Témoignage d'une famille chrétienne d’Irak : "C’est notre foi qui nous a sauvés"

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De g. à d. : Abdullah et Violet, les grands-parents, Maryam, ses parents Fatina et Wisam. Wallid, frère de Wisam, avec sa fille Lourda et son épouse Fadia. © Antoine d’Abbundo
De g. à d. : Abdullah et Violet, les grands-parents, Maryam, ses parents Fatina et Wisam. Wallid, frère de Wisam, avec sa fille Lourda et son épouse Fadia.
De g. à d. : Abdullah et Violet, les grands-parents, Maryam, ses parents Fatina et Wisam. Wallid, frère de Wisam, avec sa fille Lourda et son épouse Fadia. © Antoine d’Abbundo

Comme des milliers de chrétiens irakiens, Wisam K., sa femme Fatina et leurs trois enfants ont fui Mossoul, en juin 2014 face à la menace des djihadistes de l’état islamique. Après deux mois passés comme réfugiés au Kurdistan, ils sont arrivés en France le 16 août 2014. Pour Pèlerin, ils racontent leurs épreuves.

La vie des chrétiens d'Irak aujourd'hui

À propos de l'article

  • Créé le 03/09/2014
  • Publié par :Antoine d’Abbundo
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6875, du 4 septembre 2014

J’ai rencontré Wisam K., 58 ans, par un dimanche matin ensoleillé, le 24 août 2014, à l’église Notre-Dame-de-Chaldée, à Paris, paroisse qui réunit bon nombre de chrétiens irakiens réfugiés dans notre pays.

C’était la première fois qu’il assistait à une messe en France depuis que lui et sa famille – son épouse, Fatina, 48 ans, et leurs trois enfants, l’aînée Shadan, 20 ans, Abdullah, 17 ans, et Maryam, 14 ans – avaient débarqué, quelques jours plus tôt, à l’aéroport Charles-de-Gaulle, en provenance d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien, via Beyrouth, au Liban.

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Il était venu pour prier, bien sûr, mais aussi trouver un peu de chaleur auprès de sa communauté après tant d’épreuves traversées, la peur, la fuite, le choix de l’exil.

Ce dimanche-là, la petite église peinait à contenir l’assemblée massée sur les bancs, au milieu des volutes d’encens. Tous avaient écouté, recueillis, les paroles exigeantes prononcées par le P. Petrus dans son homélie.

Le chrétien est celui qui vit de la miséricorde de Dieu. Il ne cherche pas la vengeance contre les méchants. Il veut que Dieu l’éclaire. Voilà pourquoi nous prions, comme Jésus, pour ceux qui nous font du mal. La prière est l’arme la plus simple et la plus efficace. C’est cela, la solution.

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Des mots qui résonnaient fort alors qu’au même moment, à des kilomètres de là, en Irak, des milliers de chrétiens sans défense subissaient la barbarie des « fous d’Allah » de l’état islamique (EI) qui prétendent restaurer le califat dans la région.

Après l’office, un repas a réuni les fidèles à la mémoire du frère d’une paroissienne, tué récemment en Irak.

J’ai été présenté à Wisam K. par Elish Yako, responsable de l’Aemo, Association d’entraide aux minorités d’Orient, fondée en 2007. Il était tout sourire, entouré de ses deux frères, l’un installé en France, l’autre venu tout spécialement de Suède.

Quand je lui ai demandé s’il accepterait de témoigner de son histoire, il a d’abord eu un moment d’hésitation, par lassitude, volonté d’oublier ou inquiétude d’être de nouveau exposé. Puis il a finalement accepté de me recevoir chez son frère où lui et sa famille sont provisoirement hébergés.

La fuite de Mossoul, ancienne Ninive biblique

Dans l’appartement, situé au rez-de-chaussée d’une cité HLM, en région parisienne, il a fallu pousser les meubles pour faire de la place aux nouveaux arrivants.

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Wallid et son épouse Fadia ont déjà en charge deux filles, Rita et Lourda, et s’occupent également de leurs parents, mais n’ont pas hésité une seconde à accueillir Wisam et les siens. Ce sont eux, et leur sœur Nadia, qui lui ont envoyé le certificat d’hébergement, sésame qui a permis d’obtenir un visa au consulat de France, à Erbil.

Que vouliez-vous que je fasse ? Que je laisse ma famille mourir là-bas, sans abri, à la merci des intégristes qui tuent en récitant des versets du Coran ?

→ lâche Wallid, entre tristesse et colère.

Après Waad, parti en 2006, Wallid a été le second frère à quitter Mossoul, l’ancienne Ninive biblique, aujourd’hui capitale de la province nord d’Irak. C’était en 2009, alors que se multipliaient les actes de violence contre les chrétiens de la ville et les enlèvements crapuleux.

Wallid a eu peur pour ses filles et a liquidé son atelier de couture pour prendre le chemin de l’exil. Sans regrets ? Ses yeux rougis de larmes rentrées disent assez que non.

A l’époque, Wisam choisit de rester. Il est professeur de topographie dans un Institut de technologie où son épouse, Fatina, ingénieur civil de formation, enseigne le dessin industriel. Fonctionnaires tous deux, ils bénéficient d’un salaire correct et d’un logement de fonction en attendant de finir les travaux d’une maison, commencés il y a dix ans dans un quartier résidentiel de Mossoul, sur la rive gauche du Tigre.

Shadan, leur aînée, a débuté des études d’architecte, Abdullah le cadet rêve de devenir médecin ou pharmacien et si Maryam, la benjamine, est encore trop jeune pour s’imaginer un avenir professionnel, elle se montre une élève extrêmement douée.

Une vie de rêve ? Pas vraiment. Car depuis l’intervention américaine de 2003 qui a chassé du pouvoir l’autocrate Saddam Hussein, le pays est entré dans une zone de turbulences qui ne laisse guère de place au bonheur, en particulier pour la minorité chrétienne.

 La guerre a fait éclater l’Irak et ressurgir les vieux conflits entre Irakiens et Kurdes, entre chiites et sunnites, entre musulmans et chrétiens.

→ explique Wisam. « Avec la montée des groupes intégristes, les menaces, les persécutions et les violences contre nos communautés se sont bientôt multipliées provoquant des vagues d’émigration forcée », poursuit-il. 

En 2000, Mossoul, la deuxième ville du pays, comptait 3 millions d’habitants et sans doute 400 000 chrétiens. Aujourd’hui, il n’y en a plus un seul !  

S’inventer un avenir

Le grand exode a commencé début juin avec l’offensive générale lancée par l’état islamique dans la province de Ninive, au nord du pays.

► Vidéo. Sous la menace islamiste, les chrétiens d'Irak fuient. Source: LCI

 

« Depuis des semaines, les djihadistes étaient installés à l’ouest, sur la rive droite du Tigre, mais l’armée nationale tenait encore ses positions dans la partie est de Mossoul. Jusqu’à l’attaque, dans la nuit du 9 au 10 juin, où elle a pris la fuite devant l’ennemi. Pourquoi ? Cela reste pour moi un mystère politique. En tout cas, vers 11 heures du soir, devant l’avancée des terroristes, nous avons décidé de quitter la ville sans tarder.

D’ailleurs, tout le monde fuyait comme nous. On entendait le bruit des combats, les enfants criaient et pleuraient à l’arrière de la voiture. J’ai pris la route de Duhok, la ville la plus proche du Kurdistan, pour nous mettre à l’abri de toute cette terreur », raconte Wisam.

Je n’avais qu’une idée en tête : sauver nos vies 

Il faudra à la famille près de douze heures pour faire un trajet qui, d’ordinaire, en prend une.

Sur la route, le flot des réfugiés provoque des embouteillages énormes et il faut se plier aux nombreux contrôles des peshmergas, ces combattants kurdes qui sont le dernier rempart contre les djihadistes de l’EI.

► Vidéo. Irak : l'exode des chrétiens vers le Kurdistan. Source: Euronews.

 

« Nous avons dû dormir en pleine nature, près du barrage de Duhok. Au petit matin, le portable d’Abdullah nous a réveillés. Il l’avait programmé pour faire ses révisions du baccalauréat », se rappelle Fatina, les larmes aux yeux.

Un simple souvenir qui, pour cette maman, évoque tant d’espoirs enterrés. « Nous étions restés en Irak pour nos enfants. Nous sommes partis pour eux », résume Wisam.

Arrivés à Duhok vers midi, il faut encore trouver un hôtel, prendre contact avec les services d’aide et s’inventer un avenir alors que l’on a tout perdu

Pendant les deux mois passés à Duhok, nous n’avions rien d’autre à faire que de manger, dormir et écouter les informations. Alors nous avons prié, tous les jours, dans notre chambre ou à l’église. C’est la foi qui nous a sauvés !

→ affirme, avec force, Wisam.

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Le 17 juin 2014, l’état islamique a donné le choix aux derniers chrétiens restés à Mossoul : se convertir, payer l’impôt religieux ou quitter l’Irak.

Pas un n’a accepté de renoncer à sa foi. En entendant la nouvelle à la télé, Wisam s’est souvenu de cette voisine, musulmane, qui lui avait dit : « Pourquoi vous entêter. Vous dites deux phrases et vous pouvez vivre en paix chez vous. »

Deux phrases : « Il n’y a de Dieu qu’Allah et Mohammed est son prophète. » En islam, il suffit de prononcer publiquement cette profession de foi, la chahada, pour devenir musulman.

Mais il était impensable pour Wisam de se renier.

Nous, les chaldéens, sommes chrétiens depuis le Ier siècle et, malgré toutes les persécutions subies au cours de notre histoire, nous sommes restés et resterons fidèles au Christ et à notre religion qui est une religion d’amour et de paix.

La décision de quitter définitivement l’Irak a été difficile à prendre, admet Wisam. Mais y en avait-il une autre ?

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« Grâce au papier fourni par mon frère Wallid et ma sœur Nadia, certifiant qu’ils acceptaient de m’accueillir en France, j’ai pu déposer une demande de visa au consulat de France, à Erbil. Nous avons attendu une semaine avant de l’obtenir.

Dans la ville affluaient des centaines, des milliers de réfugiés. Il y en avait partout, dans les églises, les écoles, les parcs publics. Leur situation était si misérable que j’arrivais même à me dire que, malgré notre malheur, nous avions de la chance », se souvient-il.

Le 15 août 2014, tout est prêt pour le grand départ. Sauf les cœurs. « En montant dans l’avion de la Middle East Airlines, nous étions tous en pleurs. Nous partions dans l’inconnu, pour toujours », raconte Fatina dans un sanglot.

La suite reste à écrire. Ici, en France, tout est à reconstruire. Un dossier de demandeurs d’asile a été déposé, un autre pour obtenir un logement, un troisième pour s’affilier à la Sécurité sociale. Pour l’instant, l’urgence de Fatina est d’inscrire les enfants à l’école.

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Le jour de notre rencontre, Shadan, l’aînée était allée se promener avec sa cousine à la découverte de la capitale. « Elle ne souhaite pas remuer le passé », l’a excusée sa maman. Abdullah passait le même jour son baccalauréat, à l’école irakienne de Paris, un diplôme passé en arabe mais reconnu par l’Éducation nationale et qui devrait lui ouvrir les portes de l’université.

Maryam, la plus jeune, a écouté avec patience les adultes discuter. Quand je lui ai demandé ce qu’elle ressentait aujourd’hui, elle a avoué qu’elle était un peu inquiète. Elle a vu la tour Eiffel, les Champs-Élysées, trouve que la France est un beau pays, mais n’arrive pas encore à être contente d’être ici car elle a des souvenirs et ses amis lui manquent.

Sait-elle parler, même un peu, le français ?

 Je m’appelle Marie. J’ai 14 ans. Je suis irakienne

→ réplique-t-elle dans un grand et beau sourire de fierté. 


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Sarcelles, première ville d’accueil des réfugiés irakiens
Alors que des dizaines de milliers d’Irakiens chrétiens, yézidis, chiites ou sunnites modérés ont trouvé refuge au Kurdistan, une quarantaine a été accueillie en France. Attendues à leur descente d’avion par le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, le 21 août 2014, onze personnes ont rejoint Sarcelles (Val-d’Oise).
 « Vous avez été contraints de quitter votre pays parce que vous étiez chrétiens. Que cela se produise en 2014 est insupportable. Notre ville est fière de vous accueillir. Vous êtes ici chez vous », a déclaré le député et maire François Pupponi lors d’une réception, le 27 août 2014, en l’honneur de ces familles réunies autour du P. Sabri Anar, curé de la paroisse chaldéenne Saint-Thomas-Apôtre, et d’Antoni Yalap, conseiller municipal et responsable du tout nouveau Comité de soutien aux chrétiens d’Irak (photo). À Erbil (Kurdistan irakien), près de 8 000 personnes attendent un visa pour la France. 300 à 500 pourraient être délivrés avant la fin de l’année. 




► A lire aussi notre dossier de 16 pages sur les chrétiens d'Irak dans Pèlerin, numéro 6875, du 4 septembre 2014

Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

LES CHRETIENS FRERES EN CHRIST

ROUGBY44 29/05/2015 à 23:54

Bonjour, je suis de tout coeur avec tous les chrétiens qui souffrent partout dans le monde, et je n'ai pas grand chose pour les aidés ou soulager, si ce n'est qu'un chemin de croix que je dis tous les mardis jusqu'à qu'ils puissent rentrer dans leur ... lire la suite

Paru le 20 septembre 2018

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