Égypte : le mauvais sort des coptes

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Des chrétiens coptes prient sur la place Tahrir au Caïre (Egypte) pendant les manifestations de 2011. © Wikicommons
Des chrétiens coptes prient sur la place Tahrir au Caïre (Egypte) pendant les manifestations de 2011.
Des chrétiens coptes prient sur la place Tahrir au Caïre (Egypte) pendant les manifestations de 2011. © Wikicommons

De Louxor au delta du Nil, les chrétiens d'Égypte ont une existence difficile. Estimés entre 6 et 8 millions de fidèles, dont seulement 240 000 catholiques, ils doivent composer avec une société à 90 % musulmane où l'islam, religion d'État, est en voie de radicalisation.

La vie des chrétiens d'Irak aujourd'hui

À propos de l'article

  • Créé le 28/11/2013
  • Publié par :Samuel Lieven
  • Édité par :Gilles Donada
  • Publié dans Pèlerin
    7 octobre 2010

La chaleur d'août écrase le petit village de Naga el Dek (Moyenne Égypte), posé entre le Nil et le désert égyptien, à 300 km au sud du Caire. Deux cents familles chrétiennes et musulmanes y cultivent le maïs, le soja et les dattes. La récolte bat son plein.

Vers midi, Nassif, 75 ans, ordonne à ses enfants de cesser le travail. Dans les ruelles, on entend les téléviseurs et le crissement du maïs que des femmes égrènent dans les maisons. Celle de Nassif est typiquement copte - le nom donné aux chrétiens d'Égypte (8 à 10 % des 80 millions d'habitants du pays) : sur les murs badigeonnés de bleu, des lithographies du Christ, de la Vierge, une photo de Mgr Ibrahim Sedrak, l'évêque local et... un portrait de Benoît XVI.

Vidéo. Eglise du monde : L’Egypte. Source : KTO. Durée : 25 minutes.

 

C'est que parmi les chrétiens d'Egypte, orthodoxes en très grande majorité, Nassif appartient à la minuscule fraction catholique, soit 240 000 individus. Une petite communauté qui, au pays des pharaons, vit tant bien que mal entre une Église orthodoxe solidement implantée et un islam religion d'État (90 % de la population) en voie de radicalisation.

À Naga el Dek, les difficiles conditions de vie des chrétiens - ici, un habitant sur deux est catholique - ne sautent pas immédiatement aux yeux. « Je n'ai pas à me plaindre de mes voisins musulmans », affirme Nassif. À l'occasion, ce petit propriétaire terrien embauche des journaliers qui prient Allah. On trouve même, dans son salon, un tapis de prière oublié la veille. « En cette période de ramadan, nous avons invité une famille musulmane à rompre le jeûne. »

Des signes de bonne entente qui masquent la dure réalité
 
Dans une cour voisine, des femmes préparent en chansons un repas de mariage chrétien. Aziza, une musulmane, entraîne les autres avec un tambourin. Des signes de bonne entente qui, pourtant, masquent une réalité autrement plus dure.

Le village est en effet divisé en deux quartiers : chrétien au nord, musulman au sud. Un héritage des tensions interreligieuses qu'a connues la région ces dernières décennies. Interdits aux touristes, les villages sont désormais quadrillés par la police.

Les attentats islamistes visant des églises et des monastères sont dans tous les esprits. En 1997, non loin de là, neuf jeunes coptes ont été abattus à Abou Korkas. Plus au sud, en 2000, une véritable chasse à l'homme a fait 20 morts dans les rues du village d'Al Kocheh. Enfin, le 6 janvier 2010 à Nag Hamadi (Haute-Égypte), jour du Noël orthodoxe, sept fidèles ont été tués dans une fusillade à la sortie de la messe de minuit.

Vidéo. Eglise du monde : L’Egypte par le P.Henri Boulad, jésuite d'Alexandrie. Source : KTO. Durée : 25 minutes.

 

Pour mieux comprendre les discriminations qu'endurent les catholiques égyptiens, il faut se rendre en ville. Direction Al Minya, 250 000 habitants, capitale de la Moyenne-Égypte.

 C'est ici que vit Nader, 27 ans, et sa mère, enseignante à l'école primaire. Diplômé en économie, ce catholique a finalement trouvé un poste de comptable à l'évêché, après avoir longtemps vivoté comme tuteur en maths pour la paroisse. « Décrocher un job est un parcours du combattant pour tout le monde, souligne le jeune homme. Mais c'est encore plus difficile si l'on est chrétien. » La consonance d'un prénom a suffi pour qu'une candidature soit rejetée. D'où l'habitude, répandue chez les chrétiens, de choisir pour leurs enfants des prénoms musulmans.

Discriminations au travail

Les problèmes ne s'arrêtent pas à l'embauche. Beaucoup voient leur carrière plafonner. Adel Amin, 59 ans, employé chez un grossiste en alimentation, ne compte plus les primes distribuées aux seuls musulmans, ni les traitements de faveur dont bénéficient les retardataires.

« S'il ne veut pas d'ennuis, un chrétien doit être professionnellement irréprochable, résume ce père de famille orthodoxe marié à une catholique. Entre 8 heures et 15 heures, je ne pose pas un seul instant mon stylo. » Mais c'est dans la rue que la distance est la plus manifeste. Nader et les jeunes de sa paroisse y comptent peu d'amis musulmans.

« On se salue et c'est tout », lâchent-ils. Quand une bagarre éclate entre jeunes des deux religions, les adultes se dépêchent d'intervenir pour éviter l'émeute. Il faut remonter à la génération précédente pour voir des musulmans franchir le seuil d'une maison chrétienne à l'occasion des grandes fêtes, comme c'est encore le cas chez Adel Amin.

« Quand j'étais gosse, sous Nasser, tout se passait bien, regrette-t-il. C'est sous la présidence de Sadate (1970-1981) que les premières tensions sont apparues ». Depuis, sous la pression des Frères musulmans, un groupe islamiste puissamment implanté dans la société, le repli identitaire n'a fait que s'accentuer en Égypte.

Dans les rues d'Al Minya ou du Caire, la plupart des musulmanes sortent voilées, quand elles ne portent pas la fameuse burqa (voile intégral) controversée en France. Du coup, une femme non voilée est de plus en plus systématiquement assimilée à une chrétienne. Marianne, 16 ans, lycéenne catholique à Al Minya, vêtue d'un jean et d'un T-shirt, en fait quotidiennement les frais. « Ce que j'entends dans la rue ? Je préfère ne pas vous le répéter... », glisse-t-elle dans un sourire.

Dans ce climat tendu, ouvrir un lieu de culte chrétien - le plus souvent des salles aménagées en églises - relève du parcours du combattant. Surtout pour les catholiques. Étant donné leur faible nombre, ils ne disposent ni du soutien financier de la diaspora, ni du poids des orthodoxes dans la société égyptienne. Dans la banlieue d'Al Minya, un terrain acquis en 2000 par le diocèse catholique est toujours dans l'attente d'un permis de construire.

« Ce n'est pas faute d'en discuter chaque mois avec les autorités, soupire Mgr Ibrahim Sedrak, l'évêque des lieux. Pendant ce temps, les mosquées poussent comme des champignons sur des terrains concédés gratuitement... » Ailleurs, dans la grande banlieue du Caire, le P. Aziz se réjouit de pouvoir enfin célébrer dans un rez-de-chaussée avec l'accord des autorités.

Le chemin de Croix, les icônes et les ornements : tout a été importé d'Italie. À l'étage, le prêtre désigne une vieille commode transformable en autel. « J'ai longtemps célébré la messe en cachette tandis que des gamins montaient la garde à l'extérieur, confie-t-il. Ici, il faut s'armer de patience et négocier inlassablement. »

 Des relations compliquées entre Coptes catholiques et orthodoxes

Pour la poignée d'Égyptiens catholiques, une autre difficulté s'ajoute : les relations, de plus en plus compliquées, avec la grande sœur orthodoxe. Sous l'impulsion de son patriarche, le charismatique « pape » Chenouda III, cette dernière s'est brusquement durcie au plan dogmatique.

Les mariages mixtes, autrefois monnaie courante, sont en chute libre : un catholique ne peut désormais se marier dans l'Église orthodoxe qu'au prix d'une conversion. Quant aux funérailles, jadis lieu de communion par excellence entre chrétiens, elles sont de moins en moins œcuméniques.

« Depuis que je suis traité avec moins d'égards qu'un laïc, je ne m'y rends plus », regrette Mgr Aziz Mina, évêque catholique de la ville nouvelle de "6 Octobre". Au quotidien, les vexations entre fidèles se multiplient. « Pour préserver nos relations avec les orthodoxes, nous évitons soigneusement les sujets religieux », confie Waël, vendeur de tissu à Imbaba, un quartier pauvre du Caire. « La peur domine, résume l'évêque d'Al Minya. Les musulmans ont peur des chrétiens et de l'Occident, les orthodoxes ont peur des musulmans et des catholiques, les catholiques ont peur de disparaître. »

Islamisation de la société, durcissement de l'Église orthodoxe : comment survivre dans ces conditions pour les catholiques qui ne choisissent pas l'exil ? La tentation du repli est de plus en plus forte. Soins, formation professionnelle, soutien scolaire, clubs et sorties pour les jeunes...

Dans un souci de protection des fidèles, les paroisses prennent en charge tous les aspects de la vie quotidienne. « Ici, au moins, nous sommes chez nous, expliquent ces jeunes paroissiens d'Al Minya au sortir d'une répétition théâtrale. En plein ramadan, nous pouvons nous retrouver, boire et manger sans nous attirer d'ennuis. »

Certes, malgré sa faiblesse numérique, l'Église catholique remplit d'importantes missions en Égypte. « Nos 170 établissements scolarisent près de 10 000 élèves en majorité musulmans », rappelle Mgr Antonios Naguib, le patriarche d'Alexandrie.

Vidéo. Patriarche Naguib, la force de croire au Christ . Source : KTO. Durée : 25 minutes.

 

Ses dispensaires et ses centres sociaux luttent pied à pied contre la misère et l'illettrisme. Ainsi, au village d'Ezbet Choukr, dans l'oasis de Fayoum, où les enfants s'ébattent en riant dans un canal jonché d'ordures. « Ici, tout le monde est le bienvenu, sans dictinction religieuse », souligne le P. Youssef, le directeur de l'établissement.

Mais que peuvent espérer les catholiques d'Égypte du synode des évêques bientôt convoqué à Rome par Benoît XVI ? Tenus au courant de l'événement dans leurs paroisses, les fidèles peinent en général à se sentir concernés.

Quant à la hiérarchie, ses attentes se concentrent la plupart du temps sur des questions d'ordre juridique et la nécessité d'une meilleure unité entre chrétiens. « Le synode pose de vraies questions sur la cohabitation avec l'islam et la difficulté des chrétiens à agir ensemble, pointe le Fr. Jean-Jacques Pérennès, secrétaire général de l'Institut dominicain d'études orientales (Ideo) du Caire. Gageons toutefois qu'il ne se résume pas à une sympathique rencontre entre évêques. » Il y va de l'avenir de la présence chrétienne en Égypte et dans tout le Proche-Orient.

Gamal Abdel Nasser a présidé l'Égypte de 1956 à 1970.

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Paru le 18 octobre 2018

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