Le pape François à Sarajevo pour le dialogue interreligieux

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Le pape François est attendu à Sarajevo le 6 juin 2015. © Jasmin Brutus /Invision-Rea
Le pape François est attendu à Sarajevo le 6 juin 2015.
Le pape François est attendu à Sarajevo le 6 juin 2015. © Jasmin Brutus /Invision-Rea

Le pape François est attendu le samedi 6 juin 2015 dans la capitale de Bosnie-Herzégovine pour, a-t-il ­annoncé, « contribuer au dialogue interreligieux et à l’amitié » entre Croates catholiques, Serbes orthodoxes et Bosniaques musulmans. Reportage, à travers trois « musées » de Sarajevo, sur la difficulté de ce pays des Balkans à se souvenir de la capacité de ses communautés à vivre ensemble. 

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À propos de l'article

  • Créé le 02/06/2015
  • Modifié le 04/06/2015 à 10:06
  • Publié par :Mikael Corre
  • Édité par :Estelle Couvercelle
  • Publié dans Pèlerin
    6914, du 4 juin 2015

D’abord une porte close et ce panneau : « Pas de musée, pas de culture, pas de morale. » À quel­ques mètres du Parlement de Sarajevo, le Musée national de Bosnie-Herzégovine est fermé depuis décembre 2012, faute de fonds publics. Fedja Cehajic, 37 ans, était l’un des conservateurs.

Carte. Localisation de Sarajevo.

 

Comme 56 anciens employés, ce natif de Sarajevo, bouc taillé, casquette noire et boucle d’oreille, est présent chaque jour, sans être payé, pour veiller sur les collections. « C’est un devoir moral. Je venais déjà ici, enfant, avec mon père. »

Dehors, dans le jardin botanique, des bénévoles entretiennent les parterres de roses rouges. Près de l’un d’eux, une stecak médiévale, immense tombe chrétienne, est entourée de sépultures musulmanes plus tardives. La mémoire de la Bosnie est ici. Celle d’une utopie héritée des temps lointains : vivre ensemble, dans un même pays, sans différentiation de religion.

« Que c’est triste… » Le pas lent, Fedja ouvre une lourde porte dévoilant les salles du département d’archéologie, dont certaines ont été vidées de leurs collections.

« Celle-ci est parfois louée 2 000 marks (1 000 euros) pour des anniversaires, raconte-t-il. La semaine dernière, il y avait une soirée de promotion pour une marque d’alcool, avec des femmes nues sur trois chevaux dans les jardins. Ce musée est désormais vendu au plus offrant. »


Fedja

Fedja Cehajic, ancien conservateur du Musée national de Bosnie-Herzégovine fermé depuis six mois faute de budget. © Jasmin Brutus



Les traces de la guerre

Dans l’aile d’histoire naturelle, un bateau en bois, fracturé en deux, est délaissé au milieu d’animaux empaillés pour certains recouverts de bâches en plastique.

« On voulait faire une salle pour les enfants, explique Fedja. On aurait accroché, au plafond, des dauphins, une tortue. » En marchant, à travers ses collections, ce taxidermiste, diplômé des Beaux-Arts, décrit les différents oiseaux de son pays, comme il l’aurait fait à une classe d’écoliers.

« Regardez, c’est une balle de mitraillette, dit-il soudain, désignant une vitrine face à une large fenêtre. Je travaille ici depuis sept ans et je ne l’avais jamais vue. »

La guerre des années 1990 a laissé des traces, dans ce musée comme ailleurs dans la ville. Les tombes blanches qui descendent en chapelet des montagnes entourant Sarajevo sont là pour le rappeler. Mais les tourments de la Bosnie ne sont pas que les fruits du passé.

« Après la guerre, alors que tout ici avait été reconstruit et conservé, on a fermé les lieux », se désespère Fedja. « Voilà une bonne image de ce qu’est devenue la Bosnie, estime le docteur Mirsad Sijaric, jadis à la tête du département d’archéo­logie. Un pays sans direction, qui ne sait plus ni d’où il vient, ni où il va. »

« Sarajevo, c’est notre petite Jérusalem »

Au cœur du vieux Sarajevo, le quartier touristique de Bascarsija s’étale comme un musée à ciel ouvert. Un lieu de culte tous les 250 mètres : une petite synagogue aux allures romanes, une imposante église orthodoxe de l’épo­que ­austro-hongroise, une mosquée sobre et une cathédrale catholique, de dimensions si petites que l’on se demande comment elle pourra recevoir le pape François, le samedi 6 juin 2015. Mais n’a-t-elle pas déjà accueilli Jean-Paul II en 1997 ?

Un membre de la discrète communauté juive de Bosnie résume : « Nous vivons tous ensemble à Sarajevo, c’est notre petite Jérusalem. »

« Nous sommes des frères, pas des étrangers », reprend Hadzard, une jeune musulmane de 16 ans. Un autre passant, serbe orthodoxe, s’énerve contre ce mirifique tableau, aux airs de carte postale interreligieuse.

C’était vrai avant guerre. Sarajevo est aujourd’hui gangrené par l’animosité. Beaucoup de musulmans sont perçus comme des terroristes potentiels. Nous sommes en paix, mais il n’y a aucun souhait de vivre ensemble.

 


deux bosniaques

Pause-café pour deux Bosniaques musulmans, dans le quartier touristique de Bascarsija, au cœur de la vieille ville de Sarajevo. © Jasmin Brutus



Attablé dans le salon viennois de l’hôtel Europe, un cinq étoiles de Bascarsija, Slobodan Soja impute le communautarisme aux politiques nationalistes, qu’elles soient croates (catholiques), serbes (orthodoxes) ou bosniaques (musulmanes).

Avant d’être banni de toute vie politique, ce grand Serbe aux épaules carrées a été chef du cabinet du Premier ministre de Bosnie, ambassadeur de son pays à Paris puis en Égypte. « Les politiciens sont des comédiens qui jouent aux religieux pour attiser la haine, lâche-t-il en frappant sur la table. Ce bois a plus de sentiment que les dirigeants de Bosnie-Herzégovine. Leur formule magique, c’est que si l’on est pauvre c’est la faute des autres, des musulmans, des Croates. Le multiculturalisme est réduit à un musée, ce quartier où s’affiche une fraternité de façade. » Comme s’il fallait encenser cette réalité pour mieux faire oublier son extrême fragilité.

« Nous gardons des traces de culture pour tous »

Pour retrouver les traces d’une mémoire commune qui ne soit pas simplement un souvenir, il faut sortir de Sarajevo. Faire 25 km, passer les montagnes, traverser des villages aux grandes maisons de tuiles rouges rassemblées autour de minarets, pour arriver à Visoko, où les Franciscains tiennent une école secondaire.

Au centre de leur école, ces derniers ont entreposé, dans trois salles, des collections, qu’ils ont eux-mêmes préservées, d’histoire naturelle, d’archéologie et de préhistoire. Des représentations du dieu païen Mitras, associé au soleil.

Une photo de l’église de la ville, où fut couronné en 1377 le premier roi de Bosnie, Tvrtko Ier. « Aujourd’hui, regrette le F. Ivan Nujic, l’un des professeurs de l’école, un chemin de fer la traverse, il n’en reste que des ruines sur lesquelles urinent les chèvres. »

« Le pape vient pour les trois religions »

Dans un coin de ce petit musée, une relique de l’époque illyrienne (IVe siècle avant notre ère) ressemble comme deux gouttes d’eau à une pièce du musée national fermé.

« Aujourd’hui, notre société est empoisonnée par les haines ancestrales, celle du souvenir des crimes passés, celle issue des préjugés, et celle qui vient de la peur et de la défiance stimulées par les hommes politiques corrompus », synthétise le F. Ivan Nujic. Nonchalamment adossé à une étagère de livres, dans la bibliothèque aux 65 000 ouvrages qu’il gère, ce franciscain, né en 1971, raconte, intarissable, deux heures durant, l’histoire son pays. « Nous gardons des traces de culture pour tous, conclut-il. Pour que les catholiques puissent continuer à vivre dans ce pays, il faut que tout monde s’y sente bien. »


Ivan

Le F. Ivan Nujic dans sa classe de l’école secondaire de Visoko, tenue par les Franciscains, à 25 km de Sarajevo. © Jasmin Brutus



« Le pape ne vient pas que pour les catholiques mais pour les trois religions, insiste Mgr Tomo Knezevic, responsable de la liturgie pour la visite de pape à Sarajevo. Au stade, tout le monde peut venir le voir et François rencontrera des membres de l’épiscopat orthodoxe et du Ryaset (les autorités musulmanes). Ici, il y a trois peuples, trois Églises, et la Bosnie est à tout le monde. »

C’est ce qui se vit à Visoko, dans cette école catholique où un tiers des enfants sont musulmans. Sur le terrain de volley-ball, garçons et filles, jouent, sans se soucier des origines confessionnelles des uns et des autres. En cours, ils apprendront le grec, le latin. Dans la bibliothèque, ils pourront emprunter quelques-uns de ces vieux commentaires perses du Coran, récupérés au XIXe siècle dans un couvent d’Istanbul.

« Pendant l’époque ottomane, les Franciscains étaient le seul clergé de Bosnie, reprend le F. Ivan Nujic. Nous sommes là depuis le XIIe siècle, à tel point insérés dans l’âme de ce pays que nous sommes les gardiens de sa souveraineté, de son unité et de l’esprit commun de Bosnie-Herzégovine. »

 

Le voyage du pape François

Le samedi 6 juin 2015, arrivé en début de matinée dans le petit aéroport  de Sarajevo, le pape François rencontrera les officiels du pays au palais présidentiel, avant de prendre un  bain de foule au stade Kosevo, où 70 000 personnes sont attendues. Ensuite, s’enchaîneront les rencontres.

D’abord avec les évêques à la non­ciature apostolique. Puis à la cathédrale avec les prêtres, les religieux  et religieuses, les séminaristes.  Enfin, suite à un moment fort de son  voyage qui prendra la forme d’un  dialogue interreligieux au nouveau Centre international franciscain  pour les étudiants, le pape François  rencontrera 40 000 jeunes, attendus au tout nouveau centre Jean-Paul-II. Il redécollera à 19 h 45, un peu plus  de neuf heures après son arrivée.

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Paru le 15 novembre 2018

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