La France des “gilets jaunes”

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Les « gilets jaunes » tiennent le barrage filtrant d'un rond-point près d'Yvetot (Seine-Maritime), depuis le 17 novembre. © Jean-Pierre Sageot
Les « gilets jaunes » tiennent le barrage filtrant d'un rond-point près d'Yvetot (Seine-Maritime), depuis le 17 novembre.
Les « gilets jaunes » tiennent le barrage filtrant d'un rond-point près d'Yvetot (Seine-Maritime), depuis le 17 novembre. © Jean-Pierre Sageot

À la suite de la hausse des taxes sur les carburants, un mouvement populaire s’est levé pour protester contre la vie chère, le déclassement et l’arrogance des élites.

À propos de l'article

  • Créé le 29/11/2018
  • Modifié le 29/11/2018 à 12:00
  • Publié par : Pierre Jova, Alban de Montigny
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7096 du 29 novembre 2018

À Paris, l'ambiance autour de l'Élysée était tendue, ce samedi 24 novembre. Bravant l'interdiction de manifester sur les Champs-Élysées, des milliers de « gilets jaunes » ont investi l'avenue emblématique et ses alentours. Bon enfant au départ, le rassemblement a dégénéré. Des violences ont été commises, sans que l'on sache s'il s'agissait de manifestants ou de casseurs infiltrés. Aux cris de « Macron, démission », les « gilets jaunes » ont convergé vers le palais présidentiel, avant d'être repoussés à coups de gaz lacrymogène, pendant que des touristes continuaient leurs emplettes… Un spectacle surréaliste, au terme d'une semaine agitée dans toute la France. Deux personnes, dont une « gilet jaune », ont perdu la vie dans des accidents de la route. Par ailleurs, on déplorait 528 blessés au soir du lundi 19 novembre*.

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Samedi 24 novembre. Bravant l'interdiction, des « gilets jaunes », venus de partout en France, manifestent sur l'avenue des Champs-Élysées à Paris. © Olivier SAINT HILAIRE/HAYTHAM-REA

Depuis deux semaines, un mouvement populaire s'est levé contre la hausse des taxes sur les carburants, sur fond d'envolée des cours du pétrole. Des barrages ont été érigés sur de nombreux péages et ronds-points par des retraités, mais aussi des jeunes, des ouvriers, des artisans, des aides-soignants… Ils se chauffent autour d'un feu, découvrent un voisin, et écoutent du Johnny Hallyday. À la tombée du soir, rejoints par ceux qui quittent leur travail, leurs rangs grossissent. La grande majorité n'a jamais manifesté de sa vie. Le gilet fluorescent jaune, rendu obligatoire en 2008 sous peine d'amende, semble s'être retourné contre l'État, devenant le symbole des contestataires.

Une ambiance villageoise

Nous sommes partis à leur rencontre en Normandie et dans le Sud-Ouest. À chaque fois la même scène. Sur le rond-point des Vaches de Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), aux abords de Rouen, comme sur celui du centre commercial Leclerc de Sainte-Eulalie (Gironde), en banlieue bordelaise, des grappes de manifestants tiennent des chicanes, dans une ambiance apaisée. À Saint-Nicolas-de-Bliquetuit (Seine-Maritime), le barrage filtrant en amont du pont de Brotonne prend l'allure d'une fête villageoise. Les habitants et commerces des environs inondent les « gilets jaunes » de cafés, tartes, crêpes, saucisses et harengs. Plusieurs automobilistes klaxonnent en signe de soutien. Selon les lieux, un tribun émerge. Ici, c'est Christophe, technicien de planning, ancien manifestant contre la loi travail en 2016, qui a posé sa semaine. « On laisse passer les ambulances, les cars scolaires, les forces de l'ordre, précise-t-il. D'ailleurs, nous avons de très bonnes relations avec les gendarmes ! »

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Les « gilets jaunes » tiennent le barrage filtrant du rond-point des Vaches, à Saint-Étienne-de Rouvray (Seine-Maritime) depuis le mercredi 21 novembre. © Jean-Pierre Sageot

Le rejet d'Emmanuel Macron est massif chez les « gilets jaunes », qui énumèrent son arrogance, ses petites phrases (« Je traverse la rue et je vous en trouve du travail »), la réforme de l'impôt sur la fortune, la hausse de la CSG pour les retraités, la baisse des APL, la nouvelle vaisselle de luxe commandée par l'Élysée… « Je suis sûr que Macron ne connaît pas le prix d'une baguette de pain », accuse Céline, à Sainte-Eulalie. « Ce n'est pas un Président qu'on a mais un banquier ! » estime Dylan, jeune chauffeur livreur à Yvetot (Seine-Maritime), qui ne cache pas d'avoir voté pour Mélenchon au premier tour de la présidentielle de 2017, et Le Pen au second. Cependant, l'ensemble du spectre politique est représenté. « Je suis ultra écolo, mais la transition énergétique est actuellement injuste. Le vrai pollueur doit être le payeur », dénonce Christine, 48 ans, infirmière à Sainte-Eulalie qui a, elle, voté Hamon.

La contestation pousse comme l'herbe folle, hors des cadres partisans et syndicalistes. Le prix de l'essence est devenu le prétexte d'un ras-le-bol généralisé, celui des classes moyennes et populaires de la « France périphérique » décrite par le géographe Christophe Guilluy, qui souffre du coût de la vie. « avant, 10 francs, c'était une somme ! aujourd'hui, avec 200 euros je fais un plein pour ma famille mais je ne peux pas acheter de viande ! » déplore un manifestant. Tous le disent, leur pouvoir d'achat n'a cessé d'être grignoté au fil des années. « C'est difficile de boucler les fins de mois. Je fais des vacances à petit prix », témoigne Aurore, 37 ans, mère célibataire.

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Barrage filtrant du pont de Brotonne, Seine-Maritime © Jean-Pierre Sageot

Le long des routes, ils disent tout haut ce qu'ils ont tu trop longtemps, et confient leur désillusion. Margot n'a que 20 ans mais elle a déjà enchaîné les boulots. Enceinte, elle travaille dans une chaîne de fast-food. Le soir, après son service, elle garde des enfants. Le marché du travail « bouché » a eu raison de ses projets. La jeune femme et son conjoint gagnent à eux deux 3 000 euros net. ayant fait construire une maison, ils doivent payer tous les mois 1 500 euros de remboursement. À cela s'ajoutent le carburant, les courses, et les 2 000 euros d'impôts. Il y a aussi Valérie, aide à la personne à domicile, qui « n'a plus de vacances depuis quatre ans » ; « Papy Gégé », retraité du bâtiment, qui a pris un crédit pour ses enfants – « ils n'arrivent pas à joindre les deux bouts » ; ou encore Didier Laurenzi, 45 ans, qui a perdu son travail d'ébéniste menuisier. « Je suis inscrit dans onze boîtes d'intérim, je veux travailler, mais je n'ai pas les formations demandées et on me dit que je suis trop âgé. À Pôle emploi, on m'a conseillé de rester au chômage ! » s'indigne-t-il.

Dans cette France qui galère, la famille apparaît souvent comme le dernier filet de sécurité empêchant de tomber dans la grande précarité. « Je gagne 1 300 euros, et j'en ai 1 000 de factures. Je n'ai plus rien pour vivre. Ce sont mes jumeaux de 21 ans qui m'aident à me nourrir. Vous imaginez ! Des fils qui nourrissent leur mère ! » tempête Stéphanie, 44 ans, en retenant ses larmes. Employée au CHU de Rouen, elle est en arrêt depuis un an à la suite d'un accident du travail. « Je n'ai plus envie de subir. Au lieu de rester sur mon canapé, devant la télé, je suis là ! »

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 Les « gilets jaunes » tiennent le barrage filtrant du rond-point des Vaches, à Saint-Étienne-de Rouvray (Seine-Maritime) depuis le mercredi 21 novembre.© Jean-Pierre Sageot

Quand ce ne sont pas les enfants qui donnent un coup de pouce pour boucler le budget, ce sont les parents qui apportent leur soutien. À 30 ans, Sandra Dubreuil, qui travaillait dans le bâtiment depuis l'âge de 16 ans, est au chômage et de retour chez sa mère. « après avoir payé le loyer, les charges, les assurances et la nourriture, il me restait 200 euros pour sortir mon fils et lui acheter des vêtements. C'était de la survie, alors imaginez ce que c'est avec 350 euros de chômage. On a régressé par rapport à la génération de nos parents et on craint pour l'avenir de nos enfants », raconte-t-elle au bord d'un rond-point à Samazan (Lot-et-Garonne). « Nos grands-parents se sont battus pour nous, c'est à nous de nous battre pour les générations futures », abonde, Bertrand, 40 ans, cuisinier dans une maison de retraite.

Contradictions et dérives

Les « gilets jaunes » ne sont pas exempts de contradictions et de dérives. La forte défiance contre les médias les pousse à s'informer sur Facebook, où pullulent rumeurs et fausses nouvelles. Par ailleurs, le discours d'accueil des migrants est difficilement supportable pour certains. « Ils viennent et on leur donne notre argent alors qu'on galère ! » s'emporte l'un d'eux à Saint-Étienne-du-Rouvray. « Je ne suis pas raciste, mais il n'y a que des Blancs qui manifestent. Pourquoi il n'y a pas un Noir ou un arabe ? » s'interroge Benoît, 27 ans, chauffeur livreur à Sainte-Eulalie. En outre, la concurrence des chauffeurs livreurs polonais, payés 30 à 40 % de moins que les chauffeurs français, leur inspire des sentiments violents. « Lui, c'est un Polonais, faut l'arrêter ! Ces gens-là volent le travail des Français ! » entend-on à Yvetot. Plus loin, à un autre barrage, une camionnette a rayé au feutre noir son immatriculation polonaise : peine perdue, elle est interceptée par les manifestants.

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Les manifestants s'organisent pour éviter les débordements. © Jean-Pierre Sageot

Néanmoins, les « gilets jaunes » demeurent insaisissables. Ils ne se connaissaient pas avant de se retrouver et, pourtant, ils se sont unis pour exprimer leur « ras-le-bol ». Une réelle camaraderie est à l'œuvre. « Une pensée de groupe est en train d'émerger. Au début, chacun est venu car il voyait midi à sa porte. Maintenant, les gens restent pour leur voisin », estime Christine, infirmière. Brandissant le drapeau tricolore, chantant La Marseillaise, ils affirment être « le peuple ». Mais cette unité de façade tiendra-t-elle dans le temps ? Rien n'est moins sûr. Quoi qu'il en soit, la colère n'est pas près de s'estomper. Les gilets jaunes retourneront peut-être dans les coffres des voitures, mais si ceux qui les portent ne sont pas entendus, leur amertume en sera décuplée.


* Source : ministère de l'Intérieur.













Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

gilets jaunes: stop!

MichelW 02/12/2018 à 22:21

Il serait temps que cela cesse! Qu'on zappe sur n'importe quelle chaîne généraliste ou d'informations à 20 heures: gilets jaunes, gilets jaunes! Au début, cela devait être une manifestation d'une journée. Cela fait deux semaines que ça dure, ... lire la suite

Paru le 6 décembre 2018

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