La Bible comme vous ne l’avez jamais lue

Durant trois ans, Frédéric Boyer, écrivain, grand connaisseur de la Bible, et Serge Bloch, illustrateur reconnu, se sont penchés sur l’Ancien Testament. Avec profondeur, poésie et humour, ils ont mêlé les mots et les images, le papier et la vidéo. Leur approche multimédia renouvelle la curiosité pour ce récit fondateur.

À propos de l'article

  • Publié par :C. Lalanne & D. Lang
  • Édité par :Cécile Picco
  • Publié dans Pèlerin
    6983 du 29 septembre 2016

bible

Serge Bloch et Frédéric Boyer. © P. Quaisse/PASCO

Pèlerin : La Bible, qu’est-ce que ça représente pour vous ?

S. B. : J’ai grandi dans une famille juive, en Alsace. J’ai baigné dans l’Ancien Testament tout au long de mon enfance. C’était un régime concordataire, nous avions des cours de religion à l’école. Je me souviens des enseignements du grand rabbin du Haut-Rhin, un homme lettré, passionnant. Il nous racontait des histoires pendant que nous colorions des images bibliques ronéotypées qui sentaient encore l’alcool, sur un papier trop lisse où mes feutres glissaient. Je me revois encore mettre en couleurs l’épisode de l’échelle de Jacob.

 

C’est donc un retour aux sources pour l’un comme pour l’autre ?

S. B. : Peut être (rires) ! Même si je me souviens qu’à 8 ans, j’ai eu la certitude que Dieu n’existait pas. J’en suis toujours là aujourd’hui.

F. B. : Serge est de culture juive et je suis chrétien. Il ne croit pas, j’ai la foi. Mais une passion commune pour ces grands textes nous réunit. L’Ancien Testament est un récit fondateur. Il a toujours été raconté. C’est un formidable vecteur de transmission orale, une somme de textes partagés, commentés par les rabbins du Midrash et les Pères de l’Église des premiers siècles.

Comment s’est fait le choix des histoires ?

F. B. : De la création du monde au Livre de Daniel, il a fallu nous résoudre à en sélectionner trente-cinq. Nous avons valorisé les textes qui appartenaient à la mémoire collective et faisaient toujours sens aujourd’hui. Mais nous pourrions réaliser sans difficultés un tome 2 !

S. B. : L’autre critère de sélection était lié à nos films d’animation. Nous avons éliminé les textes trop compliqués à mettre en images.

► Vidéo. Premier épisode : « Babel ou le récit d’une folie totalitaire ».

 

Combien de temps a duré votre compagnonnage créatif ?

S. B. : Neuf mois pour le texte et les images. Frédéric m’envoyait régulièrement le fruit de son travail littéraire et de recherche. Et moi, je l’illustrais avec mon écriture graphique, faite de traits à l’encre noire. Le trait est ma signature, ou ma religion si vous préférez. Avec mon assistante, nous avons ensuite retravaillé certains dessins à l’ordinateur.

F. B. : Le style unique de Serge donne beaucoup d’énergie au roman graphique. Actuellement, ces images sont mises en mouvement pour réaliser trente-cinq courts-métrages. Mais les animateurs professionnels ne sont pas habitués à faire des dessins animés avec des personnages aussi différents et à partir d’un trait aussi libre que celui de Serge. Il leur donne du fil à retordre.

Ce n’est donc pas simplement une nouvelle Bible illustrée que vous proposez ?

F. B. : En préparant le texte sur lequel Serge a « posé » ses images, j’ai voulu mettre en valeur les grandes questions humaines soulevées par ces récits. Raconter la Bible, c’est évoquer aussi notre monde actuel. On y parle migrations, guerres, hospitalité, jalousie et pouvoir. On y évoque des meurtres, des fratricides, des trahisons, des amours.

S. B. : J’ai rajouté l’émotion et l’humour du dessin en respectant les textes sacrés. Un travail d’équilibriste pour garder ma liberté de dessinateur sans choquer ni risquer le contresens.

F. B. : Serge n’a eu aucun mal à inscrire ces histoires millénaires dans notre monde contemporain. Sodome et Gomorrhe évoquent La Nouvelle-Orléans. Et Caïn, exilé, roule en camionnette dans la première ville de l’humanité, qui ressemble à s’y méprendre à… New York, où Serge réside.

Ne preniez-vous pas le risque de choquer certains ?

F. B. : Mais lire la Bible, c’est l’interpréter. Depuis toujours, chaque lecteur se réapproprie le texte en le lisant, y projette ses problématiques. Il n’est pas question d’en proposer une lecture fondamentaliste : d’ailleurs, les anciens commentateurs, juifs et chrétiens, l’ont toujours refusé. C’était important pour nous, dans un contexte de montée de l’intolérance et des intégrismes, de rappeler cette évidence.

Pouvez-vous nous donner un exemple de choix que vous avez fait pour vous réapproprier ce texte ?

S. B. : Comme dessinateur, j’ai choisi de ne pas représenter Dieu dans mes images. Mon fonds culturel juif me l’interdit d’ailleurs (sourire). Et de toute manière, comment aurais-je pu faire ? Dans l’histoire de l’art, tant d’autres ont essayé avant moi. Je ne voulais pas retomber dans les représentations usées d’un vieillard barbu.

F. B. : Quand j’ai travaillé sur la Création du monde, je n’ai pas cherché à expliquer les origines ; j’ai préféré rappeler que c’est la parole qui est créatrice. Un rabbin demandait à l’un de ses adversaires qui voulait savoir comment Dieu avait fait pour créer le monde : « Et toi, comment fais-tu pour boire du vin ? Ne donnes-tu pas d’abord un nom à la bouteille pour qu’on puisse te servir ? » Tout débute par le Verbe. Quand rien n’est nommé, c’est la nuit. Alors, Dieu parle, prononce le mot étoile, jour, et la lumière apparaît. Sa parole est créatrice. D’où notre choix d’une écriture sans trop de dialogues, avec une voix off divine qui narre. Un choix incarné par l’acteur André Dussolier, qui prête sa voix si singulière au créateur.

Mais cette réappropriation du texte biblique ne risque-t-elle pas de lisser les aspérités du texte original ?

S. B. : Je ne le pense pas. Nous avons travaillé l’accessibilité des textes sans gommer la violence, l’idolâtrie ou le sexe.

F. B. : Le récit que je propose est le fruit d’un long travail de préparation, de lectures d’auteurs d’hier et d’aujourd’hui. Les commentaires rabbiniques m’inspirent autant que ceux de saint Augustin ou d’Origène. Des œuvres littéraires, comme celles de Thomas Mann ou de Kafka, m’ont aussi donné des clés de lecture. Quand Kafka compare Abraham à un garçon de café qui obéit sans tiquer à la commande de Dieu de quitter son pays, n’est-ce pas très éclairant ?

Mais alors, ces récits anciens, que veulent-ils nous faire comprendre ?

F. B. : Ils reprennent la question éternelle : « Comment en suis-je arrivé là ? » N’est-ce pas déjà la question des juifs qui se retrouvent exilés à Babylone en ayant tout perdu ? Par le travail de mémoire, ils vont se souvenir d’où ils viennent, se doter d’un récit commun et ouvrir l’avenir. De conflit en réconciliation, d’échec en renouveau, chacun est invité à regarder en face les oppressions qu’il subit ou fait subir à d’autres. Le dernier récit de « notre » Bible est celui du prophète Daniel, qui utilise le souvenir de l’exil à Babylone, quelques siècles auparavant, pour dénoncer l’oppression que vivent ses contemporains juifs au IIIe siècle avant notre ère. Il puise dans ce récit ancien une espérance nouvelle : pour la première fois, on envisage qu’une « résurrection » peut naître de notre « poussière ». Extraordinaire, non ?

Frédéric Boyer, quelle différence y a-t-il entre ce roman graphique et La Bible, nouvelle traduction (Éd. Bayard), que vous avez dirigée avec le bibliste Marc Sevin en 2001 ? Chaque livre y était traduit par un exégète et un écrivain…

F. B. : Dans ces deux réinterprétations de la Bible,  j’ai été porté par la même volonté de transmettre ce récit fondateur au plus grand nombre, de génération en génération. La Bible est arrivée jusqu’à nous parce que, depuis le début des temps, des hommes et des femmes ont pris le risque de l’écrire, de la traduire, de la lire et de la réécrire !


Un projet multimédia

Le livre Bible, les récits fondateurs (Éd. Bayard, 528 p.; 29,90 €) est décliné sous forme d’un dessin animé en 35 épisodes qui seront diffusés sur KTO. Il se complète d’un site et d’une exposition « La Traversée: Bible - les grands récits », présentée au Centquatre, à Paris,jusqu’en février 2017

Deux auteurs

Écrivain, traducteur, éditeur, Frédéric Boyer a plus d’une corde littéraire à son arc. À côté des grands chantiers, nouvelle traduction de la Bible (2001) et Les confessions de saint Augustin (Les aveux, P.O.L, 2008), l’auteur trempe sa plume dans une veine plus intime. Son récit de la rentrée Yeux noirs (2016), explore jusqu’au vertige un souvenir d’enfance. Hanté par l’énigme d’une rencontre bouleversante – réelle ou inventée ? – fondatrice de son parcours, le narrateur tente de se délivrer de ce brûlant secret par l’écriture.

Derrière le dessinateur discret qui a créé SamSam et bien d’autres personnages de la presse jeunesse du groupe Bayard, se cache un illustrateur internationalement reconnu : l’Alsacien Serge Bloch publie désormais aussi ses dessins de presse dans de nombreux quotidiens américains.


Retrouvez sur la page facebook Bible - les récits fondateurs de nombreuses vidéos !


Vos commentaires

1 Commentaire Réagir

Bible

penelope 28/09/2016 à 20:29

J'ai entendu ces hommes parler à la radio, ils avouent que ce n'est pas l'ancien testament tel que décrit dans les bibles classiques, ils se sont surtout amusés et ont imaginés leur histoire ; Abraham avait bien quitté son pays et les siens qui ... lire la suite

Paru le 18 octobre 2018

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