Le cinéaste Claude Lanzmann est mort

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Claude Lanzmann (1925-2018) © Josve05a-2014/Flickr
Claude Lanzmann (1925-2018)
Claude Lanzmann (1925-2018) © Josve05a-2014/Flickr

Journaliste et écrivain, cinéaste et historien, Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah (1985), inlassable dénonciateur de la barbarie nazie, s’est éteint ce 5 juillet 2018, à l’âge de 92 ans. Les quatre sœurs, son dernier documentaire, sorti la veille de sa mort, est actuellement en salles. Fin 2013, il revenait, pour Pèlerin, sur ses 40 années de travail titanesque autour de l’Holocauste, ce « mal absolu ».

À propos de l'article

  • Créé le 05/07/2018
  • Publié par :Philippe Royer
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    6833 du 14 novembre 2013 et 5 juillet 2018

De Shoah au Dernier des injustes… cinq films, des heures et des heures de témoignages sur l’extermination des Juifs. Ce travail titanesque, qui vous a mobilisé une quarantaine d’années, ne pèse-t-il pas sur vos épaules ?
Bien sûr. J’ai même hésité à faire Le dernier des injustes. Pour ne pas me jeter à nouveau dans un travail aussi difficile que Shoah. Bien qu’il soit moins long, ce film a été complexe à réaliser. L’entretien avec Benjamin Murmelstein, dernier président du conseil juif du ghetto de Theresienstadt, date de 1975. J’ai dû repenser la manière dont j’allais le mettre en scène aujourd’hui. Je ne pouvais pas faire un film objectif et historique sur ce « ghetto modèle » créé par les nazis aux portes de Prague. L’essentiel avait déjà été dit. De plus, je savais que mon travail ne pouvait se résumer à la seule parole de Murmelstein : il me fallait repartir là-bas. J’ai hésité longtemps avant de replonger dans ce monde infernal.

Qu’est-ce qui vous y a poussé finalement ?
Il me faut revenir en arrière. En 1975, Benjamin Murmelstein a été le premier témoin avec qui j’ai parlé. Je venais de passer deux années à me documenter sur la Shoah. Je m’interrogeais sur la question des conseils juifs, les Judenrats, créés par les nazis dans les ghettos pour servir d’intermédiaires. J’avais lu des avis totalement négatifs sur eux, en particulier dans la somme de Raul Hilberg sur La destruction des Juifs d’Europe, parue au début des années 1960. Mais il me paraissait clair que les traiter de collaborateurs était une infamie. Les véritables collaborateurs avaient épousé l’idéologie nazie, contrairement aux membres des conseils juifs, qui étaient, eux, coincés, sans aucune liberté de manœuvre, vivant sous un régime de terreur inimaginable. Le procès d’Adolf Eichmann, à Jérusalem, en 1961, les a chargés davantage. Le procureur confondait tout : les lieux, les noms… Je sais, pour l’avoir fait, à quel point il est difficile d’interroger les acteurs de situations extrêmes. C’est un procès d’ignorants, dont les conclusions sont honteuses. Eichmann y est apparu comme un petit bureaucrate qui, au fond, ne détestait pas les Juifs. En revanche, les conseils étaient accusés de porter une lourde responsabilité dans leur extermination ! Benjamin Murmelstein, seul président du conseil juif du ghetto de Theresienstadt à avoir survécu, n’a même pas été convié à témoigner alors qu’il avait côtoyé Eichmann pendant sept ans et écrit un portrait lucide de cet homme corrompu et diabolique. L’acmé de la cruauté et de la perversité nazie.

Vous convainquez le doyen des Juifs de parler ?
J’ai dû insister pour le rencontrer à Rome, où il s’est installé après-guerre. J’ai été d’emblée frappé par la brillance de son esprit et par les actes qu’il a accomplis. Rabbin à Vienne, en Autriche, il a d’abord été nommé responsable d’un organisme pour l’émigration juive, créé par les nazis après l’Anschluss. Les Juifs pouvaient partir mais en laissant tous leurs biens sur place. Il a négocié pied à pied avec Eichmann – déjà lui ! – la sortie de 123 000 d’entre eux, ce qui est énorme. Même si ce film m’a beaucoup coûté, en fatigue et en argent, je suis heureux d’avoir réhabilité Benjamin Murmelstein. Il est décédé en 1989. Je me dis que si, depuis le ciel, il peut voir mon film, il en éprouvera du bonheur.

Arrivez-vous à mettre de la distance avec l’horreur de la Shoah ?
Aucune. C’est l’un des signes absolus de la Shoah : vous croyez tout savoir d’un épisode. Mais il suffit que cela vous soit redit par une autre conscience qui l’a vécu, pour que vous ayez le sentiment de tout réapprendre. On n’est jamais vacciné. Il n’y a pas d’indigestion de la Shoah, contrairement à ce que l’on peut entendre. La Shoah, c’est l’inhumanité !

Le pardon a-t-il une place ?
Non. Je suis même de plus en plus féroce et indigné contre tous ceux qui ont commis la Shoah. Et pourtant, j’ai des amis allemands. Je les aime et ils me le rendent. Mais je les dissocie complètement du passé de leur pays.

Parlez-vous pour ceux qui ont souffert et sont morts ?
Peut-être, mais je n’ai pas connu leur souffrance. Je me méfie des gens qui parlent au nom des morts, comme sur le site d’Auschwitz, où un survivant guide les classes d’enfants et raconte la chambre à gaz comme s’il l’avait lui-même vécue.

Dans votre autobiographie, Le lièvre de Patagonie, vous racontez un échange avec Mgr Lustiger, archevêque de Paris, qui vous avoue son incapacité à regarder le film Shoah.
Il n’est pas le seul. Lors de l’avant-première du film, en 1985, le rabbin Sirat, Grand Rabbin de France, est parti à « l’entracte », en disant que c’était épouvantable. Les hommes de religion aspirent tant au bien qu’ils ne supportent pas le mal absolu.

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Paru le 20 septembre 2018

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