Anne-Sarah Kertudo : "Perdre la vue m'a ouvert les yeux"

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© Alexandre Isard/Pasco
Anne-Sarah Kertudo : "Perdre la vue m'a ouvert les yeux"
© Alexandre Isard/Pasco

Devenue malentendante à l'adolescence, sa plongée dans le monde des sourds a déterminé son itinéraire de juriste à leur service. Depuis 2014, Anne-Sarah Kertudo a aussi perdu la vue. Elle en est intimement convaincue : changer le regard social sur le handicap lèvera la double peine de ceux qui le vivent et enrichira la vie relationnelle de tous.

Les grands entretiens Pèlerin

À propos de l'article

  • Créé le 09/01/2018
  • Publié par :Pascaline Balland
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7049 du 4 janvier 2018

Vous êtes l'héroïne du film de Mathieu Simonet – Anne-Sarah K. –, qui vous a accompagnée pendant trois ans tandis que vous perdiez progressivement la vue. N'est-ce pas étrange d'accepter que quelqu'un filme cette douloureuse évolution ?

J'ai accepté parce que c'était Mathieu Simonet, qui est mon ami d'enfance. Il m'a fait cette proposition au moment où je venais d'apprendre que j'allais perdre la vue. Devant moi, un gouffre s'ouvrait. Ce tournage a tout transformé. La traversée est devenue une aventure. Mathieu était présent tout le temps et nous nous sommes « amusés ».

Lors des consultations médicales, le moment le plus dur à vivre pour moi, l'hôpital se transformait en plateau de tournage. Réfléchir à la réalisation m'a apporté le recul nécessaire pour affronter l'épreuve. Le regard de Mathieu, plein d'amour, m'assurait que ce n'était pas grave, que la vie continuait.

Ce film, vous l'avez vu ?

J'ai vu les premiers rushes mais, comme ma vue se dégradait au fur et à mesure, je n'ai jamais bien vu le film fini. Quand il a été monté, la productrice a organisé des projections pour mon compagnon et mes enfants. Nous en avons beaucoup parlé ensemble pour qu'ils puissent en être fiers.

Allez-vous au cinéma ?

J'aime beaucoup le cinéma, mais je commence à avoir du mal à comprendre les films. J'ai parfaitement suivi le récit politique de 120 battements par minute, de Robin Campillo, sur le combat des militants d'Act up dans les années 1990. L'histoire d'amour, elle, m'a échappé. Je distingue encore un peu les images mais je n'ai pas réussi à reconnaître les personnages.

La politique vous intéresse. Comment voyez-vous la marche du monde en ce début d'année ?

À écouter les débats à la radio, j'entends qu'aucune grande solution ne s'offre à nous. L'engagement est ma réponse. Tout est possible, parce que tout dépend d'hommes et de femmes comme vous et moi. Le monde de la finance, l'administration, les politiques ne sont pas des blocs dénués de visages et d'humanité. Il s'agit de toucher chacun et de susciter son envie d'aller dans le bon sens.

Qu'est-ce qui va dans le bon sens ?

La difficulté aujourd'hui est d'accepter la complexité. Lors du procès d'Abdelkader Merah (le frère du terroriste Mohammed Merah, NDLR), la haine a déferlé contre sa mère et son avocat. Penser la complexité, c'est juger et condamner les actes des deux frères et, en même temps, comprendre que leur mère est une mère comme les autres, avec des sentiments de douleur et un réflexe de protection.

Plutôt que de la jeter dans la fosse aux lions, il serait juste de reconnaître notre colère contre les attentats, notre douleur, notre incompréhension, notre impuissance. S'engager commence en étant cohérent, apaisé avec soi-même. La paix intime est essentielle. Chacun se place ensuite à un endroit où il peut servir les autres.

Perdre peu à peu la vue a-t-il redéfini vos priorités ?

Oui. Quand je n'ai plus assez vu pour me déplacer, il a fallu que j'adopte une canne blanche. Un jour, une vitrine m'a renvoyé l'image d'une femme avec sa canne blanche. Réaliser qu'il s'agissait de moi a été un choc. Impossible de se projeter dans cette personne-là, nécessairement triste.

J'ai mesuré alors la force de cette représentation. Elle me modèle et prend le pas sur ce que je vis. Mon travail, mon combat, consiste à lui substituer mon image, celle d'une femme normale.

Comment restez-vous connectée aux autres ?

D'abord par le contact physique. Le plaisir du toucher transforme la relation. Elle devient plus intime, plus charnelle. La manière dont quelqu'un s'adresse à moi et me touche parle de lui, de son intimité, de sa relation plus ou moins empêchée aux autres. Les autres voient pour moi et c'est très drôle. Ce qu'ils regardent me raconte leur vision du monde.

Sur qui et sur quoi vous êtes-vous appuyée ?

J'ai la chance, rare, d'être très bien entourée. Quand j'ai traversé des moments sombres, Mathieu m'a dit : « Si tu ne vas pas bien, c'est parce que tu n'as pas de projet, que tu ne fais plus rien. Il faut que tu écrives. Comment ? On va trouver des solutions. »

J'ai écrit un premier livre, réalisé un premier documentaire. Je n'accepte pas de perdre la vue, je m'adapte. Ma colère sera toujours là, mieux vaut en faire un moteur. Finalement, sans mauvais jeu de mots, ce qui m'arrive m'a ouvert les yeux. Aujourd'hui, je suis à la bonne place.

Vous avez grandi à la campagne. Était-ce difficile de présenter une différence physique, comme celle de vos yeux, dans un village ?

Dans ma famille, le mot « handicap » n'a jamais été prononcé. Mon frère a la même difficulté que moi. Mes parents ne voyaient pas leurs enfants comme différents. Les gens du village non plus.

La question s'est posée à notre arrivée à Paris. Là, j'ai été confrontée aux moqueries de mes camarades de collège et à un rejet violent de la part des professeurs et de la direction. J'en ai souffert jusqu'à ce que je comprenne que le problème n'était pas en moi, mais dans ce regard, ce rejet, cette exclusion.

Comment avez-vous répondu à ce rejet subi à l'adolescence ?

J'ai voulu être avocate. J'ai passé trois fois le concours, trois fois je l'ai raté. J'avais pourtant de bons résultats à la faculté de droit.

Mathieu, avec qui j'ai fait mes études, a trouvé cet échec étrange. Il a demandé à consulter mes copies, elles s'étaient perdues. Il a engagé une procédure, ça a été son premier procès. Au bout de quatre ans, mes copies ont ressurgi. Marquées d'un grand H (comme handicap), elles n'avaient même pas été corrigées.

Ma vie s'est nouée là. Je suis très armée, mais quelqu'un qui l'est moins et qui vit une situation analogue, comment se relève-t-il ? Je me suis orientée vers le conseil juridique en langue des sourds. Jusque-là, rien n'existait.

À la tête de l'association Droit pluriel, vous lancez un appel. De quoi s'agit-il ?

En ce début d'année, nous adressons une lettre ouverte à tous les éditeurs de dictionnaires. Nous leur demandons de modifier la définition du mot « handicap ». Une « situation d'infériorité que l'on doit supporter », selon Le Petit Robert. Revenir sur cette définition donne l'occasion de mesurer combien notre regard intègre cette idée d'infériorité.

Quelle est votre définition du handicap ?

Le handicap est une situation. À ne pas confondre avec ma surdité, ma cécité. Il existe, à l'extérieur, une situation où je suis empêchée. Quand une école refuse une petite fille en fauteuil roulant parce que la classe, au premier étage, lui est inaccessible, le problème n'est pas le fauteuil roulant, mais l'absence d'ascenseur. Le rôle de la société est de lever la barrière de l'empêchement.

Le rôle de la société est de lever la barrière de l'empêchement

Le handicap n'est pas merveilleux mais tout ce que j'ai fait est lié à lui, le conseil juridique en langue des signes, les formations auprès des professionnels du droit, mon action militante, mes livres et mes films. Il m'oblige à travailler sans cesse, à me montrer vigilante et exigeante avec moi-même.

Quelle lumière vous éclaire aujourd'hui ?

La même que vous, le soleil. Et l'échange avec les autres.

A-t-elle une dimension spirituelle ?

Nécessairement. Nous recevons le monde à 90 % par la vue. La perdre oblige à chercher en soi, à trouver d'autres voies. L'écoute se fait très attentive. Je suis très dépendante des autres pour nourrir mon univers intérieur.

Que souhaitez-vous aux lecteurs de Pèlerin pour 2018 ?

De regarder autrement les autres et de se relier davantage à eux. D'interroger leurs pensées et leurs actions. Et de faire les choix qui répondent à leurs souhaits profonds. 

sa bio

1972 Naissance à Paris.
1986 Devient malentendante.
Création de la première permanence juridique pour les sourds, à la Mairie de Paris.
2010 Publie Est-ce qu'on entend la mer à Paris ? éd. L'Harmattan, 230 p. ; 21,50 €.
2015 Perd la vue et crée l'association Droit pluriel, qui s'engage pour une justice accessible à tous.
2017 Réalise le documentaire Parents à part entière pour l'émission à vous de voir, sur France 5. Sortie du film de Mathieu Simonet, Anne-Sarah K., produit par Hold-Up Films.
2018 Lance, avec Droit pluriel, un appel pour changer la définition du handicap.

en aparté

Derrière la porte bleue, la cage d'escalier apparaît rouge et jaune. La maison d'Anne-Sarah Kertudo, à Montreuil, en banlieue parisienne, palpite de vie. Au cours de l'interview, elle sollicite de l'aide pour trouver son portable : « C'est un téléphone rose », puis se met à rire : « Dit comme cela, ça prête à confusion… »

 Sur sa suggestion, la prise de vue se déroule dans son café préféré, au coin de sa rue : « J'ai ma table, au fond, celle qui est ronde. » Sur les murs du bistrot, le jaune, le vert et le parme chahutent. Avec la couleur, Anne-Sarah tient l'antidote contre l'image triste et grise des aveugles, « spécialement des femmes aveugles ». Un antidote efficace.

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Paru le 6 décembre 2018

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