Céline Raphaël, auteure de "La démesure" : "Au nom des enfants maltraités"

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Céline Raphaël, auteure de "La démesure". © Louise Allavoine / Babel
Céline Raphaël, auteure de "La démesure".
Céline Raphaël, auteure de "La démesure". © Louise Allavoine / Babel

Dans La démesure. Soumise à la violence d’un père (Ed. Max Milo, 18 €), Céline Raphaël prend la plume pour alerter et mobiliser sur les violences faites aux enfants. Son récit vient d’obtenir le prix Pèlerin du Témoignage 2013, décerné par notre jury de vingt-cinq lecteurs.

À propos de l'article

  • Créé le 05/12/2013
  • Publié par :Isabelle Marchand et Muriel Fauriat
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6836, du 5 décembre 2013

Martyrisée par son père qui la destinait à une carrière de pianiste et l’obligeait à travailler quarante-cinq heures par semaine, Céline Raphaël est devenue médecin. Rencontre.

Pèlerin. Dès l’âge de 4 ans, votre père vous installe au piano. Comme vous êtes douée, il vous contraint à travailler en vous maltraitant. Vous envoyez des signaux de détresse mais personne ne réagit. Pourquoi ?

Céline Raphaël. À l’école, j’étais heureuse et gaie. Mais chaque jour, à 16 heures, quand la grande aiguille se posait sur le douze, je me décomposais. Je rangeais mes affaires le plus lentement possible et sortais toujours la dernière de la classe.

J’aurais aimé qu’un prof me dise : « Tu n’as pas l’air ravie de rentrer chez toi… » Mais personne n’a rien dit. Au collège, je séchais le sport pour ne pas montrer mes traces de coups. Mon prof de gym ne comprenait pas mon SOS.

Il m’a fait ce commentaire : « Sous prétexte que tu es la fille du directeur (NDLR : de l’usine du village où nous habitions), tu te permets de sauter mon cours ? » J’étais la fille d’un cadre supérieur apprécié de tous. Qui aurait pu imaginer le pire ? À cette époque, j’ai perdu dix kilos sans que personne ne le remarque.

Notre déménagement dans les Yvelines, en 1997, m’a sauvée. La notabilité de mon père n’y avait plus le même impact que dans le petit village où nous habitions auparavant…


Qu’est-ce qui empêche un enfant d’appeler au secours ?
J’avais très peur de ne pas être crue. Ma parole ne faisait pas le poids face à celle de mon père, brillant et manipulateur.

Les enfants maltraités par leurs parents les dénoncent rarement. Ils se sentent coupables de leur sort et ne veulent pas prendre le risque de briser leurs proches.

Dix pour cent des enfants en France seraient maltraités au sein de leur famille. Il est urgent de former les professionnels de l’enfance à les repérer.

Pourquoi votre mère ne vous a-t-elle pas protégée ?
Ma mère était et reste encore sous l’emprise psychologique de son mari : elle a une grande admiration pour mon père et ne vit que pour lui.

Elle s’est arrêtée de travailler quand je suis née, et le dénoncer aurait signifié l’affronter, se retrouver seule, démunie. Elle n’a pas réglé sa propre souffrance d’enfant, celle d’avoir vécu dans la honte et la peur d’un père alcoolique et violent.

Persuadée qu’elle ne vaut rien, effrayée par les conflits, elle a laissé mon père prendre le pouvoir et agir à sa guise, même si, consciente de ma souffrance, elle me soutenait en cachette.

Un professeur a repéré votre détresse ?
En seconde, en début d’année, ma prof principale nous a demandé de remplir une fiche de présentation. Et d’écrire au dos quelque chose qu’on voudrait lui signaler et qui resterait entre elle et nous.

 J’ai écrit que je faisais plus de quarante-cinq heures de piano par semaine en dehors de l’école. Elle a alerté l’infirmière scolaire. Le soir même, j’étais rongée par la culpabilité. Je regrettais d’avoir parlé malgré mon désir d’être entendue.

Il a fallu des mois d’échange avec cette infirmière avant de dénoncer votre père ?
Ma parole a été libérée, par ces simples mots prononcés : « Ce n’est pas normal ce que tu vis ». Ensuite, ce fut un flot ininterrompu. Mais j’ai mis du temps à accepter de montrer les traces des coups reçus.

Un jour où j’avais été battue plus que de coutume, réalisant que je risquais la mort, j’ai consenti à faire constater mes blessures par un médecin.

À 14 ans, vous êtes placée dans une famille d’accueil alors que votre tante est prête à vous héberger. Puis, vous êtes ballottée de foyer en foyer. Comment l’expliquez-vous ?
La juge a estimé que ma tante n’aurait pas la force de résister aux pressions de mon père, il a préféré me séparer de ma famille. Cela m’a sauvé la vie mais ce fut très dur !

L’Aide sociale à l’enfance fonctionne sur un dogme : la famille est naturellement bonne et le lien familial doit être maintenu. Alors, on impose aux enfants de changer souvent de famille d’accueil ou de foyer pour éviter tout attachement affectif.

En agissant ainsi, on retire aux enfants placés les attaches sécurisantes dont ils auraient besoin pour reconstruire leur vie. Je crois que c’est une erreur de maintenir le lien à tout prix avec les parents car certains ne sont pas capables de prendre soin de leurs enfants.

Vous réclamez dans votre livre une meilleure prise en charge médicale et éducative des enfants placés ?
Oui. C’est l’une des mesures que j’appelle pour améliorer la prise en charge de la maltraitance des enfants. En trois ans et demi de présence en famille d’accueil ou en foyer, je n’ai pas vu un seul médecin ni psychologue alors que j’étais anorexique !

Ces structures censées sauver les enfants manquent terriblement de moyens. En terminale, j’ai décidé de retourner vivre chez mes parents. Au foyer, il m’était impossible de suivre une scolarité normale.

Je devais me lever à 4 h 30 du matin pour rejoindre mon lycée d’origine et n’en revenais que vers 21 heures. Si je n’étais pas retournée chez mes parents, j’aurais pu dire adieu à la médecine.

► Lire la suite de l’article dans Pèlerin n° 6836 et découvrez le classement de notre jury.

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Paru le 20 septembre 2018

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