Le foot fait-il gagner la paix ?

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Oubliées (du moins momentanément) les divergences politiques. Lors du Mondial 1998, joueurs américains et iraniens posent bras dessus bras dessous avant le coup d'envoi. © JEAN MARIE HERVIO / FLASH PRESS /DDPI
Oubliées (du moins momentanément) les divergences politiques. Lors du Mondial 1998, joueurs américains et iraniens posent bras dessus bras dessous avant le coup d'envoi.
Oubliées (du moins momentanément) les divergences politiques. Lors du Mondial 1998, joueurs américains et iraniens posent bras dessus bras dessous avant le coup d'envoi. © JEAN MARIE HERVIO / FLASH PRESS /DDPI

La Coupe du monde de foot se déroulera du 14 juin au 15 juillet en Russie. Suivie par des centaines de millions de personnes, elle rapproche les peuples. Mais elle sait aussi très bien exalter les nationalismes.

À propos de l'article

  • Publié par :Pierre Wolf-Mandroux
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    7072 du 14 juin 2018

Tous les quatre ans revient cette période que tout amateur de football attend avec une impatience déraisonnable, presque douloureuse : celle de la Coupe du monde.

Elle est accompagnée par ses cohortes de spectateurs excentriques et exotiques, parés de mille couleurs – et cette Coupe du monde n'en manquera pas, avec la participation de trente-deux nations, dont le Panama, le Japon, l'Islande ou encore l'Égypte ; par ses stades qui hurlent leur euphorie ou grondent leur déception ; par ses joueurs « héroïques » et ceux, plus roublards, que l'on adore détester ; par ses concerts de klaxons dans les rues.

La Coupe du monde est bien une joie et une fête. Mais fait-elle pour autant triompher la paix ? Crée-t-elle une fraternité authentique entre les nations ?

La question se pose avec d'autant plus d'acuité que la compétition se déroule cette année en Russie, un pays en guerre en Ukraine et en Syrie.

Un pays qui ne verra pas sur son sol de membres du gouvernement britannique pendant le Mondial, en représailles de l'empoisonnement, en mars, d'un ancien espion russe en Angleterre.

Un pays dont les hooligans effraient les autres nations. Celles-ci n'ont pas oublié qu'une partie de Marseille avait été dévastée par des hooligans russes lors de l'euro 2016, faisant une trentaine de blessés.

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18 juin 2016, dans l'enceinte du Stade vélodrome à Marseille. Les stadiers (en bleu), peinent à contenir les débordements de supporters lors de la rencontre Islande-Hongrie. © BERTRAND LANGLOIS / AFP

« Vladimir Poutine a tout intérêt à ce que les choses se passent bien, modère Paul Dietschy, auteur d'une Histoire du football (2010) qui fait autorité. Le Président russe veut prouver au monde que la Russie est moderne et ouverte. » Il y a fort à parier que le pays sera bien tenu, comme à chaque fois qu'une Coupe du monde a été organisée par un État policier. Les exemples de l'Italie fasciste en 1934 et de la junte militaire argentine en 1978 l'ont montré.

Une passion internationale

À première vue, le foot rapproche les peuples. Il suffit de se rendre à l'étranger pour réaliser qu'il constitue un sujet de conversation inépuisable, parfait pour créer des liens. « Je passe souvent mes vacances en Asie. Il ne se déroule pas une journée sans qu'un Canadien, un Danois ou un thaïlandais ne vienne me voir pour me parler de la Coupe du monde 1998 », racontait le footballeur Emmanuel Petit dans le livre Nous l'avons tant aimée.

Le foot peut contribuer à la paix parce qu'il est un sport mondialisé.

« Le foot peut contribuer à la paix parce qu'il est un sport mondialisé, analyse stéphane Mourlane, historien à l'université d'aix-Marseille. Il crée dans le monde une culture, des héros et un langage communs. » La Fédération internationale de football (Fifa) s'enorgueillit d'ailleurs souvent de compter en son sein plus de membres que les Nations Unies. « la Coupe du monde est un lieu de connaissance de l'autre, où une partie importante de l'humanité se retrouve, abonde Paul Diestchy. On regarde des équipes dont on ne connaît parfois pas le nom. Les médias sont moins focalisés sur leur équipe nationale que pendant les Jeux olympiques. Ils rendent compte de tous les matches. »

Les Coupes du monde ont eu leur lot de belles images, comme ce match entre Iran et États-unis en 1998. Les joueurs avaient posé bras dessus bras dessous avant la rencontre. Elle n'aura toutefois pas changé grand-chose diplomatiquement, comme l'a montré l'histoire récente. La qualification de la Côte d'Ivoire pour le Mondial 2006 avait aussi permis d'établir des trêves temporaires dans un pays alors coupé en deux.

Une étude récente a toutefois écorné cette vision positive du foot. Elle est l'œuvre d'Andrew Bertoli, politologue américain de l'université de Dartmouth. Le chercheur a quantifié le nombre de fois où un pays en a menacé explicitement un autre, fait une démonstration de force ou l'a utilisée contre lui, grâce à un indicateur appelé « militarized interstate conflict ». Il l'a ensuite croisé avec tous les pays qui ont cherché à se qualifier pour la Coupe du monde de foot, de 1958 à 2010. Il a découvert que les pays qui se qualifiaient pour le Mondial étaient bien plus susceptibles de démarrer des conflits pendant les années de Coupe du monde.

« L'augmentation est de 60 %, un taux très important, nous explique-t-il. Comme tout le monde, j'aime regarder le sport à la télé, précise-t-il ensuite, presque en s'excusant. Mais les statistiques montrent clairement que les compétitions sportives détériorent les relations entre les pays et sont mauvaises pour la paix. »

Selon lui, elles chauffent à blanc le sentiment nationaliste. « Prenez le Sénégal, en 2002. Le pays est allé en quarts de finale. Cela a provoqué une forte montée du nationalisme. Juste après la Coupe du monde, une escarmouche frontalière a éclaté entre le Sénégal et la Gambie. Ce fut le seul conflit du Sénégal entre 1993 et 2010. Le succès sportif a encouragé ce pays à se voir comme un État puissant capable de régler ses problèmes. »

Des solutions d'évitement

Andrew Bertoli ne croit pas en l'effet « cathartique », qui voudrait que les supporters déchaînent leurs passions nationalistes le temps d'un match et finiraient vidés de toute animosité. « Des études ont montré que lorsqu'on encourage les gens à être agressifs et à se défouler, par exemple contre un punching-ball, ils se montrent encore plus agressifs à l'issue de l'expérience. Pour être calme, mieux vaut ne jamais s'énerver ! »

Il propose deux solutions.

La première serait de créer une compétition entre continents. Elle unirait ainsi sous une même bannière des nations rivales. « Cela existe déjà en hockey, rappelle-t-il. Une équipe européenne affronte parfois une nord-américaine. »

La seconde serait d'interdire les rencontres entre rivaux qui peuvent dégénérer. Ce fut le cas en 2014 entre l'Albanie et la Serbie. Un drone flanqué du drapeau albanais avait atterri sur le terrain. Des bagarres avaient éclaté et le match avait été arrêté. L'option apparaît peu réaliste. Pourtant, elle existe déjà dans le cas des équipes d'Israël et de Palestine. La première a été rattachée à la confédération européenne, la seconde à la confédération asiatique. Cela permet aux deux équipes de ne jamais se rencontrer.

L'épisode le plus noir de l'histoire du football reste le match de qualification avant le Mondial 1970 entre le Honduras et le Salvador. Très tendu, il amena le Salvador, vainqueur de la partie, à se lancer dans un conflit contre son voisin en 1969, faisant trois mille morts. Un événement improprement qualifié de guerre du football. Cette guerre couvait en réalité de longue date pour des raisons foncières et migratoires – des paysans pauvres du Salvador migraient illégalement au Honduras pour exploiter des terres libres. « Si aucun match n'avait eu lieu en 1969, une autre étincelle aurait à coup sûr déclenché les hostilités », expliquait au site Sofoot David Galindo, un chercheur du Salvador.

« Très souvent, le foot reflète des tensions internationales bien plus qu'il ne les provoque », approuve Paul Dietschy. Pour l'historien Stéphane Mourlane, c'est le contexte qui va déterminer si le football encouragera la guerre ou la paix : « la Coupe du monde a été conçue par le Français Jules Rimet comme un élément de pacification entre les peuples, sur le modèle des Jo de Pierre de Coubertin. Jules Rimet l'avait théorisé dans son livre de 1954, Football et rapprochement des peuples. En même temps, le football repose, par nature, sur la confrontation. Ce qui exalte les nationalismes. »

L'essentiel reste de ne pas exagérer les effets du foot. « Le Mondial 2002, organisé par le Japon et la Corée du sud, a un temps apaisé leurs relations. Mais il n'a pas du tout réglé leur contentieux historique sur la colonisation japonaise en Corée », rappelle Paul Dietschy. Comme le dit bien l'adage, le football reste avant tout un jeu.

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Paru le 2 août 2018

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