Quelle vie après la prison ?

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Dans un atelier, au centre de détention de Melun, en Seine-et-Marne. Le travail, comme la formation, prépare à la sortie de prison. © DENIS / REA
Dans un atelier, au centre de détention de Melun, en Seine-et-Marne. Le travail, comme la formation, prépare à la sortie de prison.
Dans un atelier, au centre de détention de Melun, en Seine-et-Marne. Le travail, comme la formation, prépare à la sortie de prison. © DENIS / REA

La réforme pénale portée par la ministre de la Justice, Christiane Taubira, est examinée par l’Assemblée nationale le 3 juin 2014. 80 000 personnes sortent chaque année de prison. Que deviennent-elles ? Comment assurer leur réinsertion et, par là même, éviter la récidive ? Enquête.

Jean-Pierre a le regard de ceux qui reviennent de loin. Il paraît éprouvé, fragile encore, mais bien vivant et décidé à se tourner vers l’avenir. Lenny et Tessa, ses enfants de 11 et 8 ans, s’accrochent à lui tandis qu’il raconte.

À 41 ans, Jean-Pierre est en liberté conditionnelle jusqu’en juillet 2014. Il a un travail, un appartement et surtout, depuis le 20 décembre 2013, la garde de ses enfants. Depuis le jour de sa condamnation en 2011 à 43 mois de prison pour trafic de stupéfiants et conduite sans permis, il n’a pensé qu’à eux :


La prison, je l’ai méritée, reconnaît-il. Elle m’a fait réfléchir et m’a permis d’arrêter mes « conneries ». Mais je n’aurais pas fait tout ce parcours, si on m’avait relâché du jour au lendemain.

En 2012, alors qu’il est en prison depuis près de 14 mois, un codétenu lui parle d’une ferme de Picardie qui accueille des prisonniers en fin de peine.

► Twitter. Le ministère de la Justice annonce l’adoption du projet de loi amendé sur la réforme pénale.

 

►Document. Projet de loi relatif à la prévention de la récidive et à l’individualisation des peines.

 


Ils travaillent sur l’exploitation, dont ils n’ont pas le droit de franchir les limites, et préparent leur avenir. Jean-Pierre en touche un mot à son conseiller d’insertion et de probation (CIP), et, plein d’espoir, écrit une lettre à l’association de la Ferme de Moyembrie, à Coucy-le-Château (Aisne).

Après décision du juge, il est placé à la ferme et y restera jusqu’à sa levée d’écrou, le 4 juillet 2013. Son parcours est celui d’une renaissance, comme pour la plupart des hommes qui passent par Moyembrie.

« Les gens arrivent ici courbés, infantilisés par l’enfermement, observe Anne-Marie Péry, la présidente de l’association. Peu à peu, dès qu’on leur donne des responsabilités, on les voit physiquement se redresser, retrouver un peu de dignité et de confiance en eux. Quand ils commencent à prendre des initiatives dans le travail, c’est gagné. Cela signifie qu’ils vont pouvoir en prendre aussi dans leur propre vie. »

►Vidéo. Émission Envoyé Spécial : "Prisons, que se passe-t-il derrière les murs ?" Source : France 2. Durée : 53 minutes.

 

Pas à pas, les vingt résidents, comme on les désigne ici, soldent le passé et se reconstruisent. Lorsqu’il s’est installé à Moyembrie, Jean-Pierre en avait déjà terminé avec la drogue, mais le chemin à parcourir était encore long. Il n’avait plus de dents, à part trois chicots au milieu de la bouche. « Je n’étais pas beau à voir ! dit-il en dévoilant son nouveau sourire, impossible de trouver un travail avec cette tête ! »

L’association, qui compte cinq salariés et de nombreux bénévoles, l’a aidé à se soigner, mais aussi à refaire ses papiers d’identité, repasser son permis de conduire, à assainir sa situation financière, etc. Autant d’étapes indispensables au nouveau départ qu’il savoure aujourd’hui.

►Vidéo. Émission "Content d’être là" de CampagnesTV à la Ferme de Moyembrie (Aisne) Durée : 25 minutes.

 
"CONTENT D'ETRE LA" de CampagnesTV  à la Ferme... par DEPARTEMENT_AISNE

Seules 20 % des 80 000 personnes qui sortent chaque année de prison bénéficient, comme Jean-Pierre, de dispositifs transitoires comme les placements extérieurs ou la semi-liberté. Pour tous les autres, c’est la sortie « sèche » devant laquelle les inégalités sont terribles.

« Ceux qui ont une famille, des amis pour les soutenir ont plus de chance de s’en sortir, commente Jean-Marie Delarue, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Pour ceux qui n’ont personne, c’est très dur. Depuis la prison, on ne peut rien faire. L’accès au téléphone notamment est très limité. Comment anticiper la recherche d’un travail ou d’un logement dans ces conditions ? »

Quelques établissements, comme le centre de détention de Nancy-Maxéville (Meurthe-et-Moselle), organisent des rencontres entre leurs détenus et les services de Pôle emploi, mais ces initiatives sont rares.

►Vidéo. Jean-Marie Delarue, Contrôleur général des prisons : "On ne peut pas échapper à la question de la surpopulation carcérale."

 
Jean-Marie Delarue, contrôleur général des... par rtl-fr

À leur sortie, les ex-détenus peuvent bénéficier du Revenu de solidarité active (RSA) et de la Couverture maladie universelle (CMU), mais l’activation de ces droits réclame des démarches compliquées qui, bien souvent, n’ont pas été amorcées pendant la détention.


La majorité des sortants sont livrés à eux-mêmes. La plupart n’ont pas du tout envie de recommencer mais ils n’ont pas les moyens de survivre, ce qui les conduit trop souvent à récidiver.

→ Jean-Marie Delarue.


Les peines courtes ont un effet dévastateur

Confrontée à un taux de récidive de près de 60 %, la prison française échoue à remplir deux de ses missions qui, en plus de la sanction, sont la réinsertion et la prévention de la récidive. Celles-ci reviennent en théorie aux Services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip) qui comptent sur le territoire environ 4 000 conseillers.

« Nous sommes motivés, assure Marcel Ajolet, CIP et membre du Syndicat libre justice, de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). Mais avec 150 dossiers à gérer chacun, voire 250 dans certaines régions, la tâche est quasiment impossible… Pour bien faire, il n’en faudrait pas plus de 40 ! »

►Vidéo. Gros plan sur la maison d'arrêt de Seysses. Source : Télé Toulouse.

 

Contre toute attente, les peines courtes comptent parmi les situations les plus difficiles à appréhender. Elles concernent la majorité des détenus puisque le séjour moyen en prison est aujourd’hui de 8,7 mois.

Un temps trop faible pour bâtir un projet de réinsertion, mais suffisamment long pour avoir des conséquences dramatiques. « Ces courtes peines ont un effet dévastateur, déplore Jean Caël, responsable du département Prison-justice du Secours catholique. En quelques mois, le condamné perd tout ce qu’il a : logement, travail, liens sociaux, et il lui faut ensuite repartir de zéro. »

Pour le magistrat Serge Portelli, auteur du livre La vie après peine (Ed. Grasset), les séquelles de l’incarcération sont sous-estimées. « Elles sont sociales, physiques, psychiques, explique-t-il. L’homme n’est pas fait pour être enfermé, la prison transforme en profondeur un individu. »

►Vidéo. Comment améliorer la réinsertion des détenus ? Source : TF1.

 

Il lui faut donc tout réapprendre quand il recouvre la liberté. Une jeune femme de 22 ans, hébergée en région parisienne par l’association de réinsertion l’Ilot raconte : « À l’intérieur, on fait à heure fixe tout ce qu’on nous dit de faire, manger, dormir, se doucher, etc. J’ai mis du temps, après, à me réhabituer à vivre de façon autonome ! »

Sortir dans la rue, effectuer des courses, rien n’est simple… Avec, toujours, cette impression « d’avoir écrit “taulard” sur le front », confie Philippe, 55 ans, pourtant libéré depuis près de dix ans. Pour tous, la rupture est profonde mais les personnes qui sont restées actives en prison, soit par le travail, soit par l’éducation, semblent éprouver moins de difficultés.

Elles sont cependant minoritaires. L’accès aux études en détention, par exemple, n’est pas très développé.

Il y a très peu de places. Moi, dès le début de ma détention, je pensais à la suite et j’ai dû me battre, jusqu’à faire la grève de la faim, pour obtenir des formations qualifiantes.

→ témoigne Karim Mokhtari, incarcéré entre les âges de 18 et 25 ans

À 36 ans, Karim est aujourd’hui un modèle de réinsertion. Marié, père de famille, il est coordinateur national de l’association Unis-Cité pour le service civique et milite pour les alternatives à l’enfermement. « C’est une performance de s’en sortir après l’incarcération, déplore-t-il.

La prison châtie mais ne laisse que très peu de chance de se reconstruire. » Terrible constat partagé par Vincent Leclair, aumônier général des prisons. « C’est une vraie question de société, assure-t-il. La délinquance ne reflète pas l’identité d’une personne, c’est un passage dans la vie.


►Vidéo. Des bourses d’études pour les détenus de Fleury-Mérogis.

 
Des bourses d’études pour les détenus (Fleury... par telessonne

Après la sanction, les personnes doivent retrouver leur place à l’intérieur de la société, comme n’importe quel citoyen. Les chrétiens en particulier doivent porter attention au plus faible, avec un amour fraternel. » Au côté de Vincent Leclair, deux évêques, Mgr Jean-Luc Brunin et Mgr Dominique Lebrun, ont lancé en mars 2014 un appel aux communautés chrétiennes en faveur de la réinsertion des personnes détenues.

►Vidéo. Le débat - Une vie en prison. Source : Public Sénat. Durée : 43 minutes

 

Pour Serge Portelli, cet engagement concerne l’ensemble de la population. « Nous devons changer notre regard sur les détenus, insiste-t-il. Il ne faut pas punir pour punir, la sanction doit avoir du sens : c’est important aussi pour la victime. »

Le magistrat, ainsi que de nombreuses autres voix dont celle du sénateur UMP Jean-René Lecerf, plaide en faveur du développement des travaux d’intérêt général, moins chers et, dans de nombreux cas, plus efficaces que l’enfermement. Une nouvelle chance pour la justice.

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Paru le 20 septembre 2018

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