Prisons françaises : les détenus ont des droits !

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Prisons françaises : les détenus ont des droits ! © My_southborough / Flickr / CC
Prisons françaises : les détenus ont des droits !
Prisons françaises : les détenus ont des droits ! © My_southborough / Flickr / CC

L'équipe de Jean-Marie Delarue a visité la moitié des prisons de France. Dans son rapport 2010, publié le 3 mai 2010, le contrôleur général des lieux de privation de liberté pointe les défaillances du système carcéral.

Pèlerin : Il y a bientôt trois ans, vous êtes devenu le premier contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL). Quelle est votre mission ?

Jean-Marie Delarue

Crédit photo : Sénat

Jean-Marie Delarue. Veiller sur les droits fondamentaux des personnes privées de liberté. Pour ce faire, mon équipe de trente contrôleurs dispose de plusieurs moyens. D'abord, de notre propre initiative ou à la suite d'un courrier que chacun peut nous adresser, nous visitons des établissements : prisons, mais aussi hôpitaux psychiatriques, locaux de garde à vue, centres de rétention administrative, etc.

À la suite des ces visites, nous rédigeons un rapport. Par ailleurs, nous adressons des recommandations aux pouvoirs publics et au gouvernement. Nous sommes une autorité indépendante du pouvoir, qui n'a qu'un pouvoir incitatif.

Lors de votre dernière visite en prison, qu’est-ce qui vous a choqué ?
J.-M. D. Du 18 au 21 avril 2010, j'ai visité une petite maison d'arrêt du centre de la France où vivent 34 détenus et 21 surveillants. Le problème principal, c'est le travail proposé aux personnes en captivité : le montage de petites pièces, très faiblement rémunéré. Environ 7 € pour quatre à cinq heures de travail. Les détenus ont le sentiment que leur travail est méprisé !

On pointe souvent du doigt les prisons françaises. Le tableau est-il si noir ?
J.-M. D. La principale critique est la vétusté des établissements. Depuis 1987, les différents gouvernements se sont emparés de ce dossier. Un programme de construction de prisons a été entrepris. En 2012, sur les 56 000 à 57 000 places de détention, 30 000 auront été créées dans les vingt dernières années. Le problème est donc en partie réglé.

Quelles sont aujourd’hui’ vos principales préoccupations ?
J.-M. D. D'abord, les conditions de vie en prison : violences, pressions, racket, isolement, impossibilité de s'exprimer. Beaucoup de détenus se plaignent de ne pas être entendus par les travailleurs sociaux et les surveillants. Je ne mets pas en cause le personnel, dont le travail est difficile, mais le manque d'effectifs. Dans certains établissements, un surveillant s'occupe de 90 détenus ! Deuxième difficulté, l'accès aux soins.

La médecine d'urgence et les soins pour les affections sans gravité sont plutôt bien assurés, mais pour les affections de longue durée ou les maladies graves, la situation est délicate. Le problème le plus répandu concerne les soins dentaires : un détenu doit attendre en moyenne deux mois pour voir un dentiste. Enfin, dernier point noir, seul un tiers des personnes captives travaille.

Comment se passe la réinsertion à la sortie de prison ?
J.-M. D. C'est un vrai problème. Depuis 2009, l'une des missions de la prison est de prévenir la récidive. Plus on est préparé en quittant les lieux de détention, moins on a de chances de retomber. Or 70 % des détenus sortent sans aucune préparation. Tout se passe comme si l'on organisait la récidive... On manque de moyens humains et légaux (notamment pour les aménagements de peine).

Résultat : le nombre de gens qui sortent broyés est considérable. En prison, vous perdez non seulement votre liberté, mais aussi votre logement, votre travail, parfois votre famille. Vous êtes dépouillé de tout ce qui a fait de vous un être humain. Il est miraculeux que le taux de récidive soit inférieur à 2 % pour les crimes et à 40 % pour les délits !

En 2010, votre organisme a reçu 3 276 lettres, dont environ 80 % provenant de détenus. Quelle souffrance expriment-ils le plus fréquemment ?
J.-M. D. La séparation familiale. Les petites maisons d'arrêt locales disparaissent au profit d'établissements de plus en plus gros (jusqu'à 800 détenus). Du coup, les personnes sont souvent incarcérées loin de leurs proches. À ceci s'ajoutent d'autres problèmes : la difficulté d'obtenir des permis de visite, la lecture de tous les courriers reçus, le manque de confidentialité des cabines téléphoniques, l'enregistrement des conversations téléphoniques. Quant aux parloirs, qui devraient être une joie, ils sont systématiquement suivis d'une épreuve : une fouille durant laquelle les détenus doivent se déshabiller. Une humiliation pour eux, et pour le personnel.

Dans un récent avis, vous avez signalé que les croyants avaient du mal à pratiquer leur religion en prison…
J.-M. D. Oui. Depuis la loi de séparation des Églises et de l'État, en 1905, l'État ne finance plus les cultes, sauf dans les lieux de privation de liberté. Or, il s'y prend mal. La liberté religieuse n'est pas assurée dans les prisons françaises !

En 1905, l'État s'était organisé avec les religions et confessions existantes (catholiques, protestants et juifs). Depuis, il n'a pas évolué alors que de nombreuses autres religions sont pratiquées, comme l'islam, le bouddhisme, etc. La laïcité implique la neutralité ; l'État ne doit donc pas choisir les bonnes ou les mauvaises religions.

Et du moment où les demandes des détenus ne portent pas atteinte à l'ordre public, il doit les financer, quelle que soit leur religion (christianisme, judaïsme, islam, bouddhisme, etc.) : services d'aumônerie, régimes alimentaires, salles pour les cultes. Il serait même souhaitable que le personnel reçoive une formation qui l'aide à respecter les pratiques religieuses.

Concrètement, en trois ans, qu’est-ce qui a changé grâce au travail de votre équipe ?
J.-M. D. Premièrement, une circulaire administrative protège dorénavant les biens des détenus en cas de transfèrement d'une prison à une autre. Jusqu'alors, ces objets disparaissaient souvent lors des transferts. Deuxièmement, la vidéosurveillance s'est développée dans les cours des prisons, ce qui diminue les violences entre détenus.

Document. Téléchargez en PDF tous les résultats du rapport annuel 2010 du contrôleur général des lieux de privation de liberté : l'activité en chiffres, les principales pistes de progrès pour la prise en charge des personnes privées de liberté, les ressources humaines et budgétaires...

Quelles seraient, selon vous, les trois mesures les plus urgentes ? 
D'abord, l'arrêt de la construction d'établissements de 700 à 800 places. Les détenus y souffrent du manque de lien social, qui engendre frustration, agressivité et violence. Contentons-nous de structures de 150 à 200 places !

Ensuite, la création, dans chaque prison, d'un studio où les familles pourraient passer le week-end. Enfin, une mesure qui ne coûte rien : demander au personnel d'appeler tous les détenus « Monsieur » ou « Madame ». Restaurer la dignité des personnes en captivité est le meilleur moyen de les aider à se reconstruire.

Le CGLPL a-t-il aussi pour mission d’améliorer les conditions de travail des gardiens de prison ?
Non, même si leurs droits fondamentaux sont parfois bafoués. Lors de chaque visite, nous écoutons aussi le personnel. Lorsque nous décelons de grandes souffrances, nous le signalons aux autorités concernées.

Vous préoccupez-vous du sort des victimes ?
Oui, en faisant en sorte que les auteurs des actes qu'elles ont subis ne ressortent pas de prison dans l'état où ils y sont entrés. Cela implique que les détenus soient traités comme des êtres humains et non comme des sauvages.

Avant de vous occuper des prisons, vous avez travaillé pour les banlieues difficiles. Qu’est-ce qui vous pousse à vous engager dans ces combats ?
Le désastre social. Plus on s'occupe des gens, plus ils ont de chances de sortir de la situation où ils se trouvent. Comme les habitants des cités, les détenus ne possèdent ni plus ni moins de richesses humaines que vous et moi.

Ils sont lucides et profonds. Chez bon nombre d'entre eux, j'ai constaté une conscience aiguë de la souffrance infligée. Je suis heureux, de ma toute petite voix, de pouvoir témoigner pour tous ces gens.

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Paru le 18 octobre 2018

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