Moi, Thérèse, conquistador de Jésus

agrandir Portrait de sainte Thérèse d’Avila par François Gérard (1827).
Portrait de sainte Thérèse d’Avila par François Gérard (1827).
Portrait de sainte Thérèse d’Avila par François Gérard (1827).
Portrait de sainte Thérèse d’Avila par François Gérard (1827).

Sainte Thérèse d’Avila est née il y a cinq cents ans et pourtant, son œuvre et son exemple restent d’actualité. Première femme docteur de l’Église, patronne de l’Espagne, elle est fêtée le 15 octobre.

En Espagne, tout le monde sait qui est la « Madre », comme s’il n’y en avait qu’une… En France, même si on éprouve une tendresse particulière pour notre « petite » Thérèse, on sait ce que doit la carmélite de Lisieux à son impressionnante patronne. C’est que l’intimité de la « grande » Thérèse avec Dieu semble hors de portée.

Et pourtant, de toutes les saintes, elle est celle qui nous ressemble le plus. Sa rencontre avec Dieu ne s’est pas faite en un jour, comme celle de Paul Claudel derrière le pilier de Notre-Dame.

Quand Thérèse répond « me voici ! » elle a déjà 39 ans. « C’est rassurant ! explique Christiane Rancé, l’une de ses biographes (La passion de Thérèse d’Avila, Ed. Albin Michel, 299 p. ; 19,50€.)

Elle entre au carmel de l’Incarnation d’Avila en 1535, mais elle ne trouve pas le mode d’emploi pour être sainte. C’est l’oraison qui l’y conduira.

Elle a son lot de tiédeur, de lassitude et d’élans avortés comme nous tous. Elle rêve même aux plaisirs du monde. » Thérèse l’avoue dans sa Vie écrite par elle-même :

Quand j’étais au milieu des vains plaisirs du monde, le souvenir de ce que je devais à Dieu venait répandre l’amertume dans mon âme ; et quand j’étais avec Dieu, les affections du monde portaient le trouble dans mon cœur. 

Elle s’exprime en vraie petite sœur de saint Paul, qui disait : « Je ne sais pas ce que je fais ; le bien que je veux, je ne le fais pas ; mais le mal que je hais, je le fais. » (Rm 7, 15).

La sainte a donc mis du temps pour devenir elle-même. Autre parenté avec le commun des mortels : elle écrit comme elle parle. « Elle n’est pas inaccessible, certifie Anne-Sophie Cheuret qui a créé une école d’oraison à Toulouse. J’ai été surprise par son style enjoué, sa drôlerie, ses anecdotes ! »

C’est une sainte de proximité, aussi proche de nous que de Dieu. Elle n’aura le déclic qu’en 1554 en contemplant un Christ souffrant.

Dès ce moment, elle mettra les bouchées doubles sur le chemin de la sainteté. En dix-neuf ans, elle réformera le carmel sous l’œil méfiant de l’Inquisition – qui passera son autobiographie à la loupe – et les hurlements des Carmes « chaussés ».

Ceux-ci suivent une règle dite « mitigée » qui leur permet de conserver un côté « bling-bling » dont Thérèse perçoit fort bien la superficialité.

Les couvents étaient alors des réservoirs de jeunes femmes sans époux, souvent nobles, qui ne voyaient pas de mal à être courtisées au parloir. Thérèse y met un terme sans s’exclure de cette exigence : elle fait une croix sur son inclination pour un adorateur zélé.

Grâce à la confiance de quelques sœurs et de clercs qui sentent en elle la force du Christ, elle va tout chambouler. Dix-sept nouveaux carmels, dits « déchaussés », verront le jour, revenant à la pauvreté des origines, à la clôture et à la prière assidue.

Le premier fut San José, à Avila : un « colombier d’âmes » dédié à saint Joseph qui l’avait guérie autrefois d’une maladie de cœur mortelle.

Le dernier couvent fut établi à Burgos, l’année de sa mort, en 1582. Thérèse a vaincu les attraits du monde et « sa foi devient la capitale de son âme ». Cette nouvelle vie qui commence « est bien, je crois pouvoir le dire, la vie de Dieu en moi ».

Son pilote automatique : le Christ

La voilà prête à courir l’Espagne en long, en large et en travers : 5 000 à 7 000 kilomètres à dos d’âne et en sandales.

Elle obtiendra tout ce qu’elle a décidé d’obtenir, notamment un emplacement stratégique pour ses couvents, au cœur même des villes. Une situation qui permet à « ses filles » de s’employer à des travaux de couture pour gagner leur pain.

C’est la dessinatrice de bande dessinée Claire Bretécher qui fait d’elle le plus réaliste des portraits : une maîtresse femme, bonne copine, capable d’écouter sans sourciller les frasques de sa grande aristocrate d’amie, doña Guiomar de Ulloa, tout en causant en direct avec Dieu et saint Jean de la Croix, sans jamais perdre le nord s’il s’agit de négocier le prix des « maisons » qu’elle veut acquérir pour « ses filles ».


Avec le verbe cru qui la caractérise, la dessinatrice de bande dessinée Claire Bretécher a dressé un portrait très juste de sainte Thérèse d’Avila. © Dargaud 2015.
Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Quand elle le veut, Thérèse, toute sainte qu’elle est, est un bulldozer. La « Madre », qu’on disait jolie mais qui ne fut pas toujours peinte sous son meilleur jour, avait son pilote automatique logé au fond de l’âme : le Christ lui-même.

C’était sa raison d’être. Elle ne cessa de converser avec lui en pratiquant l’oraison, un dialogue de l’âme « seule à seule avec Dieu ». « Tant qu’on n’a pas pris conscience de l’amour que Dieu nous porte personnellement, on n’est pas convaincu de le lui rendre de la même façon, du fond du cœur, en pratiquant l’oraison », explique Anne-Sophie Cheuret.

Et que dit Thérèse qui vaut toujours aujourd’hui, cinq siècles plus tard ? Qu’il n’y a pas besoin d’être théologien pour trouver les mots que Dieu écoute, et que nous sommes tous habités par sa grâce.

Une conviction que reprendra le concile Vatican II en soulignant que tous les laïcs sont appelés à la sainteté.

Être docteur de l’Église, c’est moins avoir une grosse tête qu’un grand cœur. Christiane Rancé le dit : « Les mystiques sont des génies en Dieu ». Et justement, nous sommes tous appelés à le devenir !

Le chemin de la perfection de sainte Thérèse est un manuel de pédagogie de l’oraison. On ne le lit pas sans qu’il porte des fruits, comme il est dit que la parole de Dieu ne lui reviendra pas sans résultat (Isaïe 55, 10-11).

La comédienne et cantatrice Lucile Vignon témoigne du changement qu’elle a vécu après plus de 250 représentations de son adaptation du Château de l’âme, autre texte majeur de la sainte.

Elle y décrit les différents paliers qui conduisent à l’union parfaite avec Dieu : « Au début, je ne comprenais pas tout… Mais à force de dire le texte et de prendre le voile sur scène, la proximité s’est renforcée et je me suis sentie grandir en intériorité. J’y ai gagné en joie, en paix et en modération. »

« L’ultime possibilité de la vie »

Grâce à l’Esprit saint, Thérèse a triomphé de tout en un temps record, à une époque où il était peu probable qu’une femme s’impose, dans une Espagne enfiévrée par les « illuminés » et épiée par l’Inquisition, au point que parmi les 468 lettres que la sainte a laissées, certaines sont codées…

Sainte, elle a séduit des non-croyants comme la romancière Simone de Beauvoir, le philosophe Cioran ou le sulfureux écrivain Georges Bataille, qui a même reconnu que l’expérience mystique est « l’ultime possibilité de la vie ».


Pour aller plus loin 

livre marcelle auclair

La vie de sainte Thérèse d’Avila, de M. Auclair, Ed. du Seuil, 502 p., 8,60 €. Un vrai roman de cape et d’épées, écrit en 1960.




livre pints seuil

Vie écrite par elle-même, de Sainte Thérèse d’Avila, Ed. Points Seuil, 475 p. ; 9,80 €. Pour faire connaissance avec la sainte.




livre le château de l'âme

Le château de l’âme ou le livre des demeures, de Sainte Thérèse d’Avila, Ed. Points Seuil, 262 p. ;  8,20 €. Des cours particuliers sur la voie de l’oraison.




livre Christiane Rancé

La passion de Thérèse d’Avila, de C. Rancé, Ed. Albin Michel, 299 p.. 19,50 €. Une biographie truffée d’éclairages contemporains.




BD thérèse

La vie passionnée de Thérèse d’Avila, de C. Bretécher, Ed. Dargaud, 56 p. ; 14 €. Une BD humoristique mais réaliste.






Vos commentaires

0 Commentaire Réagir

Paru le 10 janvier 2019

Notre Librairie

Voyages et croisières