liste des chapitres. Puis j'ai laissé le papier jaunir avant d'y revenir. Tardivement, c'est vrai. Dans un récit autobiographique, il est difficile de se tenir à l'angle choisi. Dans Le voile noir, je voulais montrer ce qui se passe quand on ne veut pas guérir pendant trente ans. J'ai écrit ensuite Les chats de hasard sur notre rapport à l'animal. Il y a un âge où il m'était impossible de dormir avec un chat qui a la douceur du sein d'une mère. J'aurais perdu mes forces. Il a fallu d'abord accepter cette douceur, peu à peu. Dans Le rêve de ma mère, j'aborde cette question qui en restera une : de quelle manière les morts peuvent-ils interférer dans notre vie ? De quelle manière une maman disparue trop tôt peut-elle diriger votre destin de là-haut ?

Quel est ce rêve dont parle votre livre ?
C'est ce qui me traverse. Ma ligne intérieure depuis toujours, la manière de me diriger, les éléments les plus importants de ma vie. Je n'avais jamais vraiment réfléchi au personnage de ma mère. Sur ses photos, la différence de visage et de regard avant et après ma naissance m'interrogeait : après, un œil éteint, une femme qui s'était laissé empâter assez vite. Ma mère a dû abandonner ses rêves de carrière parce que je suis arrivée au monde. Élevée autour d'un cirque, elle était photographe, comme mon père et possédait un côté hardi. Je suis née parce qu'elle a posé nue pour lui : il voulait étudier la lumière sur un corps… et je suis là. Pour une femme de son milieu, en 1947, se retrouver enceinte signifiait un retour à la maison. Je crois que cela n'allait pas du tout à cette femme-là. Il m'a paru logique que ce soit moi qui reprenne ses rêves puisque je suis la cause de leur abandon. Là où elle est possiblement, elle aurait réinvesti sur celle qui arrivait. Pourquoi pas ?

Vous dites entendre souvent des petites phrases, percevoir des signes…
Oui, mais je n'ai pas le décryptage. Leur importance est apparue nettement quand je n'ai pas écouté. Je l'ai alors pris en pleine face. Après coup, il est très clair que j'avais vu la date approximative de la mort de ma tante, qui m'a élevée. Au moment de signer un contrat pour la reprise d'une pièce à Paris, un avertissement intérieur m'indiquait « pas plus tard que fin mars ». Je me suis quand même engagée jusqu'à fin avril. Ma tante est morte mi-avril… Désormais, quand je perçois un veto sur un projet, je n'y vais pas. Je ne connais pas la raison, mais il y en a une.

D'où viennent ces signes, selon vous ?
À l'arrivée de la série Une famille formidable dans ma vie, j'ai très sérieusement pensé aux anges. Je finissais d'écrire Le voile noir et je souhaitais tourner une comédie pour me remonter le moral. Trois projets se sont présentés. Le début du tournage de la série était fixé au lendemain de la date de remise de mon manuscrit à mon éditeur. J'ai alors rencontré Joël Santoni, son réalisateur. Nous avons découvert que nous étions tous deux orphelins et l'avions été au même âge. C'était trop bien « organisé » pour que cela soit dû au hasard.

Dans Une famille formidable, vous incarnez Catherine, une mère qui est un véritable pilier. Comment avez-vous abordé ce rôle ?
J'ai fait avec ma voix, mon tempérament. Je me demande si l'amour des spectateurs depuis vingt-cinq ans ne repose pas sur le fait qu'ils ont compris inconsciemment la nécessité souterraine de se recréer une famille tribale fantasmée. Joël et moi savons bien faire une chose qui n'est pas donnée à tout le monde : nous avons ce que j'appelle le « trampoline grave ». Nous pouvons aller très loin dans le drame et rebondir très vite sur des clowneries. Peut-être parce que nous l'avons fait tout le temps.

Il a fallu vous inventer une manière d'être mère. Comment vous y êtes-vous prise ?
C'est angoissant quand on n'a pas d'exemple. Je regardais les mères autour de moi et je les trouvais tellement lourdes ! J'ai essayé d'être la mère la plus légère possible. Je me suis inspirée de ma tante. Elle m'a mis toutes les cartes en main. Concrètement, l'adulte n'interfère pas. Il regarde les enfants, observe pour quoi ils sont doués, ce qu'ils ont envie de faire, et il met à leur disposition tous les bouquins, tous les cours possibles. J'ai suivi cet exemple en prévenant mon fils et ma fille : « Attention, c'est toi qui joues. Tu peux même gâcher le jeu, c'est ton entière responsabilité. » En fait de principe d'éducation, je n'en ai eu qu'un, valable pour l'amour, l'amitié, le travail : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse. »

Votre tante a joué aussi un rôle dans votre rapport à l'écriture…
L'écriture est le seul chemin de ma vie qui ne doit rien au hasard. Tracer des mots sur le papier constitue un geste consolateur. J'ai commencé par écrire, comme les gamines, un journal intime. Dont cette page que j'ai retrouvée avec stupéfaction, la seule où je parle de la mort de mes parents en notant : « Il faudra un jour que j'écrive mon livre. » Je lisais beaucoup, j'étais bonne en français, j'adorais faire des rédactions, mais le livre ne représentait rien pour moi à ce moment-là. Et pourtant c'était clair, programmé. Puis, à 17 ans, je suis partie à Paris. J'ai alors écrit des lettres à ma tante. Cela a été mon école.

Que ressentez-vous après avoir livré un récit aussi personnel ?
On pourrait supposer qu'écrire est une mise à distance. Affaire réglée. Au contraire. Je ne peux pas relire ces récits. D'avoir défini leur sujet et mis des mots dessus, c'est presque plus sensible qu'au stade de pensée floue.

Ce contact avec les mots a joué un grand rôle dans votre destin…
Au moment où j'ai commencé mes études à l'école des beaux-arts de Rouen, j'ai rencontré un orientateur professionnel. Il m'a suggéré de m'inscrire en même temps en cours du soir au conservatoire d'art dramatique parce que je risquais « de perdre le contact avec les mots ». J'ai suivi son conseil. Je ne connais pas son nom. Mais en mon for intérieur, je l'ai toujours appelé le messager…

Vous êtes devenue comédienne, romancière, mais vous continuez à penser : « Un jour, j'entrerai en peinture. » Que voulez-vous dire ?
Entrer en peinture, c'est peindre assez longtemps pour arrêter de peindre comme on aurait envie, faire fi de ses admirations, de ses maîtres. À chaque fois que je prends les pinceaux, j'ai envie que cela ressemble à un tableau de Raoul Dufy ou de Pierre Bonnard. J'ai donc un idéal devant les yeux. La peinture sincère demande beaucoup de travail. D'autant que je ne peux pas à la fois peindre, écrire, jouer. Les mots, les couleurs, les formes ne vont pas ensemble. Ils ne répondent pas au même emploi de soi. La peinture reste pour moi un rêve sacré.

Quelle est la part du sacré dans votre vie ?
Une part très personnelle, qui n'a rien de religieux. Je pense qu'il existe des liens très mystérieux faisant appel au sacré, des choses à respecter. Face à ce mystère, j'écoute et j'obéis, sans fuir ni rechigner. C'est sans doute ma plus grande qualité.


Biographie

1947 : Naissance à Rouen (Seine-Maritime).

1955 : Mort de ses parents, Lucien et Ginette.

1992 : Parution du Voile noir. Lancement de la série Une famille formidable sur TF1.

2017 :

livre duperey

Publication du récit Le rêve de ma mère, Éd. du Seuil, 212 p. ; 24,90 €.


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En aparté

Par un lundi après-midi radieux, Anny Duperey nous ouvre l'écrin vert de son jardin parisien. Elle discute lumière avec le photographe, m'invite à prendre place à côté d'elle sur un banc abrité du soleil déjà ardent.

Sa maison nous fait face, fenêtres grandes ouvertes. Nous n'y pénétrerons pas, c'est son domaine intime, courtoisement interdit. Tandis qu'elle parle, son regard, en perpétuel mouvement, sonde le ciel, redescend sur les rosiers et les rhododendrons en fleurs, surveille la ronde des chats.

Quelque chose de félin se retrouve dans sa manière à la fois complice et songeuse de se prêter à l'interview : « Ce que je confie aux gens m'effraie moi-même », avoue l'actrice. Et on la croit.


Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Anny Duperey.

Henrigolant 23/05/2018 à 21:24

Superbe entretien qui ne peut que nous faire aimer cette comédienne que j'ai découverte dans "une famille formidable". Merci pour ce moment de bonne lecture./.

Paru le 6 décembre 2018

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